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Il est trop tôt pour faire une évaluation
d’ensemble du travail effectué par les évêques à
Aparecida au cours de la Vème Conférence
générale des évêques d’Amérique latine et des
Caraïbes, qui vient de se terminer. Nous ne
disposons pas encore du texte final envoyé à
Rome et les contacts de la Conférence avec la
presse ont été succincts tout au long de la
rencontre.
Dans
l’immédiat, Bernard Lestienne,
s.j., de l’Ibrades (Institut Brésilien de
Développement), organe annexe de la Conférence
nationale des évêques brésiliens (CNBB) a bien
voulu rédiger pour Dial l’article ci-dessous dans lequel il fait le point
sur les travaux préparatoires de la Conférence,
qui ont donné lieu à des contributions
substantielles et d’origines diverses. Il
analyse également la portée du voyage de Benoît
XVI et tout particulièrement le contenu de son
discours introductif à la Conférence.
La visite du pape
Comme ses prédécesseurs – Paul VI à Medellin
(Colombie) en 1968, et Jean Paul II à Puebla
(Mexique) en 1979 et à Saint-Domingue
(République Dominicaine) en 1992 – Benoît XVI
est venu au Brésil pour l’ouverture de la Vème
Conférence générale (Vème CG) des évêques
d’Amérique latine et des Caraïbes. Avant cela,
le pape est resté quatre jours à Sao Paulo
(environ 18 millions d’habitants) pour un
premier voyage hors des frontières de l’Europe.
Au-delà des visites protocolaires, il a
rencontré et dialogué avec la jeunesse, en
particulier avec des drogués en récupération,
avec les évêques du Brésil, avec des religieuses
contemplatives, et avec des séminaristes,
prêtres, religieux et religieuses.
La couverture médiatique fut totale et bien
faite. Dans l’ensemble, les TV et radios
présentèrent une figure sympathique du pape ;
moins de ses discours. La « défense de la vie »
fut quasi exclusivement interprétée par la
presse comme condamnation de l’avortement et de
l’euthanasie, bien que Benoît XVI l’associât
aussi à la promotion de la personne humaine et à
« la solidarité, en particulier envers les
pauvres et abandonnés ». La presse mit aussi en
avant, de manière exagérée, la croissance des
sectes, comme si l’effort d’évangélisation de
l’Église catholique dans une société en profonde
crise de valeurs était d’abord orienté contre
ces nombreux groupes religieux.
L’accueil chaleureux de l’ensemble de la
population a vaincu la réserve et la timidité du
pape, heureux d’entrer en dialogue avec ceux
qu’il rencontrait. Le pape paraissait heureux au
milieu des jeunes, libéré de tant de protocoles
et formalisme qui maintiennent le pasteur trop
distant du troupeau. « Bain de jeunesse » à
l’inverse de la glaciale rigidité de la
rencontre avec les évêques dans la cathédrale de
Sao Paulo, où les fidèles ne pouvaient entrer.
La préparation de la Vème Conférence
De Sao Paulo, le pape est parti en hélicoptère à
Aparecida (200 kms) pour l’ouverture de la Vème
CG. Pourquoi cette Conférence à Aparecida ? Ce
fut une surprise. Dans les curies
ecclésiastiques, l’on donnait l’Argentine, le
Chili ou l’Équateur gagnants. Benoît XVI
lui-même choisit le grand sanctuaire d’Aparecida
au Brésil, manière, sans doute, de réviser une
certaine marginalisation où l’Église du Brésil
avait été maintenue sous Jean Paul II.
Aparecida est le principal sanctuaire marial du
Brésil (plusieurs millions de pèlerins chaque
année), et l’un des principaux au monde, situé
dans l’État de Saint Paul, juste à la frontière
avec celui de Rio de Janeiro. En 1717, dit la
légende, des pêcheurs trouvèrent successivement
le corps puis la tête d’une statue noire de
Marie. Plusieurs églises furent construites pour
vénérer cette image de la Vierge. En 1955, en
période de pleine croissance économique du
Brésil, avec l’appui du nouveau président
fondateur de Brasília, commencèrent les travaux
de construction, jamais tout à fait achevés,
d’une gigantesque basilique dédicacée à la
récemment proclamée (en 1930) patronne du
Brésil : Notre Dame « apparue » (trouvée). La
dévotion populaire est profonde et belle.
Les Conférences Générales des évêques d’Amérique
latine et des Caraïbes sont des moments
importants pour évaluer et redéfinir la mission
d’évangélisation de l’Église de la région. Elles
sont comme des Conciles régionaux, longuement
préparés par d’intenses débats. Elles produisent
un document final, assez (trop) long, que, d’un
avis assez commun, bien peu d’évêques, prêtres
ou religieux/ses lisent. L’on retient des
phrases, au mieux des paragraphes, que chacun
choisit et répète en fonction de son propre
point de vue. Celle de Medellin (1968) a marqué
car elle a retraduit les grandes intuitions du
Concile Vatican II, et en particulier de
Gaudium et spes, à partir de la réalité
socio-politique et culturelle de l’Amérique
Latine. Parmi d’autres slogans – certains
analystes disent volontiers que personne ne lit
les longs documents et que l’on ne se souvient
que de quelques phrases-phares – chacun retient
de Medellin l’option préférentielle pour les
pauvres. Puebla (1979) fut aussi une étape
importante pour confirmer les particularités
latino-américaines de l’Église. L’on se souvient
de la belle et douloureuse description des
visages meurtris des pauvres et exclus, images
du visage du Christ ; de l’option pour les
jeunes et du choix des communautés ecclésiales
de base (CEB), comme noyaux centraux des
paroisses. L’on sait malheureusement combien les
incartades romaines contre les CEB ont blessé le
dynamisme et les aspirations profondes du peuple
de Dieu humble et pauvre. De Saint-Domingue
(1992) que reste-il ? Quelques formules vagues
et abstraites sur la culture et la crise des
valeurs. Le document final cache difficilement
le recul de l’identité latino-américaine de
l’Église et de son insertion et inculturation
parmi les pauvres. Rome a imposé sa vision de
l’unité sous forme d’uniformité et de
soumission.
Comme pour les Conférences antérieures,
Aparecida a réveillé parmi certains secteurs de
l’Église d’anciennes et permanentes
aspirations : se souvenir des objectifs premiers
de Medellin et Puebla, reparcourir le chemin
fait depuis le Concile, renouveler les
engagements d’alors, revivifier les valeurs
perdues et retrouver l’identité propre
latino-américaine. À Aparecida l’Église ne
pouvait pas ne pas se situer devant la complexe
réalité d’une région qui s’est beaucoup
transformée dans les 40 dernières années (depuis
Medellin), et dont l’identité se détache
rapidement du lien à l’Église catholique.
Aparecida était devenu un moment privilégié pour
des retrouvailles entre la fécondité de
l’Évangile, la réalité de la vie de la majorité
de la population, et de nouvelles formes de la
vie de l’Église.
La médiocrité et pauvreté du premier document de
travail envoyé fin 2005 par le Celam (Conseil
Épiscopal Latino-américain) suscitèrent de vives
réactions tant parmi les évêques que parmi les
secteurs de l’Église intéressés par les enjeux
d’Aparecida. Dans tous les pays il y eut une
réelle mobilisation et de nombreux groupes,
instances pastorales et mouvements d’Église
envoyèrent leurs observations aux conférences
épiscopales nationales qui, à leur tour,
intégrèrent ces apports et envoyèrent leurs
propres contributions. En février 2007, le Celam
envoya un nouveau texte de synthèse, bien
meilleur que le premier document, qui devait
servir de référence pour les travaux de la Vème
CG. Aparecida créa aussi une occasion pour une
nouvelle expression publique des théologiens de
la libération. Regroupés dans le mouvement
« Amerindia », ils organisèrent de nombreuses
rencontres théologiques et publièrent en
décembre 2006 un remarquable petit ouvrage :
« Apports pour Aparecida ». Et l’on se prend à
rêver : un tel travail n’aurait-il pu être un
des documents de base pour la préparation et
réalisation de la Vème CG ? Il y eut cependant
une avancée : ‘Amerindia’ fut invité deux fois
par la présidence du Celam pour partager ses
préoccupations lors de la préparation de la
Conférence, et, même s’il ne fut pas un invité
officiel, le groupe de théologiens était présent
à Aparecida, reconnu et admis comme tel par la
présidence de la rencontre. Dans un climat bien
différent de celui de Saint-Domingue, la
théologie de la libération bénéficia en quelque
sorte à Aparecida d’une reconnaissance implicite
de son rôle et de sa valeur.
L’assemblée de la Vème CG est composée de 162
évêques et cardinaux, de 13 experts conseillers,
24 prêtres, 16 religieux/ses, huit laïcs, 4
diacres permanents, et huit observateurs
représentant des Églises chrétiennes et des
religions non chrétiennes. Non autorisées à
s’installer dans l’enceinte officielle,
plusieurs tentes furent installées aux alentours
du sanctuaire ; elles reçoivent les pèlerins et
autres visiteurs en quête d’accueil, d’aide à la
prière ou d’information sur la Conférence
elle-même. La « tente des martyrs » rappelle
ceux et celles, nombreux en Amérique Latine, qui
donnèrent leur vie pour un monde meilleur en
annonçant la bonne nouvelle de l’Évangile.
Plusieurs théologiens/nes, « persona non grata »
dans l’enceinte, conseillers d’évêques ou de
mouvements d’Église qui viennent les rencontrer,
sont installés eux aussi dans les tentes ou près
d’elles. Douloureuse distance, ou même rupture,
entre les évêques et l’ensemble du peuple
chrétien. Huit laïcs (souvent choisis par les
évêques et non par d’autres laïcs) sur 235
participants ! Visage d’une Église trop
cléricale et épiscopale, où les laïcs sont
considérés et traités comme mineurs, inférieurs
parfois.
Parmi bien d’autres initiatives des laïcs pour
marquer leur présence pendant la Conférence,
mentionnons la marche des pastorales sociales
vers Aparecida, de nuit (22h00-6h00), regroupant
environ sept mille pèlerins venant exprimer à la
Vierge et aux évêques leurs aspirations de
justice et de paix et d’une Église plus
participative et plus solidaire des petits et
des pauvres. Le séminaire de théologie organisé
par des laïcs a été suivi par 230 participants
dont 40 venus de 17 pays latino-américains. La
belle lettre finale, adressée au peuple de Dieu,
traduit elle aussi avec courage les aspirations
des laïcs et leurs engagements en tant que
chrétiens pour un profond renouvellement de la
société et de l’Église.
L’ouverture de la Vème Conférence d’Aparecida
Le discours le plus attendu du voyage du pape
était celui pour l’ouverture de la Conférence
des évêques. Le pape a offert une profonde
réflexion à partir de l’intitulé officiel de la
Conférence : « Disciples et missionnaires du
Christ, pour qu’en Lui tous aient la vie en
plénitude ». Ce fut un message positif, ouvert
et encourageant, sans réprimandes ou paroles
dures, comme certains le craignait, qui offrait
aux évêques un large espace de réflexion et de
débat, pour créer un texte nouveau.
Il faut noter d’emblée le choix par Benoît XVI
de la méthode pédagogique d’analyse « ‘voir,
juger, agir ». A l’encontre d’une tendance dans
l’Église qui considère volontiers que
l’observation et la compréhension de la réalité
peut être remplacée par l’énoncé de principes
éternels de la révélation, le pape a repris la
grille d’analyse tant utilisée dans l’Église
depuis les années 60. À son tour, la Conférence
décida d’utiliser la même méthode pour
structurer son document.
En guise d’introduction, dans une première
partie, le pape présente l’évangélisation
historique du continent. Non sans raison, on lui
reprocha de n’avoir pas regretté les méthodes,
parfois violentes, utilisées pour évangéliser
les peuples indigènes et les afrodescendants.
La seconde partie est intitulée « continuité
avec les autres Conférences ». Elle mentionne
les grandes évolutions et défis dans le
continent, parmi lesquels celui de la pauvreté
et de la misère. La mondialisation menace de
transformer les profits en valeur suprême. Le
pape souligne la nécessité de maintenir
l’héritage des Conférences antérieures, pour
apporter espérance et réconfort. Il mentionne la
riche et profonde religiosité populaire et
l’expérience positive des CEB et des oeuvres
sociales catholiques.
Dans une troisième partie « disciples et
missionnaires » Benoît XVI soulève plusieurs
questions qui nous invitent à approfondir notre
foi. « Que nous donne vraiment le Christ ? » et
« Pourquoi voulons-nous être disciples du
Christ ? » ou encore : « Qui connaît le Christ
et comment pouvons-nous le connaître ». Il
s’agit d’une solide réflexion sur l’articulation
entre la connaissance de la réalité et la foi.
La quatrième partie « pour qu’en Lui ils aient
la vie », la plus développée, est centrée sur
les problèmes sociaux et politiques. Au cœur de
cette partie, le pape souligne l’importance de
l’Eucharistie, rencontre personnelle avec le
Christ, qui nous envoie vers les autres, vers
nos responsabilités sociales et politiques.
Le pape cite l’encyclique de Paul VI sur « le
développement des peuples » mentionne le droit à
des conditions de vie plus humaines (citations
de Populorum Progressio) et invite à
supprimer les graves inégalités sociales.
La question initiale est : « Comment l’Église
peut-elle apporter une solution aux urgents
problèmes sociaux et politiques ? » Cette
question nous concerne tous et il est
inévitable, dit le pape, de parler des
structures. Ni le marxisme ni le capitalisme
n’ont su construire des structures justes.
Dans la meilleure tradition de la Doctrine
sociale de l’Église, Benoît XVI rappelle que le
travail proprement politique n’est pas de la
compétence immédiate de l’Église, mais que les
laïcs chrétiens doivent être conscients de leurs
responsabilités dans la vie publique. Cette page
centrale du discours de Benoît XVI, traversée
par un authentique souci pour la justice sociale
et l’amour des pauvres, fut la plus applaudie
par l’assemblée des évêques.
Le pape mentionne alors, dans une cinquième
partie, d’« autres champs prioritaires » pour le
renouvellement de l’Église : la famille, les
prêtres, les religieux et religieuses, les laïcs
et les jeunes.
Le pape termine son discours par une humble
prière au Christ d’Emmaüs : « Reste avec nous »
... quand nous ne te reconnaissons pas ... quand
dans nos coeurs entre le désespoir ... reste
dans nos familles et soutiens-les ... reste avec
les plus vulnérables de nos sociétés, les
pauvres, les humbles, les indigènes et les
afroaméricains ... reste Seigneur avec nos
enfants, nos jeunes, nos anciens et nos malades.
Le pape fut longuement applaudi à la fin de son
discours qui devra certainement marquer le texte
préparé pendant les 18 jours de la Conférence.
Sur le déroulement même de cet important
événement pour le futur de l’Église en Amérique
Latine, il faut hélas regretter le manque
presque total d’information pour les média et
pour toutes les personnes intéressées. La
consigne semblait être : information zéro ! Le
rassemblement des évêques de toute l’Amérique
Latine, au Brésil même, dans un lieu hautement
symbolique du pays, ne fut pratiquement pas
mentionné dans les médias nationaux.
Les délais de publication exigent de clore cet
article avant la fin de la Conférence, jeudi 31
mai à midi. Avant sa publication, le document
final sera soumis à l’approbation du pape.
Dial – Diffusion d’information sur
l’Amérique latine
http://www.alterinfos.org/spip.php?article1425
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