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Faut-il ordonner des femmes?
Gisèle Turcot


 

L’auteure est membre de l’Institut Notre-Dame du Bon-Conseil de Montréal

L’accès des femmes aux ministères ordonnés est un enjeu important pour la société et pour les Églises.

Les 20 et 21 janvier dernier, à Paris, environ 150 personnes provenant de six pays européens, des États-Unis et du Canada ont pris part à un colloque œcuménique et international sur le thème : « Femmes prêtres : enjeux pour la société et les Églises ». Témoignages, analyses et débats étaient proposés par l’Association femmes et hommes en Église afin de prendre en compte la réalité de femmes prêtres chez les catholiques depuis les ordinations sur le Danube (en 2002), à Lyon et sur le Saint-Laurent (en juillet 2005).

Une des originalités de ce rendez-vous était de s’interroger sur la signification de l’ordination des femmes pour la société. Les propos du sociologue Jean Baubérot, sur l’histoire de la laïcité en France depuis la Révolution de 1789, ont démontré « l’épaisseur historique » des rapports entre citoyens et citoyennes, en particulier en ce qui a trait aux stéréotypes. Par exemple, sociétés et religions continuent d’attribuer aux femmes un plus grand rôle dans l’éducation morale. Un enjeu déterminant est donc de lutter pour que personne ne soit enfermé dans un destin social, tel un mariage forcé ou l’exclusion définitive d’une fonction sur la base du genre.

Pour François Becker, un scientifique délégué par un réseau d’ONG chrétiennes auprès du Conseil de l’Europe, le poids des religions sur la vie des femmes ne fait aucun doute : l’accès à la contraception et à l’ordination n’est-il pas refusé aux femmes par les mêmes instances religieuses? Un groupe de parlementaires européens évalue d’ailleurs présentement les répercussions d’une disposition prévue au projet de constitution européenne, concédant aux grandes religions un pouvoir sur la définition des droits humains.

Quant aux enjeux ecclésiaux, ils ont été examinés grâce au témoignage de femmes ordonnées dans les Églises chrétiennes. Après une cinquantaine d’années d’expérience, la Fédération luthérienne mondiale a soutenu, en 1992, que sa compréhension actuelle de l’Évangile continue de réclamer le ministère pour les hommes et pour les femmes. Le même document admet que ce sont des arguments culturels et non théologiques qui ont retardé l’ordination des femmes. Toutefois, chez les luthériens comme chez les réformés et dans la communion anglicane, la pression déterminante est venue des Synodes.

Les femmes catholiques ordonnées contra legem (« hors la loi ») sont unanimes à interpréter leur transgression comme une nécessaire « obéissance prophétique » pour lutter contre une injustice. L’une d’elles, Barbara Fresen, a vécu l’expérience de la lutte anti-apartheid en Afrique du Sud. À son avis, quand tous les moyens utilisés pour éliminer une loi injuste ont échoué, il faut alors rétablir la justice par la transgression de cette loi, quel qu’en soit le prix. Les dispositions du Code de droit canonique qui réservent le sacrement de l’ordre aux hommes maintiennent l’infériorité des femmes. Voilà une raison suffisante pour réclamer la cessation d’un tel régime, surtout lorsque les demandes de dialogue restent sans réponse depuis quarante ans.

Il appartenait à Olivette Genest, exégète québécoise, d’évaluer les arguments bibliques invoqués en faveur de la position du magistère catholique sur l’admission au sacerdoce, depuis la publication de Inter Insigniores par la Congrégation pour la doctrine de la foi, en 1976. Le bilan de cet examen révèle de nombreuses insuffisances de l’herméneutique biblique utilisée et des maladresses dans l’argumentation. Somme toute, nous sommes devant un argument d’autorité…

Pour sortir de l’impasse, il faudrait procéder à rien de moins qu’une révision de la théologie des ministères, et ce, à partir des grands textes christologiques – et non pas en s’appuyant d’abord sur les textes évangéliques qui mettent en scène des femmes, souvent sans référence au service de la communauté. Avis d’exégète largement partagé par l’assemblée.

Finalement, un axiome de l’association Femmes et hommes en Église résume bien ce rendez-vous : le passage du patriarcat au partenariat ne peut faire l’économie de l’accès des femmes à l’ordination. L’atteinte de la parité, en effet, n’est pas tant une affaire de « droits des femmes », qu’un enjeu de « droits humains ». L’Église catholique pourra-t-elle refuser encore longtemps « l’offre de disponibilité » au ministère d’un nombre croissant de femmes?


(Revue Relations, mars 2006)

 

 

 

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