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Mon sujet porte aujourd’hui sur le concept
d’Église comme communauté libérée du patriarcat
et la praxis pastorale qui s’exerce au sein
d’une telle communauté. D’abord, j’aimerais
parler d’une ecclésiologie qui comprend l’Église
comme communauté de libération du patriarcat et
ensuite proposer comment la praxis des
ministères doit être comprise dans le contexte
d’une telle Église.
S’inspirant de l’ancien thème qui voyait Israël
comme une communauté d’exode par rapport à
l’esclavage en Égypte et en pèlerinage vers la
Terre Promise, l’Église chrétienne dès les
débuts étaient conçue comme une communauté qui
libère de l’esclavage et de l’oppression. Le
baptême était alors accueilli comme sacrement de
conversion et de transformation par lequel on
entrait dans cette communauté libératrice qui
transcendait les hiérarchies sociales que sont
la race, la classe et le sexe pour assumer la
nature même du Christ en qui il n’y a plus ni
Juif ni Grec, ni esclave ni personne libre, ni
homme ni femme. Mais cette vision d’une
communauté de disciples égaux n’a pas tardé à se
spiritualiser de façon à nier toute référence
concrète aux changements dans les hiérarchies
sociales.
Patriarcat et domination
En peu de temps la voix patriarcale est revenue
dans les codes domestiques : « Femmes soyez
soumises à votre mari. Enfants, obéissez à vos
parents. Esclaves à vos maîtres... » Cet appel
réitéré à l’obéissance des sujets à leurs
seigneurs dans le Nouveau Testament témoigne du
fait que beaucoup de chrétiennes et de chrétiens
comprenaient le baptême et l’entrée dans
l’Église comme un dépassement de la domination
tant au plan social que spirituel.
Cette vision de l’Église comme communauté
libératrice où tous les membres partagent les
ministères de façon égale revient constamment
tout au long de l’histoire du christianisme :
dans les communautés de Béguines, dans les
meetings des Quakers et les réunions de
classe méthodistes. Plus récemment, l’éclosion
des communautés chrétiennes de base comme
expression ecclésiale de la théologie de la
libération latino-américaine a fait redécouvrir
cette compréhension de l’Église. Bien que la
critique du patriarcat fût implicite dans la
restauration d’un concept d’Église petite,
face-à-face et communautaire, elle l’était
rarement de façon explicite. Ainsi, l’ekklèsia
des femmes ou les formes féministes des
communautés chrétiennes de base représentent une
nouvelle étape majeure dans notre compréhension
du patriarcat comme l’expression centrale des
puissances et des principautés de déformation
pécheresse de l’existence humaine sur la planète
et dans notre compréhension du concept d’Église
comme communauté de libération du patriarcat.
Ce qui veut dire que le patriarcat est rejeté
comme expression de la volonté de Dieu et de
l’ordre de la création voulue de Dieu. Le
patriarcat est dénoncé comme système
historiquement construit par lequel les classes
dirigeantes masculines se sont établies dans une
position de domination sur les femmes et sur les
classes dépendantes au sein de la famille et de
la société : les esclaves, les enfants, les
membres de
groupes raciaux et ethniques infériorisés. Les
hommes de la classe dirigeante ont érigé des
structures sociales et inventé des idéologies de
justification culturelle de ces structures
sociales afin de conserver le monopole sur le
pouvoir culturel, économique et politique dans
la société. Les autres – femmes, esclaves et
membres des races infériorisées – se voient
interdire l’accès au pouvoir et assigner un
statut d’auxiliaires comme travailleurs et
travailleuses dans la production et la
reproduction, tandis que les hommes de la classe
dirigeante assument la possession, le
commandement et les profits de la quasi-totalité
des fruits de ces travaux.
Le rejet du patriarcat comme étant dans l’ordre
de la création pour la société signifie
évidemment aussi son rejet comme l’ordre
convenable pour l’Église. Si cette dernière est
de par sa nature essentielle une communauté qui
libère du patriarcat, elle doit donc surtout
témoigner en faveur d’un différent modèle de
rapports entre ses membres fondé sur l’égalité
foncière des disciples et leur habilitation
réciproque. Mais elle ne peut témoigner de
rapports différents des humains entre eux et
avec le reste de la création dans la société
plus large que si elle témoigne elle-même de ces
différents rapports dans ses processus vitaux de
base et dans sa pastorale sacramentelle, son
travail éducatif, administratif et missionnaire
au sein de la société. Une Église qui prétend
être sacrement de libération pour la société
tout en incarnant elle-même les pires modèles
d’oppression interne joint la déformation
pécheresse à l’hypocrisie et perd simplement
toute crédibilité.
Pour construire une Église qui libère du
patriarcat, il faut démanteler le cléricalisme.
Cela veut dire que nous devons saisir
l’incompatibilité absolue du cléricalisme avec
une Église et une pastorale qui se veulent
libératrices. Le cléricalisme est la séparation
entre la pastorale d’une part et l’habilitation
réciproque en communauté d’autre part, et sa
déformation consiste à constituer une caste
cléricale hiérarchique qui domine le laïcat. Le
clergé monopolise alors l’action sacramentelle,
l’éducation et l’enseignement, l’administration
et le leadership dans la mission, transformant
les laïques en personnes dépendantes et passives
qui doivent recevoir ces services du clergé et
exécuter leurs ordres, sans jamais élaborer,
définir ou assumer ces activités elles-mêmes. La
pastorale devient la chasse gardée des hommes
ordonnés plutôt que de prendre sa source dans la
communauté et être articulée en elle et par
elle.
Dans le mythe clérical catholique officiel des
origines, l’épiscopat ordonné est déclaré avoir
été établi par le Christ, représentant de Dieu,
qui a fondé une hiérarchie afin de transmettre
son pouvoir divin au moyen d’une ligne de
succession. Les évêques à leur tour dispensent
cette autorité aux prêtres par l’ordination et
les prêtres ensuite dispensent le pardon et
l’accès à la grâce de la vie divine aux laïques,
si les laïques se soumettent aux règlements
prescrits par la hiérarchie. De cette façon, la
structure tout entière, la vie sacramentelle et
éducatrice de l’Église est déformée pour devenir
l’outil de pouvoir du clergé sur le laïcat, sans
parler des échelons supérieurs du clergé qui
dominent le clergé inférieur – évêques dominant
les prêtres, et dans le système catholique
romain, le pape dominant les évêques.
Le cléricalisme est fondé sur le patriarcat et
en fait le redouble. Le symbole fondamental et
le mode relationnel du cléricalisme à chacun des
échelons de la hiérarchie par rapport aux
subalternes est celui d’un mari omniscient et
tout-puissant qui domine sur sa femme dépendante
et passive, joint à celui d’un père omniscient
et tout-puissant qui domine sur l’enfant
dépendant et encore non développé. Par
conséquent, au lieu d’avoir un clergé père-mari
qui aide l’épouse-enfant à s’épanouir et à
devenir une adulte qui lui soit égale, le mode
fondamental de pastorale consiste à renforcer la
dépendance, l’ignorance et le
sous-développement. Évidemment, il s’agit là du
même modèle de rapport qui existe dans tous les
systèmes de rapports patriarcaux, que ce soit le
médecin qui déresponsabilise ses patients en
refusant de les renseigner sur les soins à
prendre de leur corps ou encore le colonisateur
qui condamne un peuple colonisé au
sous-développement exploité ou encore le maître
qui cherche à convertir l’esclave en outil de
travail passif.
Le peuple déresponsabilisé
Je vais décrire brièvement comment le patriarcat
déresponsabilise le peuple au plan sacramentel,
éducatif et politique.
La vie sacramentelle
Dans la vie sacramentelle, tous les symboles de
la vie communautaire, en tant que vie ancrée
dans le divin et vécue en communauté, sont
éloignés du peuple et convertis en outils
magiques remis entre les mains du clergé par le
biais de l’ordination « d’en haut ». Le baptême,
par exemple, devrait manifester un dépassement
des modes aliénants et oppressifs de la relation
humaine pour
retrouver un potentiel de vie authentique comme
don de Dieu dans la création et une entrée dans
la communauté qui confirme et alimente les
capacités rédemptrices de notre nature humaine.
Mais le cléricalisme transforme le baptême en un
rite par lequel on rejette sa vie naturelle,
dérivée de ses parents à la naissance, pour
subir une nouvelle naissance afin de surmonter
et dépasser la vie pécheresse et mortelle reçue
à la naissance en raison du rapport sexuel des
parents. La clé théologique d’une telle trahison
de la vie sacramentelle remonte à l’enseignement
quasi manichéen d’Augustin qui dissocie la
nature et la grâce, la rédemption et la
création. Dès que l’on définit la grâce comme
quelque chose qui transcende la nature, l’on
déclare que la nature est mauvaise et on peut
alors réifier cette grâce comme une puissance
qui appartient aux représentants
hiérarchiquement ordonnés dans une institution
qui seule peut médiatiser ce pouvoir surnaturel.
De même, l’Eucharistie devrait être le symbole
de notre participation à la vie authentique qui
est notre véritable nature, et donc symboliser
notre alimentation et notre croissance dans
cette vie-là. Pourtant elle est devenue le
symbole sacramentel le plus radicalement aliéné
du peuple et transformé en outil de pouvoir
clérical. Surtout, l’Eucharistie est le
sacrement le plus rigoureusement gardé comme
outil de pouvoir clérical puisqu’il se définit
comme un acte qu’aucune personne laïque ne peut
exécuter. L’excommunication, ou le refus de
l’Eucharistie, est le principal moyen par lequel
l’on punit ceux et celles qui résistent au
pouvoir clérical. L’Ordination par ailleurs est
le pouvoir transmis par voie hiérarchique de
« confectionner » l’Eucharistie. Ainsi, le
simple geste de bénir et de distribuer la
nourriture et la boisson comme symbole d’une vie
qui se donne et qui alimente est transformé en
outil de pouvoir pour contrôler l’accès à Dieu
et la relation salvatrice à Dieu.
L’éducation théologique
La déresponsabilisation du peuple au plan
éducatif est un second aspect du cléricalisme.
Le clergé monopolise l’éducation théologique, le
déplaçant vers un endroit inaccessible au
peuple. L’éducation théologique s’élabore dans
une langue inconnue du peuple, soit dans une
langue étrangère fossilisée comme le latin,
qu’on n’enseigne même pas en général aux
religieuses ou aux laïques, soit dans un jargon
savant que la majorité du peuple ne comprend
pas. Ainsi le peuple en vient à se sentir
impuissant et dépendant par rapport au clergé
lorsqu’il s’agit d’interpréter les Écritures ou
de pouvoir analyser les symboles théologiques et
les idées. Par surcroît, pendant bien des
siècles, on défendait même aux laïcs de lire les
Écritures. Bien que le protestantisme ait permis
aux laïcs de se réapproprier la lecture de la
Bible, il a aussi développé des méthodes
ésotériques de faire l’exégèse qui faisaient que
les laïcs se sentaient incompétents en la
matière et devaient encore dépendre des
prédicateurs pour son interprétation. Ainsi nous
voyons surgir un schéma commun dans les
mouvements de renouveau dans l’Église, laïcs et
égalitaires au début, qui sont progressivement
recléricalisés et institutionnalisés.
La théologie de la libération et les communautés
de base en Amérique latine sont fondées
essentiellement sur une réappropriation d’une
lecture populaire de la Bible par le laïcat. Il
y a aussi eu un grand mouvement du peuple laïc
vers la formation théologique dans un contexte
œcuménique, ce qui veut dire que beaucoup de
laïcs catholiques possèdent maintenant des
connaissances plus modernes et plus
sophistiquées que la plupart des prêtres et des
évêques de formation traditionnelle dans les
domaines de la théologie, de l’Église, de
l’histoire et de la Bible. C’est là une
situation qui pose une grave menace au
cléricalisme, alors il n’est pas surprenant de
voir des évêques et le Vatican tenter de
défendre aux laïcs et surtout aux femmes
d’enseigner dans les séminaires catholiques,
surtout lorsqu’il s’agit d’enseigner aux
prêtres, ou même de fréquenter les séminaires
catholiques.
La politique interne de l’Église
Le cléricalisme dans la politique interne de
l’Église est un troisième élément de contrôle
clérical du peuple. Dans la plus hiérarchique
des Églises, l’Église catholique romaine, les
laïques n’ont traditionnellement aucun rôle
administratif. Ils et elles ne sont pas élus aux
conseils diocésains, encore moins aux conseils
nationaux ou internationaux. Ils ne peuvent
contribuer à rédiger les lois qui gouvernement
l’Église ou à les entériner. Le deuxième Concile
du Vatican avait essayé de changer ce modèle
stratifié de gouvernance en faveur de rapports
plus collégiaux entre le pape et les évêques qui
se traduiraient ensuite en collégialité des
évêques avec les prêtres et des prêtres avec les
laïques.
Mais le Vatican a vite fait de rejeter un vrai
partage de pouvoir avec les évêques et les
évêques avec leurs prêtres. En raison peut-être
de l’extrême pénurie de clergé, il y a eu
quelques progrès au chapitre des ministères
laïques en paroisse et la participation du
laïcat aux conseils paroissiaux. Mais il reste
que les décisions finales reviennent toujours de
droit au curé qui peut ignorer les conseils des
laïcs et dissoudre le conseil paroissial à son
gré. Le système tout entier demeure donc
despotique en dépit d’un adoucissement
volontaire de certains prêtres qui veulent ou
qui ont besoin de collaborer davantage avec le
peuple. Mais parce qu’il n’y a aucune
responsabilité envers le peuple, cela demeure un
despotisme bienveillant au mieux et non de la
vraie démocratie.
Un projet de réappropriation
Si nous entendons par cléricalisme le fait
d’enlever au peuple la pastorale, la vie
sacramentelle, la formation théologique et
l’administration de l’Église, alors les
communautés chrétiennes de base féministes et la
pastorale parmi des disciples d’égaux sont
effectivement un processus révolutionnaire de
réappropriation en faveur du peuple de ce qui
nous a été faussement enlevé. Nous exigeons la
remise de notre vie sacramentelle en tant
qu’expression de notre propre entrée dans la vie
rédemptrice et notre mutuelle autorité sur elle,
le renouvellement d’une authentique vie humaine
libérée de pouvoir aliénant. La formation
théologique et son enseignement sont à entendre
comme nos propres réflexions sur le sens de la
récupération de notre vie face à de telles
déformations. La pastorale est la praxis active
de notre vie authentique et l’édification de
communautés rédemptrices à partir desquelles
nous mettons à défi les systèmes et les
idéologies d’oppression et d’injustice.
Nous devons comprendre le baptême comme la
proclamation de notre entrée dans une démarche
de metanoia ou de revirement complet
grâce auquel nous percevons clairement les
failles des idéologies qui justifient des
systèmes oppressifs et nous nous mettons en
rapport avec notre vrai potentiel pour la vie.
L’Eucharistie est la nourriture permanente d’une
telle vie communautaire. Le démantèlement d’une
conception cléricale de la pastorale et des
organismes ecclésiaux ne signifie pas un
anarchisme qui rejette toute forme de rôle ou de
compétence en leadership mais plutôt que la
communauté elle-même décide dans quelles
expressions liturgiques, quelle formation et
quel service elle veut s’engager pour exprimer
sa vie salvatrice. Il devient alors assez facile
de déléguer diverses tâches aux personnes qui
ont les compétences requises et la disponibilité
pour entreprendre ces tâches. En autres mots, il
y a un ministère de fonction, plutôt qu’une
caste cléricale, bien enracinée dans la
communauté de disciples égaux.
Un ministère de fonction au lieu d’une caste
cléricale permet à une vraie pluralité des
besoins pastoraux d’une communauté de se définir
et d’être comblés. Il peut utiliser les
compétences et les dons d’une foule de personnes
dans la communauté afin de répondre à ces
besoins en mettant ces dons en œuvre. Les
communautés rédemptrices ont besoin d’une
diversité d’habilitateurs. Mettre tous les
ministères dans un même tas veut dire que
beaucoup des besoins de la communauté restent
insatisfaits puisque personne à lui seul ne
possède tous les dons et talents nécessaires.
Une communauté ecclésiale inventive a besoin 1)
de liturgistes, de poètes, d’artistes, de
chorégraphes, de dramaturges et de prédicateurs,
2) d’enseignantes et enseignants qui connaissent
l’histoire des idéologies religieuses et leur
rapport aux divers systèmes sociaux et qui
savent aider la communauté à réfléchir sur les
symboles qu’elle a hérités et à les
reconstruire; 3) d’habiles administrateurs et
administratrices qui savent organiser et
exploiter les richesses matérielles de la
communauté; 4) de leaders communautaires en
mesure de faire l’analyse critique des
structures d’oppression sociale et de mobiliser
la communauté en vue de la transformation
sociale; 5) de conseillères et conseillers
spirituels doués de sagesse qui peuvent
accompagner les autres dans leur cheminement.
L’idéal serait donc une équipe de ministres
engagés, à tous les niveaux, à bâtir l’Église
et à la célébrer : ce qu’on appelait autrefois
« l’édification de l’Église ». Je soupçonne
qu’il y aura généralement besoin d’une personne
pour coordonner ces multiples processus et les
surveiller, en autant que cette personne demeure
vraiment primus inter pares et non un
hiérarque.
Tout cela soulève la question de savoir si la
pastorale devrait être perçue comme un emploi à
temps plein rémunéré et beaucoup moins comme une
carrière. Peut-être devrait-elle toujours être
jointe à d’autres emplois, bien qu’il convienne
qu’un salaire à temps partiel soit rattaché à
ces rôles sur une base de temps égal. Mais
surtout, de tels rôles de leadership ne
devraient pas être perçus comme créant une caste
permanente mise à part pour la vie, mais plutôt
comme étant des rôles fonctionnels qui devraient
toujours veiller à ce qu’il y ait de la
continuité en formant les autres à prendre la
relève au sein de la communauté.
Ainsi, collaborer à élaborer des liturgies avec
une personne apte à la liturgie devrait servir de
formation à préparer soi-même des liturgies. Aider
à l’organisation communautaire avec une personne
douée en ce sens donnerait des gens qui prennent
les devants dans l’organisation communautaire.
Faire de l’accompagnement spirituel devrait
susciter de nouveaux accompagnateurs et
accompagnatrices spirituelles. Au lieu de créer
des liens de dépendance permanente, la formation
devrait responsabiliser et faire de la personne
apprenante le ou la collègue de l’éducateur ou
éducatrice.
L’idéal serait qu’une Église chrétienne puisse
offrir du soutien dans tous les aspects de la vie
rédemptrice, mais c’est malheureusement peu
souvent le cas. Certaines communautés féministes
chrétiennes libératrices ne parviennent à se
réunir en communauté liturgique qu’une fois par
mois ou aux deux semaines, que ces personnes
continuent à fréquenter d’autres églises ou pas.
Certains groupes se réunissent pour étudier.
D’autres sont d’abord des groupes de service qui
se concertent pour un projet social particulier,
comme une soupe populaire ou un foyer pour les
sans-abri. D’autres cherchent à combler leurs
multiples besoins en se joignant à différents
groupes. Les aspects religieux de leur espérance
demeurent implicites dans nombre de leurs
activités, s’exprimant peut-être en partie
seulement dans l’un ou l’autre de ces contextes.
Rarement avons-nous le privilège d’exprimer les
multiples aspects de notre croissance dans la vie
libératrice d’une communauté. De fait, certaines
personnes préfèrent étendre ces fonctions à
plusieurs endroits plutôt que de se renfermer dans
un seul groupe qui devient trop sectaire.
Expériences de vie communautaire libératrice
Dans les propos qui suivent, je ferai mention de
différentes communautés et divers projets dans
lesquels j’ai été impliquée depuis quelques années
et qui sont devenues pour moi des communautés de
vie libératrice.
Peut-être que l’expression principale de
communauté de libération est pour moi, maintenant
et pour le reste de ma vie Pilgrim Place,
une communauté de retraite dont je fais partie
avec mon mari depuis trois ans. Cette communauté
de 350 personnes est œcuménique, comprenant des
catholiques et des gens de diverses traditions
protestantes. Toutes et tous ont un historique de
service d’Église, que ce soit en enseignement ou
en pastorale, exercé dans tous les coins du monde
comme aux États-Unis. Fermement engagé en faveur
de la justice et de la paix, un groupe témoigne en
silence contre la guerre tous les vendredis
après-midi près de l’autoroute.
Les groupes de femmes vouées à la justice et la
paix donnent constamment des conférences et des
ateliers sur différentes questions sociales tout
en offrant des occasions de s’impliquer. Plusieurs
aident bénévolement des groupes défavorisés, les
sans-abri, les pauvres et les personnes
marginalisées. Il y a une conscience écologique
très développée dans notre communauté. Un groupe
qui s’en préoccupe cherche constamment des
nouveaux moyens de plus grande durabilité.
Dernièrement le gazon a été remplacé autour des
édifices principaux par des plantes indigènes de
la Californie résistantes à la sécheresse. Il y a
deux jardins communautaires ainsi qu’une centaine
d’arbres fruitiers dispersés sur le campus, dont
les produits sont vendus à la communauté et aux
gens des environs lors un marché agricole
hebdomadaire. Les fonds recueillis servent à payer
les dépenses médicales des personnes de la
communauté qui en ont besoin et faire la
péréquation pour les dépenses des résidentes et
résidents moins nantis.
Bien que nous n’ayons aucune identité
confessionnelle officielle, il y a une vie
liturgique non obligatoire offerte à quiconque
veut venir. Tous les jeudis, il y a les Vêpres qui
suivent différents formats, animé par celui ou
celle qui se porte volontaire pour le faire. Plus
récemment, une décision a été prise de faire de
nous une communauté eucharistique. Donc, deux fois
par mois, le mardi, il y a une célébration
eucharistique œcuménique préparée par le groupe et
animée par différents membres. Il y a aussi une
ekklèsia de femmes qui célèbre une eucharistie
féministe une fois par mois. Ce projet attire des
participantes de la grande communauté urbaine de
Los Angeles, mais la coordination est assurée par
une résidente et plus de la moitié de celles qui
assistent proviennent de notre communauté.
Il y a aussi des loisirs de toutes sortes. Les
gens s’organisent pour aller aux musées, à des
pièces de théâtre, à des concerts ou en simples
excursions. La natation, les exerciseurs, le yoga
et les cours de T’ai Chi sont disponibles. La
population de cette communauté s’étend en âge de
60 à 100 ans et s’entraide à vivre ce que les
Latino-Américains appellent la tercer edad
– le troisième âge. Une infirmerie accueille les
malades ainsi que les personnes mourantes;
plusieurs résidentes et résidents assurent
l’aumônerie à tour de rôle. Lorsqu’une personne
est mourante, d’autres l’entourent pour
l’accompagner dans ce processus selon son désir.
Presque tout le monde assiste aux funérailles qui
sont d’ailleurs planifiées par la personne
mourante elle-même. Elles parsèment le cours de la
vie communautaire à toutes les quelques semaines,
une expression évidente d’un groupe parvenu à ce
stade de la vie, même si la communauté réussit à
préserver la santé et la créativité des gens dans
un troisième âge bien sonné.
Une autre communauté qui a été essentielle dans ma
vie depuis quarante ans est celle des écoles de
formation théologiques où j’ai enseigné :
Garrett Theological Seminary à Evanston,
Illinois pendant 27 ans et, depuis six ans, la
Graduate Theological Union de Berkeley en
Californie. Ces écoles m’ont donné plus qu’un
emploi. Elles sont devenues des communautés de
collègues où j’ai partagé bien des aspects de ma
vie, y compris une communauté formellement engagée
à fournir du soutien et le culte qui a fait partie
de notre vie à Garrett pendant 20 ans. Il est
intéressant que quelque sept membres de ce groupe
résident maintenant à Pilgrim Place.
Plusieurs membres du corps professoral de GTU
projettent aussi de venir à Pilgrim Place.
Combien d’anciens collègues ont choisir de
vieillir ensemble!
Pour moi, mes étudiantes et étudiants font autant
partie de ma communauté que mes collègues
professeurs. J’ai toujours considéré mes étudiants
qui se préparent au ministère ou à l’enseignement
comme des amis en train de devenir mes pairs et
collègues. Je suis heureuse de voir mes anciennes
et anciens dans la pastorale ou dans
l’enseignement. Pour moi, la formation théologique
est vraiment un ministère de formation à l’égalité
chez mes futurs collègues.
Un prolongement de ma communauté de formation
théologique a été la collaboration de plusieurs
des écoles de théologie de la région de Chicago –
luthérienne, unitarienne et méthodiste – qui, avec
le Centre pour les technologies alternatives, ont
créé le Interreligious Sustainability Project
of Greater Chicago.Ce groupe a mis deux ans à
discuter du design d’un projet écologique urbain
qui irait chercher les communautés
confessionnelles non seulement chrétiennes mais
aussi juives, musulmanes, ba’hai et autres qui
voulaient se joindre au projet. Ces communautés
étaient perçues comme d’excellents points de
départ pour organiser les quartiers en vue de la
viabilité écologique. Un feuillet écrit en gros
caractères a été publié montrant les types de
pollution dans toute la région métropolitaine de
Chicago et sa corrélation avec la race, la
pauvreté et la densité de population. Des
propositions ont été émises prônant d’autres
façons de vivre dans une ville en tenant compte de
l’intégralité de sa « biorégionalité »
particulière. Puis, divers organismes
communautaires ont surgi par le biais des
communautés, quartier par quartier. Un groupe de
communautés dans un quartier s’accordait pour
participer. Des groupes dans chaque communauté
étudieraient ensemble le feuillet. Ensuite, ils
choisiraient une activité quelconque, comme le
jardinage organique communautaire, la création
d’un jardin de papillons, ou encore le nettoyage
écologique ou le reboisement riverain d’un lac ou
d’une rivière et ainsi de suite. Les activités de
quartier étaient toujours entreprises avec le sens
d’être en lien avec l’ensemble biorégional du
Chicago métropolitain. Voilà pour moi un projet
modèle de la manière dont les communautés
croyantes peuvent collaborer à créer des villes
plus habitables. Je suis fière d’en avoir fait
partie.
Une autre communauté modèle importante dans ma vie
est celle de Catholics for a Free choice
et ses groupes sœurs de l’Amérique latine, les
Cathólicas por el derecho de decidir. Je fais
partie du conseil administratif de ce réseau
depuis presque trente ans et nos réunions de C.A.
sont vraiment des rencontres d’amitié. Souvent
nous faisons coïncider ces rencontres avec
d’autres activités, par exemple, des conférences
menées par nos collègues de l’Amérique latine,
soit à Washington soit en Amérique latine, et
parfois des manifestations à Washington, le point
de manifestation étant le siège du gouvernement
américain ou l’ambassade vaticane. Nous avons
voyagé ensemble aux conférences de l’ONU au Caire,
en Égypte et à Pékin, en Chine. Nous nous sommes
rassemblées pour défendre les résultats de
réunions de l’ONU, comme l’assemblée de l’ONU
elle-même à New York, alors que les groupes de
droite, surtout le Vatican, cherchaient à en miner
les résultats. Nous prenons l’éthique au sérieux :
une de nos fonctions est d’élaborer des directives
éthiques claires afin d’aider le laïcat catholique
à promouvoir une éthique sexuelle renouvelée et
plus juste. Deux revues, Conscience en
anglais et Conciencia en espagnol sont les
débouchés pour ce travail de communication. Nous
rions beaucoup aussi tout en cherchant à
promouvoir une Église plus saine.
Un autre réseau important pour moi est celui de
Call to Action (CTA). Celui-ci a
débuté à Chicago lorsque les évêques catholiques
américains ont convoqué la réunion du même nom au
moment du bicentenaire américain en 1976. Le
cardinal Cody a refusé d’envoyer une délégation,
alors les catholiques de Chicago se sont mobilisés
d’eux-mêmes pour se rendre à la conférence. La
réunion a eu tôt fait de dépasser les attentes des
évêques, et ceux-ci y ont mis fin. Mais comme le
groupe de Chicago n’était pas sous la tutelle de
l’évêque, ils ont continué à grandir au point de
devenir un groupe national, attirant de grandes
foules à son colloque annuel comme aussi aux
rencontres régionales dans plusieurs régions des
É.-U. Pour beaucoup de catholiques, CTA est le
lien vital avec une vision permanente d’une image
différente et plus libératrice de l’Église.
J’ai pris la parole aux colloques annuels de CTA
chaque année depuis plus de 25 ans et je
l’anticipe à chaque fois parce que c’est un moyen
de faire réseau avec une communauté de catholiques
américains progressistes, communauté qui attire de
plus en plus de catholiques progressistes du monde
entier. Il y a aussi le réseau Women Church
et la Women’s Ordination Conference qui
font partie de ce réseau qu’est la communauté
progressiste catholique et avec qui je garde des
contacts depuis nos premières rencontres au cours
des années 1970.
Un autre réseau important est la communauté
Conspirando de l’Amérique latine.
Conspirando est une revue de théologie
féministe et d’écoféminisme publiée par un groupe
majoritairement catholique de groupes féministes
latino-américaines de Santiago, au Chili. Elle en
est maintenant à sa onzième année de publication
et réunit des écrivaines, des artistes, des
liturgistes et des thérapeutes de l’ensemble de
l’Amérique latine qui se sont rassemblées pour des
activités comme les conférences Shared Garden,
tenues deux fois l’an. Elles se sont aussi
embarquées dans de nombreux projets de recherche
novateurs comme l’organisation d’une série
d’équipes dans différents pays de l’Amérique
latine qui ont mené des recherches sur les
légendes et les pratiques liturgiques associées
aux fêtes mariales qui conservent encore les
déesses ou les déités féminines d’avant l’ère
espagnole. Chaque équipe cherchait non seulement à
évaluer comment les sites préservent l’ancienne
religiosité centrée sur le féminin mais aussi
comment ces pratiques risquent d’aider au
développement d’une spiritualité féminine pour les
femmes latino-américaines d’aujourd’hui. Leur
recherche a donné lieu à la rédaction de
Vírgenes y Diosas de América Latina: La
resignificación de lo sagrado (Vierges et
déesses en Amérique latine : la resignification du
sacré), publié en 2004 et lu par mon groupe de
lecture espagnol de Berkeley, Californie, au
printemps 2005.
Un autre réseau théologique féministe d’envergure
mondiale de grande importance est celui du
Women’s Commission of the Ecumenical Association
of Third World Theologians. Cette
association regroupe des théologiennes féministes
chrétiennes de l’Amérique latine, de l’Afrique et
de l’Asie, cherchant à élaborer leurs réflexions
dans leur propre contexte par le biais de réseaux,
de publications et de revues ainsi que des projets
communs. Par exemple, le groupe africain, qui
s’était appelé le Circle of Concerned African
Women Theologians a amorcé un projet autour
d’une réflexion théologique sur le SIDA en
Afrique, cherchant à changer la peur du SIDA et à
aider les Africaines à prendre en main cette
terrible pandémie qui ravage leurs sociétés.
Bien qu’à titre de Nord-Américaine je ne sois pas
membre de cette commission, j’ai le privilège
d’être en dialogue avec son développement depuis
ses débuts à Genève, en Suisse, en 1982. J’ai
parlé au nom de certains groupes dans des endroits
comme l’Inde, la Corée, le Brésil, le Mexique et
le Costa Rica. J’enseigne régulièrement un cours
sur la théologie féministe du Tiers-Monde afin de
me garder à jour sur le travail de ces femmes et
de le faire connaître en Amérique du Nord.
Voilà donc une partie de ma communauté ecclésiale
de libération, aux plans local, national et
mondial. Ces réseaux me font vivre et renouvellent
constamment ma confiance que, pour reprendre le
slogan du World Social Forum qui se
rencontre annuellement à Porto Alegre, au Brésil,
« un autre monde est possible ». Il ne nous faut
pas acquiescer à des relations oppressives et
violentes comme si elles étaient de l’ordre
immuable des choses, ni pour l’Église, ni pour la
société américaine, ni pour le monde entier.
Envers et contre tous, nous pouvons continuer à
revendiquer une nouvelle manière plus vivifiante,
plus rédemptrice d’être en relation les unes avec
les autres comme Peuple de Dieu/Déesse, comme
peuple d’amour et de justice, comme peuple qui se
souvient de la vision de notre frère Jésus qui
prêchait la bonne nouvelle aux pauvres, la
libération des captifs, la mise en liberté des
personnes opprimées.
Rosemary Radford Ruether était l'une des
conférencières principales au Colloque d'Ottawa
(juillet 2005) organisé par WOW (Women Ordination
Worldwide). Le site de
WOW 2005
donne aussi accès aux versions anglaise et
espagnole. Quant à la conférence remarquable
d'Elisabeth Schüssler Fiorenza, elle n'apparaît
pas en version française...
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