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Moncton (Nouveau-Brunswick), le 11
mars 2006 : table ronde organisée par le Comité
diocésain pour les femmes en Église.
Ce
n’est pas moi qui répondrai à cette question. Je
préfère laisser la place à l’Esprit Saint
lui-même.
Rentrés en ville, ils montèrent à la chambre haute
où ils se tenaient habituellement. C’étaient
Pierre, Jean, Jacques, André, Philippe et Thomas,
Barthélemy et Matthieu, Jacques fils d’Alphée et
Simon le Zélote, et Jude fils de Jacques. Tous
d’un même coeur étaient assidus à la prière avec
quelques femmes, dont Marie mère de Jésus, et avec
ses frères. (Ac 1, 13-14)
Le
jour de la Pentecôte étant arrivé, ils se
trouvaient tous ensemble dans un même lieu [Note:
non pas l’assemblée des cent vingt de 1, 15-26,
mais le groupe apostolique présenté aux versets
précédents], quand tout à coup, vint du ciel un
bruit tel que celui d’un violent coup de vent, qui
remplit toute la maison où ils se tenaient. Ils
virent apparaître des langues qu’on eût dites de
feu; elles se divisaient, et il s’en posa une
sur chacun d’eux. TOUS furent alors remplis de
l’Esprit Saint... (Ac 2, 1-4)
Peut-on être plus clair? La Mission de l’Église
est entre les mains des baptisés : hommes et
femmes. L’Esprit Saint s’est posé autant sur les
hommes que sur les femmes... Je n’entrerai pas
dans toutes les nuances exégétiques de ce texte,
mais sachez au moins qu’il est d’avant-garde par
rapport à ce que vivent nos institutions
actuelles. Hommes ET femmes sont habités de
l’Esprit de Dieu pour actualiser la mission de
l’Église qui se résume en somme à vivre et
à annoncer au monde qu’il est aimé de
Dieu quel que soit son état et que
cette révélation nous vient de Jésus Christ.
Aujourd’hui, dans l’Église qu’on aime et qui est
en évolution, on en est arrivé à se poser la
question : les femmes ont-elles leur place dans
l’Église? Quel est leur rôle? Ce questionnement
est déjà un progrès par rapport au silence de 1900
années, n’est-ce pas? Au 21e siècle, on
constate que de plus en plus de femmes accèdent à
des postes de « haut niveau » dans la société. En
politique, nous commençons à voir des femmes
députés, ministres (Mme Bradshaw), présidente de
l’Assemblée nationale, lieutenant-gouverneur.
C’est tellement récent, que les appellations
féminines n’ont pas encore été trouvées pour
certaines de ces fonctions.
L’évolution fulgurante de la valeur et de la place
de la femme dans la société au cours
du dernier siècle a également provoqué l’éveil
d’un questionnement très pertinent dans cette
institution qu’est l’Église. Quel est le
rôle de la femme dans la mission de cette
institution? Où sont les ministres féminins? Ne
faut-il pas être ordonné pour avoir une vraie
responsabilité de leadership, une action reconnue,
un véritable pouvoir dans l’Église? Or les
panélistes que nous venons d’entendre nous ont
fait voir que les femmes exercent en fait un vrai
ministère dans l’Église. Toutefois, il n’est pas
répertorié comme un « ministère ordonné ».
Depuis une cinquantaine d’années maintenant, des
femmes ont pris place dans les chaires
universitaires en théologie et dans toutes les
sciences sacrées connexes. Une réflexion sérieuse
et fondée est entamée. Au cœur d’une civilisation
pétrie par des manières de penser, de concevoir
les choses très marquées par le fait d’être des
hommes, commence à poindre l’idée qu’il y aurait
une autre approche aussi intéressante : une
manière de penser, de concevoir les choses marquée
par le fait d’être des femmes.
La
conjoncture de cette situation sociale ainsi que
la situation de non reconnaissance officielle de
la femme par la hiérarchie de l’Église dans
l’exercice des services offerts a contribué à
soulever la question de l’égalité de
l’homme et de la femme en Église – question qui, à
son tour, a entraîné celle du « ministère
ordonné ». Cet état a conduit « des théologiennes
féministes de renommée internationale comme
Elizabeth Schüssler Fiorenza, Rosemary Radford
Ruether, Mary Hunt à développer une perspective
commune. Elles réclament l’ordination des femmes
à partir du principe de l’égalité, mais elles
mettent en garde face au danger d’intégrer la
hiérarchie (la structure) sans changer l’Église,
sans enlever la discrimination, la domination,
l’exclusion. Elles insistent sur l’importance
d’aller au bout de notre sacerdoce baptismal en
développant divers ministères féministes pour
qu’advienne une Église égalitaire, libérée du
cléricalisme (et non du clergé) et que soit
réhabilité le peuple de Dieu dans sa vie et sa
gouvernance » (Reli-Femmes, #55, nov.
2005).
Cette situation a également amené la création d’un
organisme international : l’Organisation
internationale pour l’ordination des femmes (WOW,
Women’s Ordination Worldwide) qui a justement tenu
son deuxième colloque international œcuménique à
Ottawa en juillet dernier. Toutefois, lors de ce
rassemblement grandiose, on a pu constater que
l’assemblée n’était pas unanime; la diversité des
opinions exprimées librement était reçue dans un
climat d’accueil et de respect.
Avec joie, on peut constater que la pensée
féministe est très active dans l’Église
œcuménique. Néanmoins, bien que je puisse
comprendre qu’on en est arrivé à réclamer
l’ordination des femmes à partir du principe de
l’égalité, je pense qu’il faut clarifier cette
question et peut-être introduire une « autre façon
de penser et de concevoir les choses », comme je
le disais ci-haut.
Ma
réflexion sur l’ensemble de cette question m’a
amenée à discerner que le ministère
ordonné n’est pas une question de pouvoir ni
d’égalité. On dit souvent que les hommes et
les femmes ont droit aux mêmes choses. Or le
sacerdoce n’est pas une question de droit. Avec
Régine du Charlat, théologienne et catéchète, je
ne pense pas que l’Église jusqu’ici ait réservé le
sacerdoce aux hommes parce qu’ils auraient plus de
droits que les femmes, ni pour leur donner plus de
pouvoir. On interprète cela de cette façon parce
qu’on est dans une société en pleine évolution et
que les femmes, légitimement, veulent avoir les
mêmes droits que les hommes... et s’il y a lieu
les mêmes pouvoirs. C’est dans ce contexte qu’on a
réclamé le droit au sacerdoce.
Mais être prêtre n’est pas une question de
droit, ce n’est pas une question de pouvoir
d’abord. C’est une question liée à la structure
symbolique de la foi, qui se traduit dans
la tradition que nous avons. Si on veut faire
évoluer cette question – et peut-être un jour y
aura-t-il des femmes prêtres, je n’en sais rien –
mais en tout cas, si on veut la faire avancer, il
faudra d’abord se ré-interroger sur les
symboliques très profondes du masculin et du
féminin, débarrassées de cette histoire de
rivalité de pouvoir. Du temps des Apôtres, ils se
chicanaient pour savoir lequel était le plus grand
(Luc 15, 18-21). Deux mille ans plus tard, nous
refaisons les mêmes niaiseries, nous répétons les
mêmes aveuglements parce que nos cœurs n’ont pas
encore appris à saisir la symbolique de
l’Évangile. Que notre coeur est donc lent à
comprendre! Pourquoi se chicaner entre hommes et
femmes dans l’Église? Pourquoi refuser ou ignorer
les différences entre les personnes et les
groupes? Pourquoi ne pas plutôt valider
l’apport des femmes autant que celui des hommes?
Oui, s’il y a « discrimination, domination et
exclusion » dans notre Église, n’est-ce pas parce
qu’on n’a pas encore saisi la profondeur du
message de l’Évangile, la symbolique du langage du
Christ qui traverse les temps? Nous nous
accommodons assez superficiellement, « d’un
premier niveau de lecture », comme dirait Annik de
Souzenelle. Regardons comment vit une grande
portion du peuple de Dieu qui se rend à l’Église
pour recevoir les sacrements… mais qui,
pour une grande part, n’a pas appris à s’en
nourrir, à se laisser transformer pour devenir
véritablement libres, en fidélité à l’Amour de
Dieu qui les habite. Prenons une toute petite
scène de l’Évangile connue de toutes et de tous:
le récit de Siméon et d’Anne lors de la
présentation de Jésus au Temple. Alors que Siméon
est présenté comme un « homme juste et pieux »
(2,25), Anne est qualifiée de « prophétesse ». À
lui seul, nous dit Anselm Grün, l’homme ne peut
pas incarner la foi telle que l’entend Luc; il
faut toujours lui associer en vis-à-vis une femme
qui exprime un autre aspect de l’accueil fait à
Jésus. Alors que Siméon reconnaît le Messie dans
cet enfant, Anne, également pieuse – elle ne
quitte jamais le Temple – et prophétesse, voit
plus profondément, elle sait ce que Dieu opère à
travers Jésus : la délivrance à laquelle aspirent
les Israélites pieux s’étend à tous les humains,
apportant la fin de l’aliénation et le retour à
l’état que Dieu leur avait destiné lors de la
Création. Petit exemple biblique où l’on constate
l’importance de la vision féminine de
l’événement Jésus. S’il en est ainsi dans le
Nouveau Testament, ne devrait-il pas en être ainsi
dans l’Église?
Vous allez peut-être me trouver osée, mais voici.
Outre la place énorme qu’elle occupe déjà à la
base, dans le peuple de Dieu, tout près du
peuple de Dieu, la mission et la place de la femme
dans l’Église aujourd’hui et dans l’avenir ne
serait-elle pas dans la « curie » ecclésiastique?
Autant la curie romaine que la Conférence de nos
évêques catholiques! Je m’explique. Le mot
« curie » est tellement significatif. Il vient du
mot latin curia qui veut dire soin,
cure... La « curie romaine » doit donc être celle
qui prend soin du Peuple de Dieu. Dans tous ces
organismes, dicastères, comités ecclésiastique, ne
faudrait-il pas introduire, à juste titre, la
vision féminine. Que ce soit en théologie, en
liturgie, en droit canonique, en éducation, en
communication, en affaires sociales, en morale
qu’il y ait des femmes qui siègent à part égale
avec notre clergé – et non seulement en tant que
secrétaire – mais à part égale pour créer ou
découvrir une saisie plus complète du
message du Christ pour notre monde aujourd’hui.
Dans sa toute première encyclique, Dieu est
Amour, commentant Gn 2, 23, Benoît XVI
affirme:
Dans
le récit biblique, on ne parle pas de punition;
pourtant, l’idée que l’homme serait en quelque
sorte incomplet de par sa constitution, à la
recherche, dans l’autre, de la partie qui manque à
son intégrité, à savoir l’idée que c’est seulement
dans la communion avec l’autre sexe qu’il peut
devenir « complet », est sans aucun doute
présente.
Voilà qu’est semée l’idée que c’est ensemble
que la totalité de l’humanité est représentée...
Que c’est ensemble, hommes et femmes, dans
les différents ministères de l’Église qu’il faut
s’appliquer à saisir la symbolique et la dynamique
de l’Évangile.
Or
vous allez peut-être argumenter : « Mais il faut
être ordonné pour entrer dans ces hauts lieux de
réflexion! » Et c’est là qu’il faut démêler les
faits. L’ordination n’est pas reliée au fait de
pouvoir réfléchir ou non. Ce sont les « lois de
l’Église » (le Droit Canonique) qui stipulent et
règlent les corps de réflexion dans l’Église.
Selon l’expérience des dernières années suivant le
Concile Vatican II, il semble que ce ne soit pas
en s’attaquant de front aux lois que s’ouvrent les
portes pour une réflexion nouvelle. Que faut-il
pour que la femme puisse regagner sa place dans
« la chambre haute de la Pentecôte »?
Rappelons-nous : « TOUS furent alors remplis de
l’Esprit Saint...! » D’une certaine façon, nous
pourrions affirmer que TOUTES ET TOUS, nous étions
également dans la chambre haute de la Pentecôte,
car sur vous, comme sur moi, au jour de notre
baptême, lorsqu’on a nous a oints du Saint Chrême,
en faisant une croix sur notre front, ont été
prononcées ces paroles:
Par le
Baptême, le Dieu tout-puissant, Père de Notre
Seigneur Jésus-Christ, vous a libérés du péché et
vous a fait renaître de l’eau et de l’Esprit.
Vous qui faites maintenant partie de son peuple,
Il vous marque de l’huile sainte pour que vous
demeuriez éternellement les membres de
Jésus-Christ, Prêtre, Prophète et Roi. (Rituel du
Baptême)
Par où commencer?
La
collégialité de l’Église devrait être
constituée d’hommes et de femmes, ordonnés ou non.
Pour qu’on privilégie les personnes avant les
structures, pour que changent certaines lois de
l’Église, il nous faut commencer à la base, selon
la vision de Vatican II du Peuple de Dieu : un
peuple non hiérarchisé, mais un peuple « communionnel ».
Il nous faut aborder nos évêques dans nos diocèses
respectifs. Il existe de nombreux évêques ouverts
à cette collaboration. Mais comme ils sont liés
par le Droit canonique et par leur fidélité à
Rome, nombreux sont ceux qui se retirent de ce
débat. Il nous faut oser, encourager nos évêques à
ouvrir la porte à une présence féminine dans leurs
rangs pour le bien de l’Église. Je pense que le
travail nécessaire pour éliminer la discrimination
dans notre Église doit atteindre les Conférences
locales des Évêques. (Quelle n’est pas ma joie et
ma fierté quand je vois que le président de la CRC,
Mr Alain Ambault, incite également les évêques à
une réflexion et une ouverture sur certaines
questions litigieuses à travers un document qui a
fait les manchettes tout dernièrement!)
La
tâche à accomplir dans le temps présent, à une
époque comme la nôtre, est d’employer chacun des
organismes auxquels nous appartenons à
l’élaboration d’une théologie de l’Église qui
atteigne la masse critique. Peut-être que des
communautés peuvent recommander des femmes
d’expérience, des femmes théologiennes ou
catéchètes, des femmes porteuses de la Parole pour
siéger, entre autres, sur les comités de la
Conférence des Évêques. À la base, il ne faut pas
lâcher mais continuer de tenir des discussions
publiques, tenir des séances d’étude, parrainer
des publications, écrire des livres, réunir des
groupes...
Selon des propos d’Yvonne Bergeron, pour que cette
« complémentarité» évoquée par Benoît XVI devienne
à la fois un facteur d’enrichissement, un lieu de
libération, une source d’unité et un « signe » de
la bonne nouvelle, il faut consentir à s’ouvrir
aux autres. Et pour y arriver, la
démarche dialogale demeure
privilégiée. Cela veut dire écouter et tenir
compte des opinions, favoriser les prises de
parole et les débats, respecter la liberté,
encourager les pratiques démocratiques,
questionner la conception du pouvoir à la lumière
de l’Évangile et apprendre à le partager afin
d’être davantage au service de notre unique
mission.
Pour que s’actualise la « complémentarité » dont
parle Benoît XVI, il faudra que « l’Église (tant
hiérarchique que peuple) accepte de promouvoir,
dans son discours et sa pratique, un
partenariat intégral entre les femmes et les
hommes. Rappelons-le, c’est justement en leur
qualité de disciples égaux que femmes et
hommes, non seulement peuvent, mais doivent se
voir et vivre comme de véritables partenaires.
Pour l’Église, c’est une question de cohérence
et de crédibilité. Comment, en effet,
pourrait-elle continuer à défendre l’égalité des
femmes et des hommes dans la société tout en
laissant perdurer, dans sa propre organisation,
des pratiques qui excluent les femmes de certaines
fonctions?
C’est dans le dialogue, qu’on peut amener
évêques et clergé à donner aux femmes des
conditions pour qu’elle puissent apporter leur
part dans la vision évangélique de l’Église, pour
qu’elle puissent être ce qu’elles sont, et faire
des choses comme elles ont envie de le faire. Et
puis, prenons le temps, et donnons-nous les moyens
d’une recherche patiente qui essaye de remonter un
peu aux sources, et puis on verra bien après.
Encourageons-nous! Dans une entrevue entendue à
la radio tout récemment, on rapportait que Benoît
XVI aurait affirmé et je cite de mémoire: « La
femme doit être plus visible dans l’Église et il
faut s’occuper de ce dossier. » Oui, gardons
courage et continuons d’introduire une vision
féminine dans notre Église!
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