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Bernard Lestienne de l’IBRADES (Institut
Brésilien de Développement), organe annexe de la
Conférence nationale des évêques brésiliens (CNBB),
poursuit la réflexion entamée dans
son premier
article sur la Conférence d’Aparecida. Il
présente ici une analyse du Document officiel
et des perspectives qu’il ouvre.
À la fin de ce mois d’août
[2007], le Document d’Aparecida [1]
a été publié en espagnol et devrait l’être
prochainement en portugais. Bien que préparé par
les évêques d’Amérique latine pour les Églises
de la région, le Document ouvre des perspectives
pastorales intéressantes pour toute l’Église. Il
peut être une source d’inspiration et de
renouvellement de l’Église dans de nombreux
pays. [2].
Dans la continuité de Medellin et Puebla
À l’encontre
des craintes inspirées par les textes
préparatoires, le Document est une Bonne
nouvelle, une source de joie et d’espérance.
S’il est pris au sérieux, si ses principales
orientations sont mises en œuvre, on peut
attendre de vrais renouvellements dans nos
Églises. Aparecida se situe dans le sillage de
Medellin (1968) et Puebla (1979).
On retrouve dans de nombreux paragraphes
l’esprit prophétique, missionnaire et
communautaire de la 2e et 3e Conférences, qui
avait été en grande partie étouffé lors de la 4e
à Saint-Domingue (1992).
Aparecida
rejoint le riche filon prophétique de l’Église
en Amérique latine : l’option pour les pauvres,
la méthode voir-juger-agir, les Communautés
écclésiales de base (CEB), les pastorales
sociales, la lecture vivante de la Bible, les
grandes inspirations de la théologie de la
libération, la participation dans les luttes
pour la justice et les changements structurels
comme partie intégrante de la mission
évangélisatrice, le témoignage et la sainteté
des martyrs qui ont donné leur vie pour la vie
des autres.
Aparecida rattrape le temps perdu, pourrait-on
dire. La parole a circulé beaucoup plus libre et
créatrice que lors de la précédente Conférence.
L’ombre de Rome s’était faite plus discrète –
même si encore bien présente – et la vie de nos
peuples fut davantage considérée. Le thème même
de la Conférence « Disciples et missionnaires de
Jésus-Christ, pour qu’en Lui nos peuples aient
la vie en plénitude », l’environnement global où
elle eut lieu et le discours inaugural de Benoît
XVI permettaient d’espérer qu’un nouveau souffle
pourrait inspirer la rédaction du texte. Dans
l’ensemble celui-ci est bon, même si en bien des
points il est resté en deçà des aspirations des
participants. Le Document est long, beaucoup
trop long [3] ; il
parle de tout, au risque de n’être lu dans sa
totalité que par bien peu de destinataires. Mais
l’on y trouve aussi de nombreux apports positifs
– des perles parfois – sur les points qui nous
intéressent davantage relatifs au disciple, à la
mission et à l’option pour la vie en plénitude
pour tous.
Un texte modifié
Au dire des
participants, l’ambiance, bien distincte de
celle de Saint Domingue, fut de fraternité et
communion. La controverse quant aux
modifications dans le texte peut ternir cette
avancée vers une plus grande intégration entre
les Églises de la région. On sait que le
cardinal de Santiago du Chili – don Francisco
Javier Errazuriz – et l’évêque de Reconquista,
Argentine – don Andrés Stanovnik – alors
respectivement président et secrétaire général
du Celam, sans informer personne, modifièrent le
document, adopté à la quasi unanimité par
l’Assemblée d’Aparecida, avant de l’envoyer au
pape pour approvation officielle. Le pape
approuva le Document le 29 juin, en la fête de
Saint Pierre et Saint Paul, sans aucune
modification, sans savoir que celui-ci avait été
changé.
Il semble maintenant difficile de revenir en
arrière puisque le pape a officialisé la version
modifiée, et que celle-ci est déjà largement
diffusée dans les pays hispanophones. La faute
est grave pour le principe et pour la forme plus
que pour le fond. Les évêques qui ont beaucoup
travaillé pendant presque trois semaines pour
préparer le texte et construire un consensus
n’acceptent pas la manière de faire. Celle-ci
est d’autant plus surprenante que le cardinal
Errazuriz avait eu un rôle modérateur positif
pendant les travaux, faisant le lien entre
l’Assemblée plus progressiste et la Commission
de rédaction plus conservatrice. Le cardinal
avait même, avant la Conférence, reçu deux fois
le groupe Ameríndia de théologiens de la
libération, et avait facilité les contacts entre
ce groupe et les évêques de l’Assemblée. Sur le
fond, les changements sont minimes sauf sur le
point important des Communautés ecclésiales de
base (CEB) – point sensible plus que d’autres
pour ceux qui veulent une Église communauté de
communautés, une Église des pauvres, une Église
engagée au service de la foi et de la promotion
de la justice – où le prophétique texte original
a été sensiblement modifié (mutilé, disent
certains). Le président de la Conférence des
Évêques du Brésil dit que le texte d’Aparecida
reste valable. Pour tenter de calmer les
esprits, le Conseil épiscopal latinoaméricain
(CELAM [4]) a
décidé d’organiser en 2008 un grand séminaire
sur le thème des CEBs.
[On
peut prendre connaissance en espagnol de ces
modifications dans la revue Pastoral Popular
où sont mis face à face
le texte original et le texte modifié.
Note RCF]
Le contexte de la rédaction du Document
Rappelons
brièvement quelques éléments du contexte de
préparation du Document qui en expliquent les
avancées et limites. L’annonce d’une cinquième
Conférence des évêques fut bien reçue dans
l’ensemble de la région. Saint-Domingue, en
1992, avait laissé un goût amer, et de nombreux
évêques souhaitaient une nouvelle Conférence
pour surmonter les blocages et paralysies
post-Saint-Domingue. La déception fut grande
quand fut publié le Document de Préparation
publié par le CELAM, à Bogota et la CAL
(Commission pour l’Amérique latine) à Rome. Dans
tous les pays il y eut de nombreuses
contributions en provenance des pastorales, des
communautés, des théologiens (en particulier le
groupe Ameríndia) et des Conférences épiscopales
elles-mêmes, pour répondre au document. Le
second texte Synthèse des contributions
reçues ne rendait compte ni de l’esprit ni
de la lettre des contributions. Ainsi, celles de
la CNBB furent presque toutes absentes du texte
de synthèse. Le processus de consultation et la
participation depuis la base ont créé une
dynamique et les évêques délégués ont apporté à
Aparecida les attentes de leurs communautés.
Le choix du
sanctuaire d’Aparecida a aussi marqué l’ambiance
et l’esprit de la rencontre. Des évêques ont dit
combien le contact quotidien avec les pélérins
les avait aidés à maintenir vivante l’option
pour les pauvres. La section sur la religiosité
populaire est d’ailleurs une des meilleures du
Document. Ont été determinants aussi les liens
permanents entre évêques et théologiens,
pastoraux et autres conseillers. La présidence
du CELAM ne s’est pas opposé à ces contacts ; au
contraire. Signalons encore les trois
principales initiatives organisées par des laïcs
qui ont aussi conquis l’attention des évêques
qui voulaient être attentifs et comprendre : le
séminaire de théologie de la libération et sa
déclaration finale ; la marche des pastorales
sociales de nuit pendant 10 heures environ,
jusqu’à Aparecida, et la tente des martyrs qui
fut pendant toute la Conférence un lieu
symbolique et animé de rencontres, de réflexion,
de prière et célébration.
Un des principaux apports du Document fut de
reprendre la méthode pastorale prédominante en
AL : Voir-Juger-Agir. Les trois grandes parties
du Document [5]
correspondent à ces trois dynamiques, qui ne
peuvent être séparées. Il s’agit de partir d’une
analyse et réflexion sur la situation du monde
et de l’Église pour discerner les directrices et
réponses pastorales adaptées. La reprise de la
méthode inductive fut une source de tensions. Ni
le Document de Préparation, ni la
Synthèse des Contributions utilisaient la
méthode ; leur approche était toute déductive.
Mais, le pape ayant choisi cette méthode dans
son discours d’introduction, elle fut retenue
dans le Document aussi. Choisir cette méthode
c’était reconnaître l’autonomie du temporel et
des sciences profanes, et l’importance de les
connaître pour évangéliser la société.
Trois thèmes centraux
Reprenant
l’intitulé de la Conférence, trois thèmes
principaux traversent le Document et lui donnent
sa cohésion : la vie en plénitude, le disciple
et la mission [6].
La vie en
abondance que Jésus apporte est au coeur du
Document. On la trouve dans l’intitulé de
chacune des trois parties. La vie en plénitude
c’est la vie dans la communion avec Dieu, avec
les autres et avec la nature. La défense de la
vie humaine va de pair avec celle de la
biodiversité, où s’exprime l’amour de Dieu dans
sa création. Notre foi et notre amour du
créateur nous appellent à travailler pour un
monde où les exclus soient inclus et la nature
respectée.
« Disciples et
missionnaires du Christ pour qu’en Lui nos
peuples aient la vie en plénitude » disait le
thème de la Conférence. Le Document élimine la
conjonction ‘et’. Le disciple est envoyé pour
défendre la vie pour tous. Être disciple c’est
être compagnon de Jésus, pour continuer sa
mission. Le disciple est un intime et un
passionné du Christ qui connaît et découvre
chaque jour davantage la manière de vivre et
servir la mission qu’il reçoit de Lui.
La vocation à
être disciple est con-vocation à la mission. Il
n’y a pas de disciple sans mission. Le disciple
est missionnaire. Aparecida renouvelle et
élargit le sens de la mission : c’est travailler
pour que tous aient la vie en abondance.
Les disciples sont missionnaires dans l’Église.
« La vocation à être disciple-missionnaire du
Christ est ‘con-vocation’ à la communion dans
son Église » [7]
dit Aparecida. Le coeur du message est une
Église en permanente attitude de mission,
composée de disciples défenseurs et promoteurs
de la vie en abondance.
Autres thèmes annexes
Pour suivre le
Christ de plus près et vivre la mission, les
disciples aspirent à une Église, de communautés
de taille humaine. La rénovation des structures
de la paroisse est urgente à travers une
division en unités plus petites. La nouvelle
forme de la paroisse est d’être communauté de
communautés de famille, dont la base sont les
Communautés ecclésiales de base (CEB) « cellule
initiale de structure écclésiale » [8].
La mission
mène au « coeur du monde ». Ni fuite dans
l’intimisme ou l’individualisme religieux, ni
abandon des graves problèmes urgents, et moins
encore une fuite de la réalité pour un monde
seulement spirituel [9]
Les nécessités urgentes pour surmonter les
multiples formes d’injustices et d’exclusion
appellent à travailler avec d’autres
organisations ou institutions. L’Église n’a pas
le monopole de la charité, de la justice et de
la paix. Ces horizons ne peuvent se rapprocher
qu’avec la participation de toutes les personnes
de bonne volonté.
En Amérique
latine plus de 80% de la population est urbaine.
La pastorale doit s’adapter à la réalité
urbaine. « les grandes villes sont des
laboratoires de la culture contemporaine » [10].
« L’annonce de l’Évangile ne peut faire fi de la
culture actuelle, qui doit être connue et, en un
certain sens, assumée par l’Église » [11].
Dans la
continuité de Puebla, Aparecida présente les
visages de ceux qui souffrent aujourd’hui en
Amérique latine et dont la souffrance atteint
les coeurs des vrais disciples du Christ, comme
lui-même s’est montré solidaire et sensible à la
douleur des petits : les communautés indigènes
et afro-américaines, les femmes exclues, les
jeunes, les chômeurs, les migrants, les enfants
prostitués, les millions de familles qui ont
faim, les toxicomanes, les victimes de la
violence, les personnes âgées
et les prisonniers. Les pauvres ne sont pas
seulement pauvres, mais traités comme déchet,
comme surplus, jetables [12].
L’inclusion des exclus suppose un changement
structurel de la société. Faiblesse du
Document : il omet d’appeler par son nom la
racine de la misère et de l’exclusion et
l’obstacle principal pour les surmonter. Le
système économique
néolibéral n’est point nommé et moins encore
indiqué comme la cause de tant de maux.
De façon
nouvelle, Aparecida considère les motivations de
ceux qui quittent l’Église pour d’autres groupes
religieux. Ils ne veulent pas sortir de l’Église
et cherchent Dieu sincèrement [13].
Ils espèrent trouver des réponses à leurs
inquiétudes. Les raisons ne sont pas d’ordre
dogmatique ou théologique, mais d’ordre pastoral
et communautaires. Les paroisses ne leur offrent
pas souvent l’appui et et la compréhension
qu’ils cherchent.
Tandis que la Conférence de Saint-Domingue
(1992) proclamait le rôle des laïcs en général,
Aparecida met en avant celui des femmes. Parmi
les réformes prioritaires, il convient de
« développer une organisation pastorale qui
promeuve le protagonisme des femmes (qui
garantisse) une véritable présence de la femme
dans les ministères que l’Église confie aux
laïcs, au niveau de la planification comme de la
décision [14] ».
Conclusion
Aparecida
insiste sur la nécessité d’un renouvellement des
structures en vue de la mission, en particulier
au niveau de l’organisation des paroisses. Mais
l’ecclésiologie sous-jacente au document reste
indéfinie. Tout tourne autour des évêques, comme
s’ils étaient eux l’Église. L’appel à la
participation des laïcs, des femmes en
particulier, dans les instances de planification
et de décision de l’Église reste théorique. Nous
sommes encore loin de l’Église « Peuple de
Dieu » de Lumen Gentium reprise par
Medellin et Puebla.
Un des axes
les plus féconds du Document est l’expérience
spirituelle du disciple. On trouve souvent dans
le texte l’importance de la suite du Christ pour
servir sa mission. Cette expérience est
essentielle pour le renouvellement de l´Église
et sa fidélité à sa mission de service de la vie
à partir des pauvres.
La fécondité
du Document d’Aparecida n’est pas tant dans la
continuité qu’il rétablit avec Medellin et
Puebla, ni dans le renouveau qu’il représente
après Saint-Domingue; elle réside davantage dans
la conversion pastorale à laquelle elle appelle.
L’important n’est pas le texte en soi, mais les
pratiques nouvelles qu’il engendre à tous les
niveaux. Les Conférences épiscopales et le CELAM,
dont le nouveau président est l’archevêque d’Aparecida,
ont une responsabilité spéciale dans cette mise
en oeuvre.
26 août 2007.
NOTES
[1] Nossa Senhora
Aparecida (Notre Dame Apparue) est le principal
sanctuaire marial du Brésil, situé à la
frontière entre l’État
de Saint-Paul et celui
de Rio. C’est là qu’eut lieu entre le 13 et le
31 mai 2007, la 5e Conférence des évêques
d’Amérique Latine. La Conférence fut inaugurée
par le pape Benoît XVI. Elle a rédigé un
Document pastoral qui fut approuvé par le pape
le 29 juin, en la fête de Saint Pierre et Saint
Paul. Pour une vue d’ensemble de la Conférence,
nous renvoyons à notre article publié par DIAL
le 1er juin 2007 (reproduit
sur le site du Réseau Culture et Foi).
[2] On peut penser
qu’il sera traduit en français pour qu’il soit
plus facilement accessible dans les pays
francophones. En attendant une traduction
publique, les citations dans cet article sont
faites à partir du portugais. Les numéros sont
ceux de la version officielle.
[3] 136 pages A4
bien pleines dans la version dont nous disposons
actuellement.
[4] Ne pas
confondre le CELAM (Conseil épiscopal
latinoaméricain) qui est une structure
permanente, et la CELAM (Conférence des évêques
latinoaméricains) qui est seulement un
événement, la rencontre des évêques d’Amérique
latine. Aparecida fut la 5ème CELAM.
[5] Plan Général :
Introduction
Première
partie : la vie de nos peuples aujourd’hui
Chapitre 1 Les disciples missionnaires
Chapitre 2 Regard des disciples missionnaires
sur la réalité
Deuxième
partie : la vie de Jésus-Christ dans les
disciples missionnaires
Chapitre 3 La joie d’être disciples
missionnaires pour annoncer l’évangile de
Jésus-Christ
Chapitre 4 La vocation des disciples
missionnaires à la sainteté
Chapitre 5 La communion des disciples
missionnaires dans l’Église
Chapitre 6 Le chemin de formation des disciples
missionnaires
Troisième partie : la vie de Jésus-Christ pour
nos peuples
Chapitre 7 La mission des disciples au service
de la vie en plénitude
Chapitre 8 Royaume de Dieu et promotion de la
dignité humaine
Chapitre 9 Familles, personnes et vie
Chapitre 10 Nos peuples et la culture
Conclusion
[6] Nous nous
inspirons de l’article du théologie brésilien
Agenor Breghenti qui participa directement aux
travaux comme théologien de la CNBB.
[7] DA 156.
[8] DA 178.
[9] DI 3.
[10] DA 509.
[11] DA 480.
[12] DA 65.
[13] DA 225.
[14] DA 453.
Dial – Diffusion d’information sur
l’Amérique latine
http://www.alterinfos.org/spip.php?article1493
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