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Ordination des femmes: question d'inculturation?
Jean Bacon


Les adversaires du sacerdoce au féminin invoquent habituellement quatre arguments pour étayer leur thèse: Jésus n'ordonna pas de femmes; la tradition de l'Église tint les femmes à l'écart des ministères ordonnés; au point de vue théologique, le prêtre se situe dans le prolongement du sacerdoce de Jésus; sur le plan anthropologique, la femme serait subordonnée à l'homme. Ces arguments-là sont contestables et fortement contestés, d'autant plus que la mission de Jésus, contrairement à l'idée reçue, n' a rien de sacerdotal. Tout simplement, cet homme fut laïc; un sacerdoce lui fut attribué par les communautés chrétiennes quelques décennies après sa mort.

Toutefois, dans le débat actuel sur l'ordination des femmes centré principalement sur l'historicité de la fonction1, la question est avant tout posée dans la perspective de la féminisation du rôle sacerdotal depuis sa version masculine héritée de la tradition de l'Église. Dans l'hypothèse d'une telle pratique, la question de l'ordination se déplace au niveau sociologique et se voit réduite à la typologie homme-femme. Mais si la promotion de la gent féminine au rang de ministre du culte dans les Églises-institutions est une chose, l'inculturation du rôle sacerdotal ou du service des femmes en Église, elle, en est une autre. Ainsi priment deux facteurs: le mimétisme du modèle masculin existant et la réincarnation des modèles masculins initiaux dans des habits féminins.

Or, le passage éventuel d'une Église aux cols gris (de pouvoirs masculins) à une Église aux cols roses (de pouvoirs féminins), grâce à une minorité dite progressiste, semble répondre davantage à une volonté de mimétisme des rôles et des fonctions qu'à la mise en place d'une véritable conscience de l'inculturation. De ce point de vue, le sacerdoce au féminin tout comme le diaconat permanent au masculin procèdent de la même nostalgie: le mimétisme du modèle ministériel. La réactivation de ce paradigme hérité de la tradition romano-latine évoque davantage le regret d'un certain passé triomphant, des valeurs et des institutions s'y rattachant, plutôt qu'elle ne suggère une ouverture et une incarnation dans le monde contemporain. La reprise des modèles masculins, désuets par surcroît, pour les transposer dans des habits féminins ne dit rien de l'inculturation ni de l'avenir de l'Église. La nouveauté que requiert la conscience de cette dynamique fait essentiellement d'elle un acte de création. En regard de l'inculturation, la question de l'ordination des femmes se pose différemment.

Paradoxalement, l'ordination des femmes, quand elle est envisagée sous l'angle de l'inculturation, ne soulève pas le problème de l'égalité des sexes dans les jeux de rôle que des hommes, notamment les clercs, pourraient hypothétiquement concéder aux femmes; elle met surtout en relief la pertinence même du sacerdoce ministériel, sujet beaucoup plus litigieux. D'ailleurs, la survalorisation du ministère ordonné n’est-elle pas un fait? La crise des modèles autant que celle des fonctions dans l'Église met directement en cause ce problème plus qu'elle ne rappelle la rareté du nombre au masculin ou même qu'elle ne fait valoir la guerre des genres. La pertinence du sacerdoce ministériel pour notre temps constitue un problème beaucoup plus radical que ne l'est celui de l'ordination des femmes. Le sacerdoce ministériel, indépendamment de celui ou celle qui pourrait l'exercer, ne rappelle-t-il pas l'héritage encombrant d'une compréhension triomphante et passéiste de l'Église gréco-latine? Le sacerdoce ne serait-il pas le legs d'une conception fondamentalement liturgique, ministérielle et sacramentelle de l'expression de la foi en Dieu? La foi ne devrait-elle pas d'abord exprimer le milieu de vie initial, c'est-à-­dire le quotidien et ses aléas?

Par ailleurs, la pertinence du sacerdoce ministériel trouve-t-elle des points d'ancrage dans l'histoire? La question n'a rien de neuf, contrairement à ce que nous pourrions en penser. L'avènement du judaïsme qui remit en question le sacerdoce ministériel, à la suite de la destruction du Temple de Jérusalem, est un exemple intéressant d'inculturation de ses pratiques liturgiques. Du reste, Jésus lui-même, Juif laïc, ne faisait partie ni de la tribu des lévites ni de la classe sacerdotale; l'analyse critique des textes permet d'affirmer qu'il n'a ordonné ni homme ni femme. Jésus, homme à la conscience collective développée et au savoir-faire manuel, à la manière non seulement d'un prophète, mais également d'un sage, ne fut ni liturgiste ni technocrate à la solde des institutions de son temps. Les toutes premières communautés chrétiennes de Palestine ignoraient même le sacerdoce ministériel2. En bref, le Deuxième Testament ne connaît pas de ministères ordonnés3 tels qu'on les conçoit de nos jours. Ces communautés étaient-elles moins chrétiennes pour autant?

Les appuis justifiant le sacerdoce, au féminin comme au masculin, sont donc à chercher ailleurs que dans l'homme Jésus ou dans sa mission, ailleurs que dans les Églises primitives moins centrées sur le Palestinien que sur le Ressuscité dans sa fonction de christ ou de rassembleur. Le sacerdoce au féminin, à l'instar du sacerdoce au masculin, semble une préoccupation avant tout de pouvoir qui appartient à l'inculturation gréco-latine, désuète depuis Vatican II, et non à la toute première inculturation de la foi pascale exprimée en termes judéo-palestiniens. En dépit de ces propos, le problème de la place de la femme ne reste pas moins pertinent. L'avenir du monde tient à la rencontre de l'autre et à la solidarité plus qu'à la gestion des acquis et des institutions. Alors, faut-il chercher la place du sujet croyant, encore une fois au féminin comme au masculin, dans les Églises ou, plutôt et tout simplement... en Église?

Compte tenu du double problème que suscite l'ordination des femmes et son rapport avec l'inculturation, l'observateur de la scène ecclésiale peut se demander si ce droit masculin partagé avec les femmes peut encore garantir la survie de l'institution dans sa forme actuelle. Même à la suite de réformes hypothétiques qui favoriseraient l'égalité mathématique entre les sexes dans le domaine des ministères ordonnés, quel est l'avenir de l'institution? Pas évident de résoudre le problème des Églises désertées et celui de leur désaffection massive par une politique d'alternance des sexes dans les jeux de rôle comme dans la société civile, et ce, même au nom de l'égalité et de la justice à rétablir. En effet, d'autres pourraient déplacer la question sur le plan éthique pour la formuler plutôt en termes de justice et d'équité.

Rappelons, finalement, qu'une préoccupation domine à l'intérieur des paramètres de l'inculturation: la redécouverte des fondements de l'expérience évangélique originelle. À l'instar du questionnement d'Israël au temps biblique, surtout quand vint le temps de repenser son sacerdoce, il conviendrait moins de perpétuer les traditions gréco-latines, dont l'exercice des rôles féminin et masculin, que de tenter de retracer dans le creuset des cultures contemporaines l'événement fondateur de la foi.

1. Voir les études suivantes: Elizabeth Behr-Sigel, Kallistos Ware, L'ordination des femmes dans l'Église orthodoxe, Paris, Cerf,1998; Françoise Lautman (dir.), Ni Ève ni Marie, luttes et incertitudes des héritières de la Bible, Genève, Labor et Fides,1997; Collectif, Femmes et religions, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, «Clio», 2, 1995; Hervé Legrand, «Traditio perpetua servata? La non-ordination des femmes: tradition ou simple fait historique?», dans Rituels, mélanges offerts au Père Gay, Paris, Cerf, 1990.

2. Voir l'étude de Josy Eisenberg, La Femme au temps de la Bible, Paris, Stock, 1993.

3. Voir de Olivette Genest, « Femmes et ministères dans le Nouveau Testament » , Studies in Religion l Sciences Religieuses 16 / 1 (1987), pp. 7-20.

 

(Tiré de Jean Bacon, Les cultures au service de la foi, Montréal, Fides, 2001, pp. 177-180)

 

 

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