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Les
adversaires du sacerdoce au féminin invoquent
habituellement quatre arguments pour étayer leur
thèse: Jésus n'ordonna pas de femmes; la tradition de l'Église tint les femmes à l'écart des ministères
ordonnés; au point de vue théologique,
le prêtre se situe dans le prolongement du
sacerdoce de Jésus; sur le plan anthropologique,
la femme serait subordonnée à l'homme. Ces
arguments-là sont contestables et fortement
contestés, d'autant plus que la mission de Jésus,
contrairement à l'idée reçue, n' a rien de
sacerdotal. Tout simplement, cet homme fut laïc;
un sacerdoce lui fut attribué par les communautés
chrétiennes quelques décennies après sa mort.
Toutefois,
dans le débat actuel sur l'ordination des femmes
centré principalement sur l'historicité de la
fonction1, la
question est avant tout posée dans la perspective
de la féminisation du rôle sacerdotal depuis sa
version masculine héritée de la tradition de l'Église.
Dans l'hypothèse d'une telle pratique, la
question de l'ordination se déplace au niveau
sociologique et se voit réduite à la typologie
homme-femme. Mais si la promotion de la gent féminine
au rang de ministre
du culte dans les Églises-institutions
est une chose, l'inculturation du rôle
sacerdotal ou du service
des femmes en Église, elle, en est une autre.
Ainsi priment deux facteurs: le mimétisme
du modèle masculin existant et la réincarnation
des modèles
masculins initiaux dans des habits féminins.
Or,
le passage éventuel d'une Église aux cols gris
(de pouvoirs masculins) à une Église aux cols
roses (de pouvoirs féminins), grâce à une
minorité dite progressiste, semble répondre
davantage à une volonté de mimétisme des rôles
et des fonctions qu'à la mise en place d'une véritable
conscience de l'inculturation. De ce point de vue,
le sacerdoce au féminin tout comme le diaconat
permanent au masculin procèdent de la même
nostalgie: le mimétisme du modèle
ministériel. La réactivation de ce paradigme
hérité de la tradition romano-latine évoque
davantage le regret d'un certain passé triomphant,
des valeurs et des institutions s'y rattachant,
plutôt qu'elle ne suggère une ouverture et une
incarnation dans le monde contemporain. La reprise
des modèles masculins, désuets par surcroît,
pour les transposer
dans des habits féminins ne dit rien de l'inculturation
ni de l'avenir de l'Église. La nouveauté que
requiert la conscience de cette dynamique fait
essentiellement d'elle un acte de création. En
regard de l'inculturation, la question de
l'ordination des femmes se pose différemment.
Paradoxalement,
l'ordination des femmes, quand elle est envisagée
sous l'angle de l'inculturation, ne soulève pas
le problème de l'égalité des sexes dans les
jeux de rôle que des hommes, notamment les
clercs, pourraient hypothétiquement concéder aux
femmes; elle met surtout en relief la pertinence même
du sacerdoce ministériel, sujet beaucoup plus
litigieux. D'ailleurs, la survalorisation du
ministère ordonné n’est-elle pas un fait? La
crise des modèles autant que celle des fonctions
dans l'Église met directement en cause ce problème
plus qu'elle ne rappelle la rareté du nombre au
masculin ou même qu'elle ne fait valoir la guerre
des genres. La pertinence du sacerdoce ministériel
pour notre temps constitue un problème beaucoup
plus radical que ne l'est celui de l'ordination
des femmes. Le sacerdoce ministériel, indépendamment
de celui ou celle qui pourrait l'exercer, ne
rappelle-t-il pas l'héritage encombrant d'une
compréhension triomphante et passéiste de l'Église
gréco-latine? Le sacerdoce ne serait-il pas le
legs d'une conception fondamentalement liturgique,
ministérielle et sacramentelle de l'expression de
la foi en Dieu? La foi ne devrait-elle pas d'abord
exprimer le milieu de vie initial, c'est-à-dire
le quotidien et ses aléas?
Par
ailleurs, la pertinence du sacerdoce ministériel
trouve-t-elle des points d'ancrage dans
l'histoire? La question n'a rien de neuf,
contrairement à ce que nous pourrions en penser.
L'avènement du judaïsme qui remit en question le
sacerdoce ministériel, à la suite de la
destruction du Temple de Jérusalem, est un
exemple intéressant d'inculturation de ses
pratiques liturgiques. Du reste, Jésus lui-même,
Juif laïc, ne faisait partie ni de la tribu des lévites
ni de la classe sacerdotale; l'analyse critique
des textes permet d'affirmer qu'il n'a ordonné ni
homme ni femme. Jésus, homme à la conscience
collective développée et au savoir-faire manuel,
à la manière non seulement d'un prophète, mais
également d'un sage, ne fut ni liturgiste ni
technocrate à la solde des institutions de son
temps. Les toutes premières communautés chrétiennes
de Palestine ignoraient même le sacerdoce ministériel2.
En bref, le Deuxième
Testament ne connaît pas de ministères ordonnés3
tels qu'on les conçoit de
nos jours. Ces communautés étaient-elles moins
chrétiennes pour autant?
Les
appuis justifiant le sacerdoce, au féminin comme
au masculin, sont donc à chercher ailleurs que
dans l'homme Jésus ou dans sa mission, ailleurs
que dans les Églises primitives moins centrées
sur le Palestinien que sur le Ressuscité dans sa
fonction de christ ou de rassembleur. Le sacerdoce
au féminin, à l'instar du sacerdoce au masculin,
semble une préoccupation avant tout de pouvoir
qui appartient à l'inculturation gréco-latine, désuète
depuis Vatican II, et non à la toute première
inculturation de la foi pascale exprimée en
termes judéo-palestiniens. En dépit de ces
propos, le problème de la place de la femme ne
reste pas moins pertinent. L'avenir du monde tient
à la rencontre de l'autre et à la solidarité
plus qu'à la gestion des acquis et des
institutions. Alors, faut-il chercher la place du
sujet croyant, encore une fois au féminin comme
au masculin, dans les Églises ou, plutôt et tout simplement... en
Église?
Compte tenu du double problème
que suscite l'ordination des femmes et son rapport
avec l'inculturation, l'observateur de la scène
ecclésiale peut se demander si ce droit masculin
partagé avec les femmes peut encore garantir la
survie de l'institution dans sa forme actuelle. Même
à la suite de réformes hypothétiques qui
favoriseraient l'égalité mathématique entre les
sexes dans le domaine des ministères ordonnés,
quel est l'avenir de l'institution? Pas évident
de résoudre le problème des Églises désertées
et celui de leur désaffection massive par une
politique d'alternance des sexes dans les jeux de
rôle comme dans la société civile, et ce, même
au nom de l'égalité et de la justice à rétablir.
En effet, d'autres pourraient déplacer la
question sur le plan éthique pour la formuler
plutôt en termes de justice et d'équité.
Rappelons,
finalement, qu'une préoccupation domine à l'intérieur
des paramètres de l'inculturation: la redécouverte
des fondements de l'expérience évangélique
originelle. À l'instar du questionnement d'Israël
au temps biblique, surtout quand vint le temps de
repenser son sacerdoce, il conviendrait moins de
perpétuer les traditions gréco-latines, dont
l'exercice des rôles féminin et masculin, que de
tenter de retracer dans le creuset des cultures
contemporaines l'événement fondateur de la foi.
1.
Voir les études suivantes:
Elizabeth Behr-Sigel, Kallistos Ware, L'ordination
des femmes dans l'Église orthodoxe, Paris,
Cerf,1998; Françoise Lautman (dir.), Ni Ève
ni Marie, luttes et incertitudes des héritières
de la Bible, Genève, Labor et Fides,1997;
Collectif, Femmes
et religions, Toulouse, Presses Universitaires
du Mirail, «Clio», 2, 1995; Hervé Legrand, «Traditio
perpetua servata? La non-ordination des femmes:
tradition ou simple fait historique?», dans Rituels,
mélanges offerts au Père Gay, Paris, Cerf,
1990.
2.
Voir l'étude de Josy
Eisenberg, La Femme au temps de la Bible, Paris, Stock, 1993.
3.
Voir de Olivette Genest,
« Femmes et ministères dans le Nouveau
Testament » , Studies
in Religion
l
Sciences
Religieuses 16 / 1 (1987), pp. 7-20.
(Tiré
de Jean Bacon, Les cultures au service de la
foi, Montréal, Fides, 2001, pp. 177-180)
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