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Nous sommes l’Église – une assemblée de prêtres
Elisabeth Schüssler Fiorenza


 

 

N. B.  Comme elle l'explique dans l’article, Elisabeth Schüssler Fiorenza  utilise régulièrement le féminin pluriel au lieu du masculin pluriel pour inclure les deux sexes. C’est un exercice qu’elle impose aux hommes...

 

 

Sagesse a bâti sa maison,
elle a taillé ses sept colonnes...
elle a même dressé sa table.
Elle a envoyé ses servantes,
elle a crié son invitation sur les hauteurs de la ville...
« Allez,  mangez de mon pain, buvez du vin que j’ai mêlé.
Abandonnez la niaiserie et vous vivrez !
Puis, marchez dans la voie de l’intelligence. »

                       (Proverbes 9, 1-3; 5-6 TOB)

 

Nous (1) sommes réunies cette fin de semaine parce que nous avons entendu l’appel de la Divine Sagesse et avons été envoyées à titre de femmes ministres proclamer son invitation. Nous sommes rassemblées ici pour célébrer notre lutte commune pour une Église juste et renouveler notre vision d’un monde libéré de l’oppression. Nous sommes assemblées en ekklésia des femmes, en communauté de disciples égaux. Nous sommes venues de près et de loin faire Église – une assemblée de prêtres – pour emprunter l’expression de la théologienne mujerista Ada Maria Isasi Diaz (2). Nous sommes ici rassemblées pour célébrer notre appel baptismal et partager les unes avec les autres nos vies et nos dons hétéroclites comme ministres de l’Esprit-Divine Sagesse. Nous sommes réunies pour proclamer : les femmes sont l’image de Dieu et les représentantes du Christ-Sophia. Nous sommes ses ministres : pasteurs, prêtres, aumôniers d’hôpitaux, agentes de pastorale jeunesse, théologiennes, évêques, enseignantes, liturgistes, canonistes, présidentes, directrices, professeurs, danseuses et conseillères, célébrantes à la table de la Divine Sagesse (3). Nous sommes, pour reprendre la première épître de Pierre

« une race choisie, un sacerdoce royal, une nation sainte, le peuple qui appartient à Dieu, afin que nous puissions proclamer les hauts faits de la Sagesse-Sophia qui nous a appelés des ténèbres à son admirable lumière. » (Paraphrase de I Pierre 2, 9-10 TOB)           

Ces mots sont non seulement la Grande Charte de la Réforme protestante mais aussi l’étoile qui a guidé Vatican II. Ils affirment la radicale égalité et la dignité sacerdotale du peuple de Dieu, de tous ceux et celles qui sont appelés, qui ont reçu l’onction sainte par leur Baptême pour proclamer au monde entier les merveilles de la Divine Sagesse-Sophia.

La reconnaissance des femmes comme citoyennes à part entière de l’ekklésia avec tous les droits et devoirs que cela implique est au cœur de cette vision d’une assemblée de prêtres, d’une Église radicalement démocratique. Elle exige une nouvelle articulation théologique et une compréhension du ministère et de l’Église. Elle insiste pour dire, à la suite de Vatican II, que « le ministère comme don de l’Esprit est plus fondamental et plus englobant que l’ordre (4)». Elle requiert une articulation féministe de l’identité catholique non pas comme uniforme mais dans toute la riche diversité des nombreux dons transmis par la puissance de l’Esprit-Divine Sagesse. Et par l’épithète féminisme, j’entends une perspective théorique et un mouvement mondial de démocratie radicale qui s’inspire de la conviction que les femmes sont des personnes, c’est-à-dire des citoyennes admissibles et responsables dans la société et dans la religion.

Cependant, cette vision féministe d’une Église catholique radicalement démocratique qui s’inspire de Vatican II ne semble qu’illusion à ce moment de l’histoire. Elle fonctionne plutôt comme une chimère qui maintient les personnes progressistes dans une Église qui est gouvernée comme l’empire romain plutôt que comme l’ekklésia du Christ. Le clergé masculin et la hiérarchie de l’Église romaine semblent avoir perdu toute crédibilité au plan moral, comme l’ont amplement manifesté les scandales et le camouflage des agressions sexuelles par des prêtres et des évêques ou encore l’interdiction du Vatican d’utiliser les préservatifs pour endiguer la crise du SIDA. La hiérarchie américaine, à titre d’exemple, a perdu tout espoir de crédibilité religieuse ou morale dans les plus récentes élections lorsque les évêques ont fait de la position des candidats sur les droits des femmes concernant la reproduction le fondement de l’identité catholique tout en passant sous silence les personnes condamnées à la peine de mort ou les milliards d’enfants qui naissent quotidiennement dans une pauvreté déshumanisante ou la famine ou encore qui se font tuer par l’occupation ou les bombes américaines.

Il n’est donc pas étonnant qu’on me demande souvent: Pourquoi, féministe comme je suis, je demeure dans cette Église? Pourquoi je m’appelle toujours « théologienne catholique »? Ces questions soulèvent de graves défis, mais à mon avis elles sont mal posées parce qu’elles présupposent que la hiérarchie est l’Église plus que nous le Peuple de Dieu sommes l’Église que la hiérarchie est appelée à servir. Quitter l’Église plutôt que de continuer à lutter de l’intérieur voudrait dire abandonner notre droit baptismal et abandonner aussi notre peuple que constituent les femmes catholiques. (À propos, j’utilise le mot «femme» mais j’inclus aussi les hommes; c’est une façon d’inviter les hommes dans l’auditoire d’apprendre, comme les femmes, à réfléchir deux fois et se demander s’ils sont inclus lorsque je parle des femmes. Je le recommande comme exercice spirituel, bon pour les prochains cent ans et plus.)

Nous sommes donc rassemblées ici en Église – une assemblée de prêtres – parce que nous caressons toujours un rêve. Barbara Harris, la première évêque Afro-américaine épiscopalienne, a écrit un article qui s’intitulait « Célébrer un rêve encore à réaliser » à l’occasion du dixième anniversaire de l’ordination des épiscopaliennes au sacerdoce.  Quel est ce rêve qu’il nous faut encore réaliser? Est-ce le rêve que nous les femmes dans l’Église catholique romaine pourrons finalement nous appeler Révérende, porter le collet romain, enfiler les vêtements liturgiques et recevoir le privilège clérical de dire la messe et de nous faire payer pour le faire? Est-ce de recevoir la marque « indélébile » du sacerdoce hiérarchique ordonné qui nous rend essentiellement différentes des soi-disant laïques qui deviennent, en raison de l’ordination d’une minorité, des citoyennes de seconde zone non seulement dans l’Église mais aussi au paradis? Est-ce le rêve de recevoir un morceau du gâteau clérical par le biais de l’ordination?

Ou bien, est-ce le rêve de réaliser un nouveau ministère et une nouvelle Église, de transformer en ministres de la Divine Sagesse l’Église hiérarchique romaine et créer des communautés de disciples égaux? Il est vrai que ce rêve est utopique – sans place dans la hiérarchie romaine – mais il n’est pas une chimère. Au contraire, ce rêve s’est réalisé en partie tout au long des siècles dans des mouvements de réforme constamment renouvelés. Depuis une trentaine d’années, il est devenu réalité vécue dans et par le mouvement féministe catholique là où les femmes ont pris à leur compte l’appel au ministère ecclésial et, à l’instar de la Divine Sagesse, chaque fois qu’elles ont dressé la table et rompu le pain dans une communauté de disciples égaux.

Moments de grâce

Trois moments de grâce où j’ai pris conscience de ce « nouveau ministère presbytéral » restent gravés dans ma mémoire.

Lors de la deuxième Ordination Conference en 1978, j’allais lancer un appel pour identification « partielle » avec l’Église et  pour une grève spirituelle de la faim en protestation contre l’eucharistie à « président masculin seulement ». Appel que certaines parmi les organisatrices du colloque considérait trop radical. La veille de mon discours, j’ai aperçu une petite annonce invitant les participantes à se rendre à une chambre d’hôtel afin de célébrer une liturgie qui aurait lieu au même moment que la célébration officielle avec président masculin. Je me suis rendue non sans émotion à la chambre où devait se dérouler une liturgie bilingue, m’attendant de n’y trouver qu’une poignée de femmes assez courageuses pour célébrer une telle fraction du pain féministe. Si une telle liturgie n’était pas féministe, je craignais qu’elle se solde en occasion tristement ratée. Mes craintes se sont rapidement dissipées lorsque j’ai vu la foule de femmes présentes pour rompre le pain et revendiquer leur pouvoir sacerdotal. La célébration d’une liturgie aussi radicalement démocratique a été une des expériences sacramentelles les plus touchantes de ma vie. Devant mes yeux et mes oreilles mes théories théologiques et mes convictions s’étaient « faites chair ».

Le second événement eut lieu à la première International Women-Church Conference à Chicago en 1983. Pour moi, une des expériences inoubliables du colloque a été la liturgie de bénédiction qui s’est célébrée pour exprimer le lien intrinsèque entre la rencontre de Women-Church et le dialogue prévu entre les évêques catholiques et les représentantes de 13 organismes de femmes catholiques à Washington. Avec Sr Theresa Kane, j’étais une des théologiennes invitées à intervenir devant les évêques et nous avions été mandatées et bénies par l’assemblée, qui est l’ekklésia, à parler au nom de l’Église des femmes, un rite qui avait toutes les connotations d’une ordination. Une des femmes de l’auditoire a spontanément reconnu cette interprétation en me donnant une étole tissée au Guatemala. Son symbolisme multicolore, ainsi que le cantique de bénédiction de Marsie Silvestro, « Alors, va doucement, ma soeur, que le courage soit ton chant... », m’ont encouragé et accompagné bien au-delà de ces deux événements de grande importance ecclésiale.

La troisième expérience de l’oeuvre de la Divine Sagesse parmi nous s’est passée lors du 20e anniversaire de WOC en 1995 qui se donnait comme vision une communauté de disciples égaux pour rompre le pain et faire justice. Diann Neu, la coordonnatrice des liturgies du colloque proclamait à la célébration de l’imposition des mains :

Esprit de vie et de puissance
combien souvent tout au long de l’histoire
n’as-Tu pas interpellé des ministres du sein de la communauté
et ne les as-Tu pas envoyées faire oeuvre de justice :
donner à manger aux âmes affamées,
donner à boire à celles qui ont soif,
libérer celles qui étaient captives.
Viens, Ruah, Sophia-Sagesse, réaliser tes promesses,
donne-nous ta bénédiction, à nous tes femmes ministres,
pour que nous fassions ton oeuvre de justice.     (Traduction libre)

Après cette invocation, Diann invita l’ekklésia à lever les mains si elles voulaient être interpellées et recevoir la bénédiction de la communauté en vue de leur ministère féministe particulier (5). La riche diversité des ministères féministes s’incarna devant nos yeux lorsque des centaines de mains se sont levées.

Suivant son exemple, essayons de recréer ce moment de manifestation de la puissance de l’Esprit comme un geste crucial d’« ordination » des femmes au leadership dans l’Église. Pour ce faire, je vous invite à vous lever ou faire un autre signe lorsque je nommerai le domaine de ministère auquel vous êtes appelées :

Ministres féministes, levez-vous debout – en autant que vous le pouvez – si vous voulez une imposition des mains (6) :

J’appelle les ministres d’organisation politique et féministe à la base

J’appelle les ministres de guérison féministe de tout ce qui est violé, brisé et faible

J’appelle les ministres de formation féministe : l’enseignement, le mentorat, l’écriture féministe

J’appelle les ministres des beaux arts : danse, musique, spectacle, arts visuels

J’appelle les ministres qui créent des liturgies féministes par la prédication, la prière, le chant, la danse, la célébration de l’eucharistie, table de la Divine Sagesse

J’appelle les ministres du partage de foi féministe et des luttes contre la violence

J’appelle les ministres de l’affirmation de soi et de l’appui spirituel

J’appelle les ministres des soins à la terre et à toute la création

J’appelle les ministres vouées à promouvoir le partage entre femmes de la diversité des Églises, des religions, des cultures, des sexes et des nations

J’appelle les ministres qui bâtissent la communauté des disciples égaux en paroisse et dans toutes les sphères de l’Église et de la société

J’appelle les ministres de la réconciliation et de la victoire sur les préjugés

J’appelle les ministres qui favorisent la reconnaissance de l’image de Dieu dans toute personne

J’appelle les ministres dont le travail est essentiel pour réaliser la communauté des disciples égaux.

Après avoir demandé l’imposition des mains, l’ordination par l’Esprit Saint-Sagesse, veuillez étendre vos mains en signe de bénédiction et invoquer avec moi la puissance de la Divine Sagesse sur cette assemblée de ministres. Veuillez répéter après moi :

Esprit Saint, Divine Sagesse
            bénis tes ministres qui se tiennent debout en citoyennes à part entière dans ton royaume
            pour faire ton oeuvre de justice et d’amour
            pour faire advenir une ekklésia des femmes
            une assemblée de prêtres et une communauté de disciples égaux. (Veuillez vous asseoir.)

Mises en garde

Je vous ai demandé de rendre corporellement présents parmi nous les multiples ministères sacerdotaux dont la Sainte Sagesse a doté l’ekklésia parce que je crains que le mouvement en faveur de l’ordination des femmes risque d’oublier nos luttes de la première heure en faveur des ministères sacerdotaux riches et variés que l’Esprit-Divine Sagesse donne à l’Église. Le mouvement pour l’ordination des femmes risque de devenir un anti mouvement fixé sur l’exclusion des femmes du « pouvoir sacré de domination » plutôt qu’un mouvement de rechange qui célèbre la riche diversité des ministères créateurs dans l’Église et que les femmes exercent déjà. À chercher l’ordination à tout prix, nous courrons le risque de construire une anti-hiérarchie de femmes qui demeure une hiérarchie. En cooptant les rites, les vêtements, les pratiques de sélection et les titres de la hiérarchie, nous risquons de les réinscrire (7).

D’ailleurs, l’article de Rose Wu intitulé « De l’ordination des femmes au sacerdoce de tous les fidèles » (From the Ordination of Women to the Priesthood of all Believers) sonne l’alarme non seulement pour les Protestantes ordonnées mais aussi pour nous. Elle conclut ainsi ses propos lors du 25e anniversaire de l’ordination des Épiscopaliennes – et je la cite en entier :

En 1990, deux ans après avoir été diplômée du Séminaire, on m’invita à devenir aumônier-adjointe au collège Chung Chi (de la Chinese University of Hong Kong), la première laïque à être acceptée pour ce poste. Je devais toutefois demander l’ordination dans un avenir prochain si je voulais garder le poste. Deux ans plus tard j’ai décidé de quitter ce poste parce que je ne me crois pas appelée à l’ordination et je ne la vois pas comme le reflet de ma volonté. J’appuie l’ordination des femmes à partir du principe de l’égalité. Cependant, je ne suis pas persuadée que c’est en ordonnant les femmes que l’Église va devenir plus inclusive et participative. Quant à moi, l’exclusion des femmes du sacerdoce n’est qu’un des indices de sa nature oppressive. Pour renouveler l’Église et l’exorciser de toutes les formes d’oppression, nous devons nous attaquer à la racine de tous ces problèmes... Pour moi, il s’agit d’un choix entre vouloir une communauté qui partage le pouvoir ou vouloir que le pouvoir reste entre les mains d’une petite minorité (8).

Avec Rose Wu, je crains que la lutte pour l’ordination des femmes n’ait pris une forme analogue à celle du mouvement libéral en faveur des droits des femmes qui ne cherchent pas la transformation de la société mais seulement à donner aux femmes l’accès à des postes de pouvoir qui nous écartaient de leurs rangs. C’est pourquoi nous, comme les femmes du clergé des autres Églises, risquons de renforcer les structures hiérarchiques actuelles en luttant pour y avoir accès. Si nous ne rejetons pas l’ordination au privilège clérical et aux structures sacrées de domination, WOW pourrait renforcer la citoyenneté de seconde zone dévolue à la majorité des femmes de l’Église, le soi-disant laïcat.

Pour éviter cet écueil, nous devons continuer à intégrer la lutte en faveur de l’ordination aux multiples luttes menées par les femmes de par le monde. Nous devons articuler et pratiquer une vision différente de l’Église et du ministère dans le contexte de la lutte des femmes pour la nourriture, l’autodétermination et l’intégrité corporelle. Avec Rose Wu, je suis convaincue que seule la lutte pour une « communauté qui partage le pouvoir », une communauté de disciples égaux, pourra surmonter la citoyenneté de seconde zone des femmes. Par conséquent, nous devons veiller à ce que WOW demeure une partie intégrante de la lutte contre la tradition cléricale kyriarcale, contre les structures sacrées de domination qui par principe ont exclu les femmes de toute autorité ecclésiale et qui parlent toujours plus le langage de l’imposition du silence, du contrôle et de la violence. Cette lutte pour la catholicité féministe et pour une Église et un ministère radicalement démocratiques n’est rien de moins que la lutte pour la liberté de pensée, l’indépendance intellectuelle et l’intégrité personnelle, la liberté de parole non censurée de citoyennes, pour la puissance vivifiante de l’Esprit-Divine Sagesse; c’est la lutte pour l’Église comme ekklésia, c’est-à-dire l’assemblée du Peuple de Dieu, dotée de pouvoir décisionnelle, en un mot l’ekklésia des femmes.

L'ekklésia des femmes

L’expression « ekklésia des femmes » ne doit pas être mal comprise comme signifiant une Église de femmes qui exclut les hommes. Mais plutôt, la notion d’ekklésia des femmes est une contradiction. Qualifier l’ekklésia par «des femmes» veut faire prendre conscience que l’Église, la société et la religion sont toujours gouvernées par une élite d’hommes puissants qui excluent les femmes et autres personnes asservies depuis des siècles. L’« ekklésia des femmes » par contre cherche à communiquer une vision qui fait le lien entre les luttes pour une Église plus démocratique et plus juste et les mouvements démocratiques sociaux et politiques du monde entier qui militent en faveur de la justice, de la liberté et de l’égalité. Ces mouvements ont surgi à maintes reprises au cours des siècles à cause de l’écart entre la vision énoncée d’égalité démocratique radicale et la réalité vécue de domination et de subordination au sein de la société et de l’Église. Il faut dire aussi que ni la Réforme protestante ni les révolutions démocratiques en France ou en Amérique n’ont été menées pour permettre aux femmes de devenir des citoyennes ayant plein pouvoir sur les prises de décision dans l’Église et dans la société.

Bien que le mot grec « ekklesia » se traduise habituellement en anglais par church, le mot anglais provient non pas du terme grec ekklesia mais bien du mot kyriake , c’est-à-dire, appartenant au kyrios (seigneur), qui à l’époque de l’Empire romain était le seigneur propriétaire, membre de l’élite, le maître d’esclaves, le père et le chef de famille; il exerçait un pouvoir de contrôle et de punition aussi bien que le pouvoir de vie ou de mort sur les personnes qui lui étaient subordonnées. C’est ainsi que le mot church recèle deux sens contradictoires : l’un dérivé du modèle kyriarcal de la famille et de l’état dans l’antiquité. Le seigneur / maître / père de famille gouvernait. Les femmes nées libres, les personnes à charges nées libres, les clients et les ouvriers aussi bien que les esclaves, hommes et femmes, lui étaient subordonnés. L’autre sens dérive de la démocratie comme institution classique qui, en principe, promettait la liberté et l’égalité à tous ses citoyens mais qui, en pratique, ne les accordait qu’aux chefs de famille de l’élite, propriétaires, instruits et de sexe masculin. Le processus de traduction, qui a transformé « ekklesia-assemblée » pour lui donner le sens de kyriarchie ecclésiatique (kyriake/church) indique un développement historique qui a privilégié le modèle d’Église hiérarchique et monarchique. Cette Église est reconnue pour son caractère hiérarchique, du mot grec qui traduit littéralement veut dire «domination sacrée» (hieros et archein) (9).

En contraste avec l’Église catholique romaine d’aujourd’hui, la primitive Église voyait tous ses membres comme des appelés, des élus, dotés de la multitude des dons de l’Esprit. Les écrits du Testament chrétien ne connaissent pas un catalogue fixe et exclusif des ministères. Il mentionne plutôt un grand nombre de fonctions de leadership ecclésial (10). Aux plans théologiques et pratiques, la distinction entre les sexes est sans portée dans l’exercice d’une telle diversité de ministères. Le ministère apostolique et prophétique a toujours été exercé par des femmes dans l’Église.  Il semble exister un lien étroit entre une ecclésiologie de l’Esprit et la participation à part entière des femmes dans l’Église.

Toutefois, comme l’ont indiqué les historiennes de la libération, l’Église comme communauté de personnes égales remplies de l’Esprit s’est progressivement romanisée de sorte que le christianisme est devenu une religion impériale (11). L’État fait la promotion des intérêts ecclésiastiques, les ministères de l’Église font partie de la fonction publique impériale, le clergé devient une classe privilégiée et l’Église adopte les structures et les mesures impériales romaines (12)Tout comme l’empereur romain, le pape se fait appeler pater patrum et pontifex maximus. Comme celle de l’empire romain, la constitution de l’Église est une combinaison de gouvernement monarchique et aristocratique sous un verni de démocratie dans l’élection du pape. Et comme l’empire romain, la hiérarchie romaine est devenue une puissance religieuse expansionniste et universelle pour exploiter les ressources et la culture des « provinces subjuguées », c’est-à-dire les Églises locales. Comme celle de l’impérialisme romain, la mission universelle de la hiérarchie a eu recours dans le passé à la force, a appuyé le colonialisme, a promulgué l’eurocentrisme et continue à éliminer ou à s’approprier les ressources culturelles et religieuses de ses « subordonnés ». Allaient et vont encore souvent de pair la milice et la mission, le fusil et la bible, l’épée et la croix.

Parce qu’il est encore sous l’emprise de ces mêmes structures impériales romaines, le Vatican insiste pour dire que l’Église ne peut être représentée que par des hommes d’élite, il maintient ses frontières d’identité en excluant les femmes du sacré, soit par le biais de la non ordination des femmes ou du célibat. Sa philosophie en est une de contrôle et d’obéissance, de légalisme positiviste et d’exclusion autoritaire. L’Église romaine se divise en un système de deux classes, le clergé et le laïcat, avec la connotation d’une citoyenneté de seconde zone pour les personnes non ordonnées avec en plus une différence métaphysique. D’ailleurs, le Vatican continue à soutenir que l’Église n’est pas une communauté démocratique. Alors qu’au dix-neuvième siècle le discours papal défendait la monarchie comme étant la forme de gouvernement voulue de Dieu non seulement pour l’Église mais aussi pour la société, voilà qu’au vingtième siècle les propos pontificaux revendiquent les droits et libertés démocratiques des femmes dans la société mais insistent pour dire qu’ils ne s’appliquent pas à l’Église. On ne peut cependant réclamer une autorité morale sur quelque chose que l’on ne pratique pas. Prétendre que les valeurs évangéliques et radicalement démocratiques comme l’égalité, la justice et la liberté n’ont pas besoin d’être pratiquées dans l’Église catholique mais qu’elles doivent l’être par la société, voilà ce qui engendre les discours impériaux romains de contrôle, de violence et de domination.

Le discours de la hiérarchie relative à la « vérité orthodoxe » est aussi très sexiste. Il est rempli de références au clergé comme « fils et pères », à l’Église comme « mère et elle » et au Peuple de Dieu comme « hommes de foi ». Rome a catégoriquement refusé de changer le langage androcentrique exclusif (13) et a supprimé les recommandations de plusieurs conférences épiscopales relatives au langage liturgique désexualisé. En effet, le langage androcentrique qui exclut les femmes au plan linguistique n’est plus conventionnel mais délibéré. Il maintient le statu quo et limite notre imagination. Qui plus est, l’usage du féminin pour désigner l’Église sert à exclure et à effacer symboliquement les vraies femmes, puisque le Christ et l’Église ne peuvent être représentés que par des hommes. Il renforce le discours colonial de domination dans lequel le féminin sert à signifier la subordination et l’exploitation non seulement des femmes mais de tous ceux qui n’ont pas le statut de personne: les esclaves, les sauvages, les personnes homosexuelles et les peuples appauvris, enfin tous ceux qui sont perçus et traités comme l’autre « féminin ».

Le contexte socio-politique de mondialisation avec l’exploitation qui l’accompagne, où sont débattues les questions de la non ordination ou des droits reproductifs des femmes, de la liberté des théologiennes ou de la revendication par le Vatican de l’universalité exclusive a fait resurgir la Droite religieuse. Les fondamentalismes religieux et culturels mondiaux s’arrogent le pouvoir de nommer et de définir la vraie nature et l’essence de la religion (14). Les usines à penser bien nanties de la Droite reçoivent l’appui d’institutions politiques et financières réactionnaires qui cherchent à défendre le capitalisme kyriarcal (15).

Ainsi, l’interconnection entre les arguments anti-démocratiques religieux et les débats sur la « place convenable » et le « rôle approprié » des femmes (16) ni n’est accidentelle ni d’importance seulement à l’intérieur des théologies. Car, depuis environ une décennie, les mouvements de droite partout au monde insistent pour donner les figures de femmes émancipées comme modèles de décadence occidentale ou de laïcité moderne athée, ou encore pour présenter le pouvoir masculin comme l’expression de la puissance divine (17).

Dans le contexte de ce débat, la rhétorique romaine du Magistère, avec sa revendication de vérités absolues, semble fonctionner comme un modèle de plus de mouvement fondamentaliste anti-démocratique. En retenant une interprétation doctrinale positiviste des Écritures et de la Tradition, la version vaticane de la théologie fondamentaliste cherche à « fixer » les expressions diverses, riches et pluriformes des Écritures chrétiennes, des traditions, théologies, ministères et  communautés. Elle le fait pour consolider les différents textes, les métaphores ambiguës et les pratiques diversifiées de l’Écriture et de la Tradition en un seul discours définitif de vérité, le dépôt de la foi, réclamant l’infaillibilité pour des articulations conditionnées par l’histoire, plutôt que de faire place à la riche diversité des expressions de la foi chrétienne. La doctrine de la non ordination des femmes fait partie intégrante de cette rhétorique de  domination. Puisque l’enseignement soi-disant infaillible de la « non ordination » des femmes n’a aucun fondement biblique ni théologique, il doit recourir à la violence, à la censure et à l’exclusion. 

Karl Rahner soutenait que le plus important événement du Deuxième Concile du Vatican fut la manifestation de l’Église mondiale où, pour la première fois les évêques de l’Asie, de l’Afrique, de l’Amérique Latine et de la côte du Pacifique ont agi ensemble en égaux avec le pape pour articuler et décider de la théologie du Concile (18). Rahner a raison de critiquer l’eurocentrisme de l’Église catholique romaine, mais il passe sous silence son andro-kyriarchisme, c’est-à-dire son androcentrisme élitiste. La représentation au Concile du catholicisme mondial était totalement masculine, puisqu’il n’y avait pas une femme parmi les évêques de l’Église mondiale naissante.

L’absence de femmes dans les rangs des évêques n’est pas qu’un accident de l’histoire mais bien le résultat d’une discrimination systémique et d’une exclusion juridique. Elle a pour cause le péché structurel du sexisme avec ses rationalisations théologiques et elle a empêché l’Église mondiale de réaliser sa pleine catholicité féministe. Aujourd’hui, l’absence des voix de femmes est encore plus évidente parce que d’autres Églises chrétiennes accueillent des femmes comme ministres officiels, prêtres et évêques, mettant ainsi en pratique la catholicité féministe qui manque dans l’Église catholique romaine.

Cette signification féministe de la catholicité se fait encore remarquer dans la définition que le dictionnaire lui donne. En anglais du moins, le Shorter Oxford Dictionary définit la catholicité comme la qualité d’être sympathisant de ou d’être universel; d’avoir de l’ouverture d’esprit, de la tolérance. Effectivement, le terme est dérivé du mot grec katholikos (kath holou) qui veut dire « général », « large » ou « universel ». Il est l’équivalent de global (kath holon tès gès) ou œcuménique (oikumenè). Par conséquent, les traits caractéristiques d’une catholicité démocratique féministe radicale peuvent se définir ainsi :

1. à la fois comme inclusivité et ouverture à tous les peuples, cultures et religions tout en s’opposant au sectarisme et à l’individualisme religieux;

2. comme ouverture à la vérité et aux valeurs où qu’elles se retrouvent;

3. comme capacité de surmonter les divisions tant générationnelles qu’historiques;

4. comme la reconnaissance que l’Esprit-Divine Sagesse crée des solidarités dans la diversité.

Une catholicité féministe de ce genre favorise la pluralité socio-religieuse et la connectivité globale qui relie des Églises locales radicalement différentes et les diverses cultures. En tant que spiritualité radicalement démocratique, elle imagine une Église englobante et inclusive où toutes  sont vraiment égales sans être pareilles; une culture ecclésiale où l’on respecte les différences et où les personnes sont vraiment libres, où prime la responsabilité socio-religieuse plutôt que le repliement sur soi individualiste; une société et une Église qui est véritablement juste et en qui les inégalités reliées au pouvoir et au statut social, surtout le vaste écart qui existe entre les riches et les pauvres, sont reconnues pour ce qu’elles sont.  Une telle vision féministe radicale et démocratique exige une société et une Église dans laquelle la justice et la paix de Dieu sont déjà partiellement réalisées aujourd’hui mais atteindront leur pleine réalité dans l’avenir.

Profondément enracinée dans l’Écriture et la tradition, ce type de catholicité s’inspire de la vision de l’Église articulée au Deuxième Concile du Vatican. Depuis le Concile, deux discours différents sur la catholicité sont à l’oeuvre dans la conception qu’a l’Église d’elle-même. Le premier est le discours impérial romain de contrôle et de censure qui prétend posséder la vérité absolue et qui exige la soumission absolue de l’intelligence aux décrets de la papauté et de la curie romaine; le second est le discours ecclésial de catholicité féministe qui est inclusive et fait appel aux dons plurivalents de l’Esprit-Saint.

Ces deux discours sur l’identité catholique sont essentiellement différents et en conflit l’un avec l’autre, conflit qui semble généralement influencer le clergé plutôt que le Peuple de Dieu. Les sondages sociologiques indiquent que les catholiques ordinaires ne prêtent habituellement que peu d’attention aux édits provenant de Rome parce qu’ils n’ont rien à voir avec les vrais problèmes de la vie. Seulement celles qui réclament toujours leur citoyenneté catholique romaine, dans des regroupements comme Wo/men-Church, Wir sind Kirche, the Voice of the Faithful ou encore le mouvement pour l’ordination des femmes, cherchent à tenir tête au raz de marée actuel du cléricalisme ecclésiastique. Et nous le faisons au nom de la catholicité féministe de l’Église. Nous tenons la hiérarchie romaine responsable en raison de notre droit fondamental théologique d’être Église, communauté de disciples égaux, assemblée de prêtres.

Si le catholicisme espère contribuer à la création d’un éthos radical, démocratique universel, alors dans nos efforts pour donner un caractère de catholicité féministe à l’Église nous devons demeurer conscientes de leurs lieux mondiaux et développer des pratiques spirituelles et des types de ministères et de communautés qui peuvent contribuer à la justice et au bien-être de toutes. Nous devons tenir à notre liberté intellectuelle et spirituelle afin d’articuler des paradigmes ecclésiaux, c’est-à-dire radicalement démocratiques, des moyens de vivre dans la diversité, la tolérance et le respect de celles qui ne sont pas comme nous.

Comprendre ainsi la catholicité féministe c’est se situer dans le discours théologique de l’Esprit-Divine Sagesse; celui-ci voit dans l’Église une communauté réciproque de soutien, une alliance dynamique entre personnes égales. Elle est la catholicité de la grâce qui s’épanouit dans la sphère englobante de l’Esprit en qui nous avons la vie et le mouvement. Une telle catholicité féministe est annoncée dans l’image de la Pentecôte lorsque les gens de différentes régions et cultures comprennent l’évangile de l’Esprit dans leur propre langue, une image qui nous invite dans la puissance de l’Esprit à lutter pour la plénitude du ministère féministe dans l’ekklésia des femmes.

Donc, la lutte pour l’ordination des femmes doit être perçue comme faisant partie des luttes des autres opprimées pour la citoyenneté et les droits civils à part entière, pour l’égalité radicale et la justice. Les luttes en faveur d’une Église radicalement démocratique doivent demeurer le contexte qui définit la lutte pour l’ordination afin que l’ordination des femmes ne signifie pas ordination dans la hiérarchie catholique romaine ou les structures sacrées de domination mais plutôt la reconnaissance publique d’un leadership ministériel radicalement démocratique. Les luttes en faveur de l’ekklésia des femmes ou des communautés de disciples égaux ne sont pas tout simplement des luttes contre la forme romaine du catholicisme hiérarchique du Vatican. Elles sont des luttes pour une forme de catholicité féministe, radicalement démocratique qui se vit et se pratique comme solution mondiale au problème de l’exploitation et de la déshumanisation. La tâche qui nous revient est celle de garder vivantes ces luttes engendrées par Vatican II pour les générations futures de femmes pour qui Vatican II devient de plus en plus un événement d’un passé lointain.

Dans le contexte de ces luttes émancipatoires, des théories critiques et des théologies féministes ont été élaborées pour démontrer comment une catholicité diversifiée et polyvalente de l’Église et de la théologie peuvent s’imaginer et s’articuler. Elles soulignent les multiples manières dont l’ekklésia des femmes se vit aujourd’hui et présage la diversité catholique de l’ekklésia de l’avenir. Tout comme les femmes ne sont pas toutes pareilles et n’ont aucune essence commune qui les distingue des hommes, ainsi les chrétiennes catholiques ne sont pas toutes les mêmes et n’ont pas une essence commune qui les distingue de celles qui adhérent aux autres religions. Il y a autant de différences entre les femmes et parmi les femmes, entre les catholiques et au sein du catholicisme qu’il y en a entre les hommes et les femmes ou les catholiques et les autres chrétiens. Les catholiques ne sont pas déterminés seulement par le sexe et la doctrine, mais aussi par la race, la classe sociale, l’ethnie, la culture, l’âge, la préférence sexuelle et les diverses spiritualités. L’identité n’est pas fixée, elle change avec le temps.

Les luttes en faveur d’une Église radicalement démocratique ont pour objectif la plénitude de catholicité féministe. Elles affirment que les expériences religieuses et les questions des femmes sont au cœur de l’Église et de la théologie. La catholicité intégrale de l’Église n’est possible que si et quand toutes les femmes sans exception ont l’occasion de participer dans les prises de décision et le pouvoir de l’Église. La reconnaissance des femmes comme citoyennes ecclésiales à part entière avec tous les droits, les privilèges et les devoirs que cela suppose, exige que la théologie et l’Église se comprennent autrement. Elle exige que l’identité catholique s’articule non pas comme uniformité mais comme diversité et plénitude de dons dans le pouvoir de l’Esprit-Divine Sagesse. Au cœur de la lutte pour l’ordination des femmes, je le soutiens, il doit toujours y avoir la lutte pour une Église radicalement démocratique et une catholicité féministe, pour l’autorité ecclésiale des femmes, la citoyenneté à part entière et le leadership créatif. Le ministère sacerdotal féministe, quant à moi, est donc mieux compris comme une praxis et une vision radicalement démocratique.

Certaines objecteront sans doute qu’une telle vision de l’Église – radicalement démocratique et féministe –- ne peut changer les structures hiérarchique de l’Église catholique romaine parce qu’on refuse de faire partie des « structures sacrées de domination » afin de les changer. Cet argument ne tient pas compte des pouvoirs mortifères de la « domination sacrée » lorsqu’elle associe hiérarchique, c’est-à-dire les structures sacrées de domination, avec Église et catholicité. Comme l’ont reconnu beaucoup de mouvements de réforme chrétiens tout au long des siècles, il n’y a aucun fondement biblique ou théologique pour de telles structures « domination sacrée ». Ce sont les vestiges d’une Église romaine impériale et d’une bureaucratie cléricale qui doivent être abolis et non changés. Comme le relevait le théologien Hans Küng il y a presque quarante ans, le Concile Vatican II a apporté d’importantes corrections théologiques au concept constantino-romain de l’Église comme hiérarchie, un concept qui émanait du Concile de Trente (19).

Depuis Vatican II, l’enseignement de l’Église sur les offices ecclésiastiques a été corrigé sur quatre points majeurs:

1. Lorsque Trente emploie le mot hiérarchie en parlant d’office ecclésiastique, la Constitution sur l’Église privilégie l’expression « ministère ecclésiastique » (ministerium ecclesiasticum).

2. Alors que Trente emploie divina ordinatio pour faire allusion au triple office d’évêque, de prêtre et de diacre, Vatican II entend le ministère ecclésial comme étant d’institution divine (divinitus institutum).

3. Selon le Concile de Trente, la hiérarchie ecclésiastique comprend (constat) les évêques, les prêtres et les diacres, mais selon Vatican II, le ministère ecclésial s’exerce par le biais de ces différents ministères et possiblement de bien d’autres.

4. Vatican II ne se prononce pas sur l’essence métaphysique et indélébile de ces offices ecclésiastiques mais en donne plutôt une description pastorale et théologique (20).

Ces corrections à l’interprétation tridentine des offices ecclésiaux rend possibles des changements démocratiques à la structure de l’Église. « Le service », définition du leadership ecclésial par Jésus, ne cessera d’être un cliché que lorsque sera abolie l’institutionnalisation des offices monarchiques impériaux romains en « domination masculine sacrée ».

Alors, vous demandez-vous peut-être, comment change-t-on les organismes impériaux romains en ministères ecclésiaux au sein d’une communauté de disciples égaux? Je ne vois qu’une solution possible pour sortir de l’impasse. Je propose, comme je l’ai déjà fait, que nous nous organisions pour prendre en main le seul office démocratique de l’Église catholique romaine : le collège des cardinaux.

Exercice d’imagination utopique

Lorsqu’en 2000 je fus invitée à écrire un article sur le féminisme et la papauté au troisième millénaire, en délimitant les questions et les problèmes que le nouveau successeur de Jean-Paul II aurait à affronter, j’imaginais que le prochain chef de l’Église catholique serait féministe. En tant que telle, elle s’appellerait Miriam IV et prétendrait succéder et à Pierre et à  Marie de Magdala.

Comme nous célébrons aujourd’hui la fête de Marie de Magdala, apôtre des apôtres, faisons un exercice d’imagination utopique qui voit le présent et le passé à partir d’une perspective d’avenir : au début du XXIe siècle, toujours sous la menace de violence religieuse contre celles qui revendiquent l’ordination des femmes à l’office sacerdotal plénier en tant qu’évêques (21), plusieurs féministes catholiques qui furent appelées au ministère dans la communauté des disciples égaux continuèrent à répondre à cet appel par la célébration de l’eucharistie, le service des pauvres, l’enseignement des jeunes, les prières pour les désespérés et l’édification de la communauté. Elles le faisaient non dans le but de réformer la hiérarchie mais plutôt pour service le peuple catholique. Si elles n’avaient cherché que l’ordination à tout prix pour se joindre aux rangs du clergé, elles auraient été accueillies dans plusieurs autres Églises chrétiennes.

Prenant à leur compte les paroles des Saints Pères Paul VI et Jean-Paul II lorsque ces pontifes ont dit qu’ils ne sont pas autorisés par l’Écriture et la Tradition à ordonner des femmes comme prêtres, les théologiennes féministes ont posé la question dans les années 1980 : « Et les cardinaux? » Obéissons au décret pontifical, avons-nous proposé il y a de nombreuses années, et déclarons un moratoire sur les demandes d’ordination au diaconat et au sacerdoce. Préparons-nous plutôt au prochain conclave et à des nominations comme cardinales pour que des femmes puissent participer à l’élection du prochain successeur non seulement de Pierre mais aussi de Marie Madeleine! Si elle ne peut symboliser le Christ comme son Vicaire, nous avions pleine confiance qu’elle pourrait représenter avec beaucoup de conviction la Divine Sagesse dans toute sa splendeur.

Avec un soupçon d’ironie j’écrivais que si cela devait arriver, j’aimerais bien servir l’Église comme préfète de la CDF (acronyme pour la sacrée Congregatio Doctorum Feministarum!) afin d’abolir une fois pour toutes les technologies de l’Inquisition, bien que je n’aie aucun désir de succéder au cardinal Ratzinger. Si la revue Commonweal a raison de dire que le pape Jean-Paul II s’est un jour déclaré « papa feminista », soulignais-je, son successeur doit être une féministe! Voilà ce que j’écrivais en 1988. Étant de peu de foi, je ne m’imaginais pas que cela pourrait vraiment arriver. Pas plus que je ne priais la Divine Sagesse pour que cela se passe ainsi.

Mais, à ma grande surprise, mue par Sophia-Sagesse, voilà que la Women’s Ordination Worldwide abandonne sa campagne en faveur des diaconesses et des prêtres pour revendiquer la nomination de femmes comme cardinales. La fonction cardinalice, soutenions-nous, avait été instituée pour fournir des conseillers à la cour papale. Aucune ordination n’était requise, ni par l’Écriture ni par la Tradition, puisqu’il n’y aucun indice que l’institution du cardinalat remonte à Jésus ou aux Apôtres. Il est vrai que cette fonction possède une longue tradition, mais elle est une invention de la hiérarchie masculine uniquement. L’équité n’exige-t-elle pas que, tant et aussi longtemps que tous les évêques sont masculinistes, c’est-à-dire souscrivant à l’idée misogyne que seuls les hommes peuvent représenter la Divinité, toutes les cardinales devraient être féministes, c’est-à-dire souscrivant à l’idée  radicale que les femmes sont l’image de Dieu et représentent la Christ-Sophia.

Bien que certains hommes du Vatican aient souligné le fait que la pratique ecclésiastique depuis le Moyen-Âge veut que tous les cardinaux soient prêtres, ils ne pouvaient plus légitimer leur préjugé au plan idéologique en se référant au Christ et aux Apôtres. Alors ils ont enfin cédé. L’élection et la nomination de femmes comme cardinales a enfin réussi à éradiquer le virus misogyne qui affligeait l’Église catholique romaine depuis des siècles et qui était à la racine de sa paralysie et de sa dysfonction courante. Le cardinalat des femmes a ouvert le seul espace démocratique qui existe dans l’Église. En tant que cardinales, les femmes féministes ont pu déterminer l’élection du nouveau Vicaire du Christ et par autant l’avenir de l’Église. Et c’est ainsi que Miriam IV, succédant à Marie de Magdala et à Pierre, fut élue Vicaire du Christ. En tant que prima inter pares, c’est-à-dire première parmi les égaux de l’ekklésia des femmes, elle a suivi le commandement de Jésus dans Marc 10, 42-45, elle a aboli, la structure impériale romaine de « domination sacrée ».

Je nous souhaite à toutes cette fin de semaine la grâce de la Divine Sagesse d’une telle imagination transformative, car comme le dit si éloquemment Toni Morrison dans son roman Beloved :

Elle ne leur a pas dit d’aller mettre de l’ordre dans leur vie ou « Va et ne pèche plus ». Elle ne leur a pas dit qu’elles étaient les bénies de la terre, ses humbles héritières ou ses pures assurées de la gloire. Elle leur a dit que la seule grâce qu’elles pouvaient obtenir était celle qu’elles pouvaient imaginer. Si elles ne pouvaient le voir, elles ne pourraient l’obtenir (22).

 

La seule grâce que nous pouvons obtenir est celle que nous pouvons imaginer.

 

 


(1)  Je tiens à remercier mes étudiantes Molly Gower, Kathrina Garcia Eveloff et Nicole Sotelo ainsi que la professeure Mary Hunt qui ont attentivement révisé une ébauche de cette communication. L’enthousiasme et l’engagement de ces jeunes féministes laissent présager de grandes choses pour l’avenir de l’ekklésia des femmes. Je suis très reconnaissante envers les organisatrices de cette conférence, surtout Marie Bouclin, pour tout le travail qu’elles ont mis à préparer cet événement historique et de m’y avoir invitée, sachant à quel point le ministère féministe et la transformation de l’ordination au sein de la communauté de disciples égaux, l’ekklésia des femmes, me tiennent à cœur.

(2)  Ada María Isasi Díaz, Mujerista Theology : A Theology For the Fwenty-First Century, (Maryknoll, New York : Orbis Books, 1996).

(3)  Pour un compte-rendu journalistique des divers ministères des femmes catholiques, voir Angela Bonavoglia, Good Catholic Girls, How Women Are Leading the Fight to Change the Church (New York : Regan Books, 2005).

(4)  David N. Power, « Order » in Francis Schüssler Fiorenza and John Galvin, eds., Systematic Theology, Roman Catholic Perspectives, Vol II (Minneapolis : Fortress Press, 1991) 291-300, 304. Voir aussi Bernard Cooke, Ministry to Word and Sacraments : History and Theology (Philadelphia: Fortress, 1976); Edward Schillebeeckx, The Church with a Human Face : A New and Expanded Theology of Ministry (New York : Crossroad, 1985).

(5)  Diann L. Neu, liturgie non publiée, WATER, dneu@hers.com.

(6)  «Ordination» a plusieurs nuances de sens: les Églises grecques mettaient l’accent sur « l’imposition des mains » pour demander à l’Esprit de bénir la candidate au ministère, tandis que les Églises latines entendent ordinatio comme étant l’incorporation à un ordre hiérarchique. Voir W.H. Frere, « Early Ordination Services », Journal of Theological Studies 16 (1119115) 323-69; Pierre-Marie Gy, « Ancient Ordination Prayers » in Wiebe Vos and Geoffrey Wainwright, eds., Ordination Rites (Rotterdam : Liturgical Ecumenical Center, 1980), 70-93.

(7)  Plusieurs parmi celles qui se préparent à l’ordination contra legem m’ont assurée qu’elles exerceront leur ministère de façon non hiérarchique. Bien que j’admire profondément leur courage personnel, ces intentions individuelles font abstraction de l’incorporation des femmes dans la structure hiérarchique sacrée du diaconat, du presbytérat et de l’épiscopat qu’elles reproduisent chez les femmes. Si nous considérons l’« ordination » comme un « appel personnel » nous courrons le risque de raviver une théologie pré-Vatican II du sacerdoce selon laquelle l’Eucharistie et les sacrements font partie de la piété personnelle et du pouvoir magique qu’ont les personnes ordonnées plutôt qu’une célébration de l’Église comme Peuple de Dieu par le pouvoir de l’Esprit.

(8)  Rose Wu, A Dissenting Church, (Hong Kong : Hong Kong Christian Institute and Hong Kong Women Christian Council, 2003), p. 100-109.

(9)  Dans son livre Salz der Erde (Stuttgart : Deutsche Verlagsanstalt, 1996), p. 203 ss., le cardinal Joseph Ratzinger soutient que la traduction juste de hiérarchie n’est pas «domination sacrée» mais «origine sacrée» puisque le mot grec archê peut être pris dans les deux sens. Toutefois, le second sens de hiérarchie comme le pouvoir d’origine est difficile à soutenir puisque la structure pyramidale actuelle des hommes ordonnés ne peut pas prétendre avoir été instituée par Jésus, c’est-à-dire pouvoir remonter à la source originale. Par conséquent, il reconnaît la grande tentation que le disciple devienne dominateur tout en insistant pour dire que la tradition de la « continuité des origines sacrées » est sauvegardée par le biais du sacrement de l’ordre. Cet argument sert alors à justifier la non-ordination des femmes. Toutefois, en mettant ainsi l’accent sur la continuité kyriarcale qui consiste à refuser d’ordonner des femmes, l’argument risque de nier que les chrétiennes demeurent dans la lignée de « l’origine sacrée », le Christ Jésus. En niant que les femmes puissent agir in persona Christi, l’argument ne nie pas aux femmes le droit à l’ordination mais bien celui d’être chrétiennes.

(10)  Dans Salz der Erde (ibidem, p. 124), Ratzinger prétend que j’ai d’abord participé vigoureusement à la lutte pour l’ordination des femmes mais qu’aujourd’hui je reconnais que ce n’est pas le bon but parce que l’ordination ne serait pas une solution mais veut dire la sub-ordination à des structures hiérarchiques. Il s’agit d’une mauvaise interprétation évidente de mon travail. J’ai toujours insisté pour dire (avec WOC) que, tant et aussi longtemps que les femmes sont exclues des offices ecclésiaux, nous devons protester contre cette discrimination et interpeller l’Église entière à se convertir de ce péché structurel de sexisme. En même temps (avec WOC) j’ai toujours souligné que nous œuvrons  en faveur d’une nouvelle femme «féministe», une Église renouvelée et des nouveaux ministères presbytéraux : ce ne sont pas un sacerdoce cultuel et le pouvoir hiérarchique dominant mais les «dons » de l’Esprit vécus et mis en pratique qui sont essentiels pour de tels  « nouveaux » ministères et offices dans l’Église. Tous les membres de la communauté chrétienne sont appelés à exercer leurs dons spirituels pour « bâtir » la communauté. Puisque les dons de l’Esprit ne sont pas réservés à un certain groupe au sein de l’Église, tous les membres du Peuple de Dieu, en vertu de leur sacerdoce baptismal, ont l’autorité et le droit d’exercer des fonctions liturgiques et de leadership ecclésial. Les arguments contre l’ordination des femmes sont invalides au plan théologique en autant qu’ils présupposent une fausse conception de l’Église comme étant « cultuellement » divisée en deux classes hiérarchiques. Ainsi, nos arguments contre l’exclusion des femmes de la hiérarchie ne doivent pas devenir un argument en faveur de l’ordination des femmes pour accéder aux structures cléricales actuelles. Voir ma communication de 1967, « Should Wo/men Aim for Ordination to the Lowest Rung of the Hierarchical Ladder? », dans Discipleship of Equals, 23-38.

(11)  Pour mieux comprendre ce phénomène dans l’Église primitive, voir mes volumes Priester für Gott: Studien zum Herrschafts- und Priestermotive in der Apokalypse, Neuetestamentliche Abhandlungen n.s. 7. Münster: Aschendorff, 1972 et En Mémoire d’elle : Essai de reconstruction des origines chrétiennes selon la théologie féministe (Les Éditions du Cerf, Paris, 1986) comme aussi le chapitre « Frau und Amt : Frühchristliche Wurzeln und kirchliche Amtspolitik », dans Elisabeth Schüssler Fiorenza, Grezen überchreiten. Der theoretische Anspruch feministicher Theologie. Ausgewählte Aufsätze (Münster : Lit Verlag, 2004), 152-166.

(12)  Pour la transformation de l’Église = assemblée en hiérarchie = Église, voir Ernst Ludwig Grasmück, « Vom Presbyter zum Priest : Etappen der Entwicklung des neuzeitlichen katholischen Priesterbildes » dans Paul Hoffmann, ed., Priesterkirche (Düsseldorf : Patmos Verlag, 1987), 96-131.

(13)  Ce refus offre aussi un avantage aux femmes puisqu’elles n’ont pas besoin de suivre les injonctions et les prescriptions, par exemple, du catéchisme ou des documents émanant du Vatican s’ils ne nous nomment pas.

(14)  Voir les diverses contributions dans Hans Küng and Jürgen Moltmann, eds., Fundamentalism as an Ecumenical Challenge (Concilium; London : SCM Press, 1992).

(15)  Pour une excellente analyse critique de l’implication de la religion dans cette lutte mondiale, voir surtout les écrits de la regrettée Penny Lernoux : Cry of the People (New York : Penguin, 1982); In Banks We Trust (New York : Penguin, 1986) et son dernier livre avant sa mort prématurée, People of God. The Struggle for World Catholicism (New York : Penguin, 1989);  Robert B. Riech,  The Work of Nations (New York : Vintage Books, 1992); Joan Smith, «The Creation of the World We Know: the World-Economy and the Recreation of Gendered Identities” in Valentine M. Moghadam, ed., Identity Politics & Women. Cultural Reassertions and Feminisms in International Perspective (Boulder : Westview Press, 1994, 27-41). Voir aussi Diana L, Eck, Encountering God, A Spiritual Journey from Bozeman to Banaras (Boston : Beacon Press, 1993), p. 176, qui écrit : « Une nouvelle vague d’exclusivisme atteint son apogée partout au monde aujourd’hui. S’exprimant dans la vie sociale et politique, l’exclusivisme devient chauvinisme ethnique ou religieux, décrit en Asie méridionale comme communalisme... Comme nous avons pu le constater, la politique fondée sur l’identité est en hausse parce qu’elle semble réussir à raviver l’énergie politique. » (Traduction libre)

(16)  Pour la problématique entourant le terme la femme/les femmes, voir Denise Riley, « Am I That Name ». Feminism and the Category of Women in History (Minneapolis : University of Minnesota Press, 1988; Judith Butler, Gender Trouble, Feminism and the Subversion of Identity (New York : Routledge, 1990). Ma façon d’écrire wo/men en anglais cherche à souligner non seulement le caractère ambigu du terme femme ou femmes mais aussi retenir l’expression wo/men (les femmes) comme une catégorie politique. Puisque cette désignation est souvent interprétée comme référant aux femmes blanches seulement, ma façon peu orthodoxe d’écrire le terme cherche à attirer l’attention des lectrices et lecteurs sur le fait que les structures kyriarcales qui déterminent le vécu des femmes et leur statut ont aussi des retombées sur les hommes de race, de classe, de pays ou de religion subordonnés, bien que de façons différentes. L’expression wo/men doit donc être perçue comme inclusive plutôt qu’un terme universel exclusif qui indique le genre. 

(17)  Voir surtout la déclaration du Secteur pour l’avancement des femmes sur « International Standards of Equality and Religious Freedom : Implications for the Status of Women » in Valentine M. Moghadam, ed., Identity Politics and Women, p. 425-438; Rebecca E. Klatch, « Women of the New Right in the United States : Family, Feminism, and Politics » dans M. Moghadam, ed., Identity, Politics and Women, p. 367-388. La plupart des articles dans ce volume portent sur les femmes et l’Islam dans différentes parties du monde. Toutefois, voir Sucheta Mazumdar, « Moving Away from a Secular Vision? Women, Nation, and the cultural Construction of Hindu India », ibidem, p. 243-273, et Radha Kumar « Identity Politics and the Contemporary Indian Feminist Movement », ibidem, p. 274-292.

(18)  Voir Karl Rahner, « Basic Theological Interpretations of the Second Vatican Council », in Concern for the Church, Theological Investigations XX (New York : Crossroad, 1981) p. 77-89 et « The Abiding Significance of the Second Vatican Council », Ibidem, p. 274-292.

(19)  Voir Hans Küng, L’Église (Bruges : Desclée de Brouwer) 1968.

(20)  Voir mon livre Discipleship of Equals, A Feminist Ekklesialogy of Liberation (New York : Crossroad, 1992) p. 33.

(21)  Pour un rappel de ce développement, voyez: The Nonordination of Wo/men and the Politics of Power (Concilium, New York : Orbis Books, 1999) que  j’ai édité avec Herman Haering.

(22)  Toni Morrison, Beloved, p. 88. (Traduction libre)

 

 

 

 

 

 

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