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Inculturation, femmes et ministères dans l’Église : un enjeu majeur
Yvonne Bergeron
Marie Granger

 

Sans nier le fait que, dans l'Église, plusieurs décisions affectent semblablement les femmes et les hommes, nous savons que les femmes, parce que femmes, vivent une situation particulière d'exclusion en regard de certaines fonctions. Aussi, pour éviter de « noyer » cette différence dans un ensemble indifférencié, nous croyons nécessaire et prioritaire de la faire ressortir au cours du présent Synode.  

Présentement dans l'Église nous observons, au sujet de cette exclusion, une montée de conscientisation et une exigence de changement. De nouvelles pratiques émergent: rapports plus égalitaires, modèles de pouvoir plus participatif, refus de stéréotypes paralysants et d'autres encore. Progressivement une culture « partenariale » est en train d'apparaître et de se développer. Également et de plus en plus, les femmes réinterprètent leur foi. D'une part, à partir de leur existence individuelle et collective, elles réentendent la Parole biblique. D'autre part, en interprétant la figure de Jésus et le sens de l'expérience dont témoignent les premières communautés chrétiennes, elles réinterprètent l'existence actuelle à la lumière de l'Évangile.

Cependant, quand il s'agit du partenariat intégral incluant l'accès des femmes à tous les ministères, de fortes résistances persistent. Elles se manifestent à différents plans dont celui de l'organisation et des structures ecclésiales où le partenariat hommes-femmes est profondément « vicié ». Elles s'expriment aussi sur le plan des arguments théologiques où, pour maintenir le système en place, le discours officiel de l'Église reprend des théories élaborées au cours des siècles. Ce faisant, il confirme ce que Jean-Marie Aubert appelle des « justifications essentiellement idéologiques » dépendantes d'une exégèse masculinisante, d'une confusion entre symbolique et biologique, d'un modèle d'Église plus hiérarchique qu'ecclésial, d'une compréhension fixiste de la Tradition et d'une conception ambiguë de la nature humaine.

Ainsi, par exemple, l'argument habituellement invoqué pour refuser aux femmes l'accès aux ministères ordonnés est le choix de « Douze hommes » fait par Jésus. Fait historique absolutisé, présenté comme immuable, interprété comme liant l'Église pour toujours dans le choix des successeurs des Douze et de leurs acolytes. Or, dira le bibliste Rodolfo Felices Luna, « pareille interprétation repose sur la prémisse que par ce geste posé lors de sa vie terrestre, le Christ imprimait sur l'Église une marque indélébile et qu'il manifestait ainsi son refus aux femmes d'accéder aux ministères ordonnés dans l'Église à venir. C'est un raisonnement fort contestable, basé qu'il est sur un anachronisme flagrant et sur un sens par trop étendu du rôle des Douze. Jésus de Nazareth ne s'est jamais prononcé sur le sacerdoce des femmes, pas plus que sur celui des hommes. Le seul sacerdoce dont il soit explicitement question dans le Nouveau Testament est celui du Christ, dans l'Épître aux Hébreux (qui en fait son thème de prédilection, s'avérant par le fait même un écrit marginal du NT). L'Église des premiers siècles a certes fondé le sacerdoce chrétien sur celui du Christ d'Hébreux, mais de là à l'étendre rétroactivement aux Douze et d'en faire un critère d'exclusion pour les femmes, il y a certainement abus de langage! » (Intervention faite au Congrès des ministères, AÉQ, mise à jour le 21/08/2001).

Et la situation ne s'améliore pas quand nous pensons à la dernière instruction du Vatican en regard du diaconat des femmes. Celle-ci en effet, publiée le 17 septembre 2001, « recommande aux évêques de mettre un terme aux formations qui prépareraient "directement ou indirectement" l'ordination diaconale de femmes. Car, selon ce texte, cette pratique "non licite" revient à créer "des attentes sans fondement doctrinal établi" et une "désorientation pastorale". Ce texte est signé par les canaux Ratzinger (doctrine de la foi), Medina Estevez (culte divin), Castrillon Hoyos (le clergé) » (La Croix du mardi 18 septembre 2001).

Jusques à quand le Vatican maintiendra-t-il cette logique de centralisation excessive du pouvoir et ce à maints égards (silence imposé aux évêques, célibat obligatoire des prêtres, ordination des femmes, discipline concernant les personnes divorcées et remariées et d'autres encore). Quand cessera-t-il de bâillonner les évêques? Leur autorité, rappelle le document de travail pour le Synode rendu public le 1°' juin, est « toujours soumise à celle du Souverain Pontife » (# 117).  

Manquerons-nous cet autre rendez-vous avec l'histoire? Le rapport d'égalité entre les femmes et les hommes apparaît aujourd'hui comme le lieu le plus significatif de l'inculturation de l'Évangile. Saurons-nous, comme Église, écouter l'Esprit du lieu même de notre culture? Saurons-nous discerner où passe l'Esprit du Ressuscité qui nous « fera entrer dans la vérité? » L'Esprit n'accorde-t-il pas aussi aux femmes ses charismes et ses dons? Au nom de quoi ou de qui les autorités ecclésiales pourraient-elles affirmer que les femmes ne peuvent proclamer l'Évangile, sanctifier l'Église et la gouverner? Il faut les voir à l'œuvre dans leur pratique et l'exercice de leur leadership... Les faits parlent d'eux-mêmes. Il reste à l'institution ecclésiale à reconnaître cette réalité et à passer aux actes en opérant les changements qui s'imposent pour l’ensemble du ministère. Nous faisons donc appel aux Conférences épiscopales afin qu'elles assument leur responsabilité de répondre, en fidélité à l'Évangile, aux besoins et aux espoirs de leur peuple en ces temps où de nombreuses communautés chrétiennes sont sous-alimentées et en ces temps où notre monde attend des « signes d'espérance » éloquents.

Rome, octobre 2001

 

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