|
Le cardinal
de Bolivie a son siège à Santa Cruz, le
département très riche situé à l’est du pays où
les grands propriétaires terriens viennent
d’organiser avec succès un référendum local –
sans validité légale – pour l’autonomie. Le
cardinal a pris publiquement partie pour cette
autonomie et affirmé, contre toute évidence,
qu’il n’existait pas d’esclavage dans la région.
Encore une fois, l’Église officielle s’est
rangée du côté des riches et des puissants alors
qu’elle devrait, à la lumière de l’Évangile,
prendre le parti des pauvres et des Indiens.
Adolfo
Pérez Esquivel, catholique convaincu, le tutoie,
car il est son frère en religion et on se tutoie
entre frères. Il lui reproche ses positions
partisanes et essaye de le convaincre avec
véhémence en avançant des arguments évangéliques
qui lui paraissent évidents et en lui décrivant
les réalités concrètes du pays que personne ne
peut ignorer.
Au Cardinal
Julio Terrazas
Santa Cruz de la Sierra,
Bolivia.
Cher frère
dans le Christ,
Reçois un
fraternel salut de Paix et de Bien.
J’aurais aimé
pouvoir te rencontrer pour converser
personnellement avec toi pendant ma récente
visite en Bolivie. J’ai essayé d’établir un
contact mais je n’y suis pas arrivé car tu te
trouvais à Lima, au Pérou, et j’ai appris que tu
ne reviendrais à Santa Cruz que le 4 mai, après
mon retour en Argentine.
Je voudrais
partager fraternellement avec toi quelques
préoccupations en tant que frère dans la foi.
L’Évangile est très clair : Jésus a exprimé
quelques options concrètes en relation avec les
pauvres et ceux qui sont dans le besoin. De
plus, il nous a toujours enseigné à rechercher
la Vérité et la Justice qui sont les bases
fondamentales pour construire la Paix. Il n’a
jamais manifesté aucune discrimination envers
les pauvres, soit à cause de la couleur de leur
peau, de leur “race” ou de leur condition
sociale.
Il est bon,
cher frère, de garder présent à l’esprit ce
message de Jésus : « Si quelqu’un veut être le
premier, qu’il prenne la dernière place et
devienne le serviteur de tous. Celui qui reçoit
un enfant comme celui-ci en mon nom, c’est
moi-même qu’il reçoit… » (Mat. 9 – v:35-37).
Je veux te
dire que je suis stupéfait par les options que
tu viens de choisir. Je ne suis pas là pour te
juger, mais je veux simplement partager avec toi
les préoccupations que nous avons tous, nous,
les chrétiens et les non-chrétiens, qui
attendions de toi une position cohérente avec
l’Évangile.
Cela me
préoccupe beaucoup que tu soutiennes ceux qui
prétendent déstabiliser un gouvernement
démocratique et que tu appuies les Comités
civiques de Santa Cruz, eux qui saluent à la
façon des Nazis et qui menacent d’expulser de la
région tous les « Collas », ces Indiens
locaux. C’est vraiment un retour en arrière pour
la Bolivie et pour l’humanité toute entière.
Cela nous
préoccupe beaucoup que tu soutiennes les grands
propriétaires terriens qui recherchent leur
intérêt propre et non pas le bien du peuple.
Frère, est-ce
que tu ignores toutes ces choses ou est-ce que
tu les admets ?...
Cela nous
préoccupe beaucoup que tu en viennes à nier la
situation d’esclavage à laquelle sont soumises
les communautés guaranis par les grands
propriétaires. Tu sais très bien qu’il y a des
évidences déjà dénoncées par le gouvernement
bolivien. Tu ne peux pas ignorer que des
fonctionnaires envoyés à Santa-Cruz par le
gouvernement sont menacés par des bandes armées
qui les empêchent de rentrer dans les haciendas.
Cela nous
préoccupe beaucoup que tu aies voté pour un
référendum anticonstitutionnel et illégal,
dénoncé par l’OEA (l’Organisation des États
américains), par l’Union européenne et par les
peuples et les gouvernements de toute la région.
Que tu aies
voté oui ou non, c’est l’affaire de ta
conscience, mais tu ne peux pas ignorer que ce
référendum est raciste, discriminatoire, qu’il
est chargé d’exclusion sociale et donc, qu’il
est contraire au message de Jésus. Tu sais très
bien aussi que le Nouveau Statut ainsi que toute
cette campagne d’autonomie déclenchée par les
grands propriétaires, sert avant tout à protéger
leurs intérêts économiques et qu’en fait ils
cherchent à faire un coup d’État contre un
gouvernement démocratiquement élu par le peuple
à une grande majorité.
Tu sais très
bien aussi que pendant les nombreuses années où
ces seigneurs féodaux ont gouverné le pays, ils
ne se sont jamais intéressés à promouvoir les
autonomies départementales et, beaucoup moins
encore, à mettre sur pied un processus qui
décentralise le pouvoir vers le peuple. S’ils
réagissent ainsi maintenant, c’est qu’ils
sentent que leurs intérêts économiques sont
menacés. Ils cherchent comment ils pourraient
déstabiliser les institutions du pays et ils
font la promotion du séparatisme, ensemble avec
d’autres régions qui forment ce qu’on appelle la
« Demi-lune ». Tout cela menace la souveraineté
nationale et l’intégrité de la Bolivie.
L’Amérique latine n’a pas besoin de « pactes
d’autonomie » comme le prétendent les grands
propriétaires afin d’en tirer eux-mêmes les
bénéfices et de porter ainsi préjudice au
peuple.
« Tuto »
Quiroga, le meneur des indépendantistes, qui
parle tant aujourd’hui de démocratie a été
l’allié du dictateur Hugo Banzer et même le
vice-président de la Bolivie à cette époque. Il
a même été avec ce dictateur coresponsable d’un
génocide et de crimes contre l’humanité. De
plus, quand il a participé à cette présidence,
il n’a jamais rien fait pour le peuple et en
particulier pour les plus pauvres qui ont dû,
sous ce gouvernement dictatorial, supporter
l’humiliation et le mépris des seigneurs féodaux
qui gouvernaient alors la Bolivie.
En réalité,
aujourd’hui, ils ne supportent pas qu’un frère
indien aymara, Evo Morales, soit le président de
la Nation, qu’une sœur « colla » soit
ministre de la Justice et que les Indiens et les
paysans soient enfin respectés et reconnus dans
leurs cultures, leurs identités et leurs valeurs
sociales et spirituelles. Surtout, ils ne
supportent pas que le gouvernement récupère les
ressources naturelles et fasse la promotion de
la réforme agraire et du droit et de l’égalité
pour tous et non pas seulement pour
quelques-uns. Le Président Morales a accepté la
demande d’un autre référendum dans tout le pays
pour que le peuple décide si son gouvernement a
bien rempli ses obligations et s’il veut que la
Bolivie soit un peuple libre et souverain ou
qu’elle vive esclave et à genoux devant ses
oppresseurs comme autrefois.
Mais toi,
frère, où est-ce que tu te situes à la lumière
de l’Évangile ?...
Peut-être
ignores-tu que le gouvernement d’Evo Morales en
deux ans a mené à bien des politiques de
transformation et de dignité pour le peuple
bolivien, ce que n’ont jamais fait les
gouvernements antérieurs ? Sais-tu qu’il a eu le
courage politique de récupérer la souveraineté
du pays sur ses ressources naturelles et
énergétiques et qu’il a décidé volontairement de
s’attaquer à l’analphabétisme et d’améliorer la
santé du peuple ?
Est-ce que tu
ne te sens pas mal à l’aise quand des pays
frères comme le Venezuela et Cuba viennent aider
solidairement le peuple bolivien et encouragent
le gouvernement pour qu’il développe davantage
de programmes de santé et d’éducation afin
d’élever le niveau de vie de tous ?
D’autre part,
tu sais très bien aussi que les moyens de
communication du pays sont entre les mains des
grands propriétaires et qu’ils développent une
campagne sordide contre le gouvernement tout en
gardant le silence sur les manipulations de
l’ambassade des États-Unis qui continue à
conspirer contre le gouvernement en recherchant
ses propres intérêts.
Que le
gouvernement bolivien ait commis quelques
erreurs, c’est certain. Il les reconnaît et il
sait qu’il doit les corriger. Mais toi, qu’as-tu
fait pour lui venir en aide et pour cheminer
avec le peuple ? Toi, frère, qui est à la tête
de l’Église de Bolivie, quelle est ton option et
quelle lecture fais-tu de tout ce que je viens
de te signaler et que tu sais très bien déjà ?
Il faut à tout
prix choisir entre deux options : ou bien suivre
l’Évangile, ou bien rester englué dans le
mensonge et les injustices, dans les
discriminations, la haine, le racisme et
l’exclusion sociale. Il faut « donner à César ce
qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ».
En tant que
frère dans le Christ, je te demande de méditer,
de prier et de demander à Dieu qu’il t’illumine
et qu’il te guide. De notre côté, nous prierons
pour toi et pour tous ceux qui luttent afin de
construire un monde plus juste et plus fraternel
en renforçant la démocratie et le respect des
droits humains.
Avec de
nombreux frères et sœurs dans la foi, avec des
communautés religieuses et avec toutes les
églises chrétiennes, nous restons unis dans la
prière et nous demandons au Seigneur que, dans
son infinie bonté, il fortifie tous les
Boliviens dans les chemins de la Vérité et de la
Justice pour parvenir à la Paix et à l’unité de
tout le peuple.
Ton frère dans
le Christ,
Adolfo Pérez Esquivel
Prix Nobel de la Paix.
Buenos Ayres,
le 8 mai 2008
Dial – Diffusion d’information sur
l’Amérique latine.
http://www.alterinfos.org/spip.php?article2446
Traduction et
introduction de Francis Gély
[
RETOUR ]
|