|
Dial publie une série
de textes à l’occasion du centenaire de la
naissance de Dom Hélder Câmara [1].
Le texte ci-dessous a été rédigé en 2002 par
l’historien
Kenneth P. Serbin, maître de conférences de
l’Université de San Diego (Californie). D’abord
publié en anglais dans un livre collectif
(2002), il a été traduit et publié en portugais
(Brésil) en février 2009 dans la revue
brésilienne
Espaço Academico.
Après le Congrès
eucharistique international, Dom Hélder
intensifie ses efforts en faveur des pauvres. Il
prend part à la formation du Conselho Espiscopal
Latino-Americano (CELAM, ou Conseil épiscopal
latino-américain), qui contribue à faire prendre
conscience de l’importance de l’Amérique latine
dans l’Église catholique et apporte son soutien
à l’Église des pauvres, qui n’en est encore qu’à
ses débuts. À Rio, Dom Hélder inaugure un projet
de logement pour les habitants des favelas et
met en place une campagne permanente de charité
pour les nécessiteux. Il acquiert bientôt une
renommée internationale au titre d’« évêque des
bidonvilles ». Dom Hélder fait également
pression auprès du gouvernement pour la mise en
œuvre de programmes de développement visant à
venir en aide aux masses. Grâce à son prestige
et à son influence politique croissante, il
devient l’un des principaux conseillers du
Président Juscelino Kubitschek (1956-1961), qui
favorise le développement industriel rapide par
l’investissement de capitaux étrangers,
l’impulsion du gouvernement et le transfert de
la capitale du Brésil de Rio à Brasilia. Dom
Hélder et le CNBB aident Kubitschek dans son
effort pour répandre les bienfaits du
développement. Par exemple, les évêques jouent
un rôle absolument essentiel dans la fondation
d’un programme gouvernemental ambitieux visant à
apporter l’industrie et le progrès dans la
région appauvrie du Nord-Est.
Dom Hélder trouve son
inspiration spirituelle dans des groupes qui
s’identifient avec l’expérience de la pauvreté,
notamment les prêtres ouvriers français, qui
cherchent à attirer la classe ouvrière à
l’Église en gagnant leur vie dans des usines.
Avec d’autres ecclésiastiques de son époque, Dom
Hélder adopte une spiritualité de la pauvreté et
cherche littéralement à vivre comme les pauvres.
À Recife, il abandonne le palais archiépiscopal
pour vivre dans une petite maison paroissiale
derrière une modeste église.
C’est la foi profonde
de Dom Hélder dans le peuple brésilien qui, plus
que tout, l’a poussé à défendre la justice
sociale. Même s’il représente, en tant
qu’archevêque, le pouvoir central de
l’organisation multinationale et multiculturelle
mondiale par excellence, il croit en
l’autodétermination des nations et des
individus. Bien que profondément loyal envers
l’institution, il est également favorable à la
décentralisation – voire à la démocratisation –
administrative d’une Église extrêmement
hiérarchisée et dominée par les hommes. Selon
lui, ce n’est qu’en respectant la dignité de
tous ses adeptes que le catholicisme pourra
devenir véritablement moderne. En tant que
dirigeant du mouvement Action catholique, Dom
Hélder encourage les laïcs à s’affirmer au sein
de l’Église et à mettre l’accent sur des
questions d’importance nationale. Il met ces
idéaux en pratique en se montrant disposé à
déléguer des responsabilités, en particulier aux
femmes. Une foule de femmes membres d’Action
catholique, bénévoles et employées de l’Église
assisteront ainsi Dom Hélder tout au long de sa
carrière. Parmi celles-ci figure la jeune Rose
Marie Muraro, qui deviendra par la suite une
intellectuelle et auteur féministe reconnue.
Elle appartient à l’époque à un groupe de jeunes
femmes adeptes connu sous le nom des « Filles
d’Hélder ». « Dom Hélder fut vraiment l’un des
premiers hommes à valoriser les femmes, se
souvient-elle. Il avait de très bonnes amies,
mais tout le monde acceptait cela comme quelque
chose d’humain et d’important, y compris la
convivialité spirituelle très profonde qu’il
partageait avec les femmes. » Rose Marie et
certaines des autres femmes finiront par occuper
des postes importants au sein de l’Église. Les
assistantes en particulier ont joué un rôle très
important à l’époque où Dom Hélder était
président du CNBB. La relation de Dom Hélder
avec les femmes contraste vivement avec
l’exploitation des religieuses et des autres
femmes dans de nombreux secteurs de l’Église. À
ce jour, sa confiance dans les femmes et dans le
peuple n’a jamais été égalée au sein de l’Église
qui, comme nombre d’autres institutions
brésiliennes, conserve encore aujourd’hui une
structure patriarcale obsolète dont l’efficacité
est entravée par le refus d’exploiter le
potentiel professionnel et de direction des
femmes.
Dom Hélder va au-delà des
questions brésiliennes pour devenir un
porte-parole du monde sous-développé. Certains
de ses plus grands exploits ont lieu pendant le
Concile de Vatican II. Pendant cette série de
réunions capitales, quelque 2 000 évêques du
monde entier se rassemblent à Rome entre 1962 et
1965 pour discuter de la modernisation de
l’Église. Le concile de Vatican II aboutira à la
plus grande réforme de l’histoire de
l’institution. Pendant le concile, Dom Hélder
répand avec succès les idées de l’Église des
pauvres, qui n’en est encore qu’à ses débuts. Il
souligne la nécessité de résoudre les injustices
de l’économie mondiale par le dialogue entre les
pays riches et les pays pauvres et par la
coopération internationale pour le
développement. En organisant des réunions
informelles d’évêques partisans de la réforme,
Dom Hélder travaille dans l’ombre pour faire
évoluer l’organisation hiérarchique de l’Église
centrée sur l’Europe et pour encourager une plus
grande participation des laïcs. Il œuvre
également pour faire adopter par le Concile des
relations œcuméniques avec d’autres religions
(telles que le judaïsme et le protestantisme) et
un dialogue avec d’autres idéologies, notamment
le marxisme athée. Vatican II révèle ainsi la
nouvelle influence des idées latino-américaines
dans le catholicisme et confère à Dom Hélder un
statut de chef de file international au sein de
l’Église.
En 1963 et 1964, la
politique brésilienne devient extrêmement
polarisée entre la droite et la gauche. Dom
Hélder s’oriente encore davantage vers la
gauche, en rupture complète avec l’élite du
pays. Il déclare que les riches sont
responsables de l’échec de l’Alliance pour le
progrès, un programme lancé par John F. Kennedy,
président des États-Unis, en réponse à la
révolution cubaine, et visant à endiguer
l’expansion du communisme en Amérique latine par
l’assistance financière et la réforme sociale. À
la demande pressante de Dom Hélder, la
Conférence nationale des évêques du Brésil
(CNBB) publie l’une des déclarations les plus
radicales de l’histoire de l’Église brésilienne.
Dans ce document, l’Église plaide en faveur de
l’expropriation des terres pour les transférer
aux pauvres. Dom Hélder s’implique encore
davantage dans les efforts du président Goulart
pour mettre en œuvre une redistribution des
terres et d’autres réformes élémentaires et
subit des attaques pour s’être montré favorable
aux programmes d’alphabétisation pour les
pauvres. Son refus d’appuyer la conspiration
militaire qui se trame contre le président
Goulart contribue à faire déchanter nombre de
ses anciens amis au sein de l’élite. Pendant ce
temps, au concile Vatican II, Dom Hélder suscite
la colère des évêques conservateurs et
traditionnalistes avec ses positions
progressistes. Au début de l’année 1964, la
jalousie des ecclésiastiques à l’égard du succès
de Dom Hélder et les soupçons éveillés par ses
activités politiques aboutissent au transfert de
Dom Hélder à l’obscur archevêché de São Luís do
Maranhão. Toutefois, le décès soudain d’un autre
évêque oblige l’Église à renvoyer Dom Hélder à
Olinda et Recife. Des mouvements politiques et
culturels radicaux s’épanouissaient à Recife
depuis plusieurs années, faisant de la ville
l’une des villes phares du Tiers-Monde et
attirant l’attention des fonctionnaires
gouvernementaux états-uniens, inquiets à l’idée
d’un soulèvement révolutionnaire en Amérique
latine. Le 31 mars 1964, l’armée renverse le
président Goulart, sonnant le début de
vingt-et-une années de loi martiale répressive.
Peu après, les évêques brésiliens votent pour
remplacer la faction de Dom Hélder au sein de la
CNBB par une direction plus conservatrice.
Au début, Dom Hélder
adopte une approche attentiste envers les
militaires, espérant garder des voies de
dialogue ouvertes en vue d’une possible
collaboration en faveur du progrès du Brésil.
Contrairement à de nombreux partisans de la
gauche, Dom Hélder n’a pas de préjugés à l’égard
des militaires. Il est un pasteur pour tous. Le
général Humberto de Alencar Castello Branco,
premier président militaire, apprécie l’évêque
originaire, comme lui, du Ceará et, même après
1964, est allé écouter certains de ses sermons.
Même s’il accepte le dialogue avec le marxisme
et défend les droits des prisonniers politiques
détenus par le régime, Dom Hélder continue à
s’opposer au communisme – mais jamais à la
manière agressive, intolérante, de la droite. Il
veut devancer le communisme avec une révolution
sociale non violente, catholique et humaniste,
dans laquelle le gouvernement favoriserait le
bien-être de tous les citoyens, opérerait une
transformation radicale de la société et
préserverait l’indépendance du Brésil par
rapport aux puissances étrangères que sont les
États-Unis et l’Union soviétique. Dans le même
temps, Dom Hélder est bien conscient que
l’Église elle-même n’est pas capable de créer ni
de diriger un régime socialiste. Le socialisme
ne peut se développer que grâce aux efforts des
hommes politiques et de la société civile et
doit conserver son indépendance par rapport aux
superpuissances. L’Église ne doit pas échanger
le néo-christianisme pour un christianisme
socialiste.
Cependant, la peur et la
haine suscitées par la Guerre froide empêchent
la droite comme la gauche d’envisager la
position politique intermédiaire pacifique
proposée par Dom Hélder. Le conflit grandissant
entre le progressisme catholique et la politique
de sécurité nationale du régime militaire
envenime fortement les relations entre l’Église
et l’État. Les officiers militaires et les
conservateurs traitent maintenant Dom Hélder de
« communiste » et le surnomment « l’évêque
rouge ». Dans le Nord-est, en particulier autour
de Recife, l’armée déclenche la pire répression
de la période suivant immédiatement le coup
d’État. Dom Hélder aide les persécutés tout en
continuant à s’élever contre l’injustice. Le
président Castello Branco et d’autres modérés
essaient d’apaiser les tensions avec l’Église
mais de nombreux militaires adeptes de la ligne
dure n’aiment pas le clergé activiste et
multiplient les attaques contre l’Église des
pauvres et Dom Hélder. Les conservateurs
accusent fréquemment ce dernier d’encourager la
violence dans ses critiques de l’inégalité. Les
actions de Che Guevara, du prêtre
révolutionnaire colombien Camilo Torres, et
d’autres, rendent la violence de plus en plus
attirante comme solution à l’impasse politique
et de développement du Tiers-Monde. Dom Hélder,
quant à lui, reconnaît la violence présente en
Amérique latine, mais insiste toujours plus sur
une solution non violente. À gauche, certains
critiquent son attitude « pacifiste » envers le
régime militaire. Naïvement, peut-être, Dom
Hélder élabore en 1967 un programme pour former
un troisième parti politique, le Partido do
Desenvolvimento Integral (Parti du
développement total), pour offrir une autre
possibilité que les deux partis officiels
autorisés à fonctionner par le régime militaire
depuis l’abolition de tous les partis
traditionnels en 1965. En 1968, il lance
officiellement un mouvement appelé « Action,
justice et paix », s’inspirant en partie du
modèle de Gandhi et de Martin Luther King.
Néanmoins, ce mouvement s’effondre à cause de
l’approfondissement de la polarisation politique
et du renforcement de la censure militaire.
Au milieu de l’année 1968,
l’Église d’Amérique latine fait sa déclaration
la plus claire, la plus mûre, à propos du type
de société qu’elle envisage pour la région. Les
évêques représentant la région se réunissent à
Medellín, en Colombie, pour étudier comment les
conclusions de Vatican II peuvent être
appliquées au niveau local. Dom Hélder pousse
les autres délégués à élaborer une proposition
en faveur d’une transformation sociale radicale
mais pacifique dans la région. Ils dénoncent la
« violence institutionnalisée » inhérente à
l’inégalité sociale et aux structures sociales
oppressives. Ils encouragent également la
création de Comunidades Eclesiais de Base
(Communautés ecclésiales de base). Au sein de
ces petits groupes se rassemblent des
catholiques humbles pour réfléchir à
l’importance de la foi dans leur vie de tous les
jours et dans leurs luttes politiques. Cette
méthode est devenue connue dans toute l’Amérique
latine sous le nom de « conscientização »,
ou conscientisation. La Conférence de Medellín
marque la naissance de la théologie de la
libération, qui est devenue le fondement
idéologique de l’Église des pauvres. La
déclaration de Medellín pousse de nombreux
prêtres, religieux et volontaires laïcs de toute
l’Amérique latine à devenir activistes en faveur
des pauvres et à s’opposer à l’autoritarisme. Le
régime militaire brésilien soupçonne le document
d’être le fruit d’une manipulation des
communistes révolutionnaires. Mais les généraux
ne parviennent pas à comprendre que l’Église a
organisé la réunion de Medellín dans le cadre de
sa propre stratégie pour contenir le communisme
et encourager la réforme sociale au lieu de la
révolution violente. Conformément aux
convictions de Dom Hélder lui-même, la
déclaration met l’accent sur le principe de
non-violence.
En décembre 1968, les
généraux brésiliens décrètent la dictature
absolue en suspendant les libertés civiles et la
liberté de la presse, en fermant le Congrès
national et en donnant libre cours aux forces de
sécurité, non seulement contre le mouvement de
guérilla antigouvernementale en plein essor,
mais également contre les opposants pacifiques
au régime. Une fois de plus, Dom Hélder essaie
de donner aux militaires une chance de prouver
leurs bonnes intentions. Mais la torture est
devenue une routine dans les centres
d’interrogation militaires. Dom Hélder fait
lui-même l’objet d’une surveillance intensive
menée par les militaires et les services de
renseignements de la police. Sa maison est
mitraillée et, en mai 1969, un escadron de la
mort de droite assassine brutalement l’un de ses
jeunes prêtres. En novembre 1969, les forces de
sécurité assassinent Carlos Marighella, un
révolutionnaire violent considéré comme l’ennemi
public numéro 1 par le régime. Simultanément,
elles emprisonnent et torturent des frères
dominicains et d’autres prêtres accusés de
collaborer avec Marighella, qui voulait
renverser le régime et instaurer un gouvernement
socialiste. Parmi les détenus figure le père
Marcelo Carvalheira, l’un des assistants de Dom
Hélder, aujourd’hui vice-président de la CNBB.
La communauté des services de renseignements
essaie, sans succès, d’utiliser cet incident
pour lier Dom Hélder à la violence.
En mai 1970, Dom Hélder
attaque le gouvernement en dénonçant au monde
entier l’existence de la torture lors d’un
discours public à Paris. Sa décision de
s’exprimer ouvertement est sans doute la plus
controversée de sa vie. Depuis 1964, Dom Hélder
œuvrait pour la libération des prisonniers
politiques et leur rendait visite en prison. À
Recife, il avait dénoncé publiquement la torture
exercée par la police politique. Mais il n’avait
à aucun moment fait de commentaires sur la
torture à l’étranger, où il était célèbre. Dans
son discours, Dom Hélder évoque en particulier
le cas de Tito de Alencar Lima, l’un des
dominicains emprisonnés. Frère Tito a été
torturé brutalement par les forces de sécurité
et, incapable de guérir psychologiquement, s’est
suicidé par la suite.
Le discours de Paris est
impensable pour les dirigeants militaires du
pays. Fiers d’un « miracle économique » qui fait
du Brésil l’un des pays ayant la plus rapide
croissance au monde, ils rejettent les critiques
les traitant de « mauvais Brésiliens » et
adoptent le slogan de propagande « Le Brésil :
aime-le ou quitte-le ». Les généraux
s’embourbent dans un conflit avec l’Église à
propos de l’image du Brésil à l’étranger et de
la redéfinition du patriotisme au moment où le
pays devient une puissance industrielle. Ils
considèrent de plus en plus la défense des
droits humains comme une forme de subversion.
La dénonciation de la
torture par Dom Hélder constitue l’une des ses
plus importantes contributions à la paix et à la
justice sociale. Elle contribue à consolider la
nouvelle position de l’Église en faveur des
droits humains et élève ce sujet au rang de
question de politique et de diplomatie
internationale. Mais elle suscite également la
fureur des généraux et brise sa carrière
ecclésiastique. Le discours de Paris déclenche
un déluge de critiques au Brésil. La presse et
les intellectuels conservateurs lancent une
campagne de diffamation intensive contre Dom
Hélder. Les dictateurs interdisent ensuite toute
mention de l’archevêque dans les médias. Ils
passent même par des voies diplomatiques pour
l’empêcher de recevoir le Prix Nobel de la paix.
C’est comme si Dom Hélder n’existait plus. Les
bureaucrates du Vatican, l’autorité centrale du
gouvernement de l’Église à Rome, essaient
également de limiter les mouvements de Dom
Hélder. À ce moment, il était devenu une
personnalité beaucoup trop controversée pour
devenir cardinal, un poste élevé qu’il méritait
sans aucun doute mais auquel le régime militaire
s’opposait. Dom Hélder décide stratégiquement de
se retirer de la politique intérieure au Brésil
et se concentre sur les discours à l’étranger,
où il continue d’attirer l’attention en
défendant les causes de la paix et de la
justice. Lors d’une réunion de dirigeants de
l’Église à São Paulo, il passe le flambeau de
défenseur des droits humains à l’archevêque
Paulo Evaristo Arns, qui devient, dans les
années 1970, le plus véhément critique au Brésil
des violations des droits humains perpétrées par
le régime. Ce n’est qu’en 1977, après que le
régime a commencé à assouplir la censure, qu’un
journal brésilien publie de nouveau une
interview de Dom Hélder.
Malgré les craintes
d’assassinat, Dom Hélder garde son calme pendant
la période difficile des années 1970 en restant
un homme de simplicité, de paix et de profonde
spiritualité. Sa quête de paix repose sur
l’exercice quotidien de valeurs fondamentales
qui ne sont pas toujours faciles à mettre en
pratique pour les êtres humains : la
gentillesse, la patience, le respect,
l’humilité, l’humour, la volonté d’apprendre
auprès des jeunes et des pauvres et, si
nécessaire, le silence. Dom Hélder symbolise
l’aspect chrétien, non violent, de la gauche
brésilienne à l’époque où, dans les années 1960
et au début des années 1970, de nombreux
étudiants et activistes perdent patience et se
tournent vers la lutte armée pour combattre le
régime militaire et transformer la société. La
gauche révolutionnaire athée admire néanmoins
Dom Hélder pour le courage dont il fait preuve
en critiquant le régime militaire.
Une grande partie des
innovations anticipées dans le travail de Dom
Hélder auparavant portent leurs fruits dans les
années 1970. Il s’agit de la période de gloire
de l’Église des pauvres. La CNBB et de nombreux
évêques individuels défendent ouvertement les
droits humains et plaident en faveur de
l’égalité socioéconomique. Inspirées par le
mouvement Action catholique et renforcées par la
déclaration de Medellín, les Communautés
ecclésiales de base se multiplient et les
théologiens de la libération brésiliens
produisent des écrits en abondance. Outre la
Commission pastorale de la terre, l’Église
établit le Conseil missionnaire indien chargé de
protéger les autochtones du Brésil contre
l’exploitation. L’Église apporte un soutien
essentiel au développement d’un mouvement de
travailleurs indépendant des syndicats contrôlés
par le gouvernement mis en place dans les années
1930, puis privés de tous leurs principaux
dirigeants après le coup d’État de 1964. À la
suite de ces initiatives, entre autres, l’Église
devient l’une des principales forces du large
front d’opposition qui se renforce à la fin des
années 1970 et contribue à accélérer le retour
au régime civil. La foi et l’éthique de Dom
Hélder contribuent à d’autres importants
développements, notamment la lutte pour
l’égalité des femmes, l’évolution vers la
diversité et la pluralité religieuses et l’essor
des organisations non gouvernementales de
plaidoyer, auxquels participent en nombre les
activistes catholiques.
En sa qualité d’archevêque
d’Olinda et Recife, Dom Hélder préside à
d’importantes expériences en matière de
démocratie ecclésiale. Il conserve son style de
gouvernance fondé sur la délégation de
responsabilités, s’appuyant fortement sur un
conseil de laïcs et de prêtres pour gérer le
diocèse. En compagnie d’autres activistes, ils
établissent un réseau de communautés de base
connu sous le nom d’Encontro de Irmãos
(Rencontre de frères). Dom Hélder crée également
une Commission justice et paix chargée
d’examiner les questions de droits humains.
Dans le domaine de la
formation au séminaire, Dom Hélder supervise la
mise en œuvre de l’une des expériences les plus
radicales de l’Église post-Vatican II. En
compagnie d’autres évêques, il établit le
Seminário Regional do Nordeste II (SERENE II, ou
Séminaire régional du secteur Nord-est II de la
CNBB). Au lieu de vivre dans un grand séminaire
traditionnel coupé du monde, les étudiants du
SERENE II sont divisés en petites résidences
dans les quartiers pauvres et les bidonvilles de
la région métropolitaine. Certains font un
travail pastoral dans la vaste région de culture
de la canne à sucre, où les puissants
propriétaires terriens règnent encore comme les
esclavagistes de l’ère coloniale brésilienne.
D’autres prennent part à un programme appelé
« la théologie de la houe », entraînant les
prêtres à travailler parmi les pauvres de
l’arrière-pays. Les étudiants du SERENE II et
d’autres séminaristes du Nord-est suivent leurs
cours théoriques à l’Instituto Teológico do
Recife (ITER, ou Institut théologique de
Recife). L’ITER constitue un personnel
exceptionnellement œcuménique qui éveille les
soupçons parmi les catholiques plus
traditionnels. L’institut compte parmi ses
membres des prêtres qui ont quitté le saint
ministère pour se marier, des activistes
radicaux de l’Église et des femmes professeurs,
comme Janis Jordan, religieuse états-unienne
ayant vécu dans une favela, et Ivone Gebara,
sœur brésilienne controversée et écrivaine
féministe libérationniste, punie par l’Église
dans les années 1990 pour ses opinions. L’ITER a
peu de ressources et exerce ses activités dans
un bâtiment décrépi, mais son corps enseignant
fait preuve d’une remarquable productivité
intellectuelle. L’ITER élargit son programme
pour inclure des classes spéciales à l’intention
des activistes laïcs et des catholiques pauvres
qui souhaitent étudier la théologie et
l’appliquer dans leur communauté. Ainsi, dans le
cadre de son archidiocèse, Dom Hélder et le
personnel de l’ITER mettent fin au monopole sur
la théologie détenu par les hommes ordonnés
prêtres et réduit petit à petit le cléricalisme
strict qui gouvernait l’Église depuis des
siècles.
En 1985, les militaires
quittent le pouvoir et Dom Hélder prend sa
retraite en tant qu’archevêque. L’Église
brésilienne ressent alors moins le besoin de
jouer son rôle dénonciateur de « porte-parole
des sans voix », défendant les pauvres et les
victimes des abus des droits humains. L’Église
se retire pour adopter une position plus
conservatrice. Cette évolution se produit en
partie sous la pression du Pape Jean-Paul II,
anticommuniste ardent, craignant l’influence de
la gauche dans l’Église d’Amérique latine.
Jean-Paul II, qui devient pape en 1978, fait
tout son possible pour que le bloc de l’Ouest
gagne la Guerre froide et rejette les approches
radicales visant à mettre fin aux problèmes
sociaux en Amérique latine. La chute du Mur de
Berlin en 1989, en particulier, fait taire les
arguments de ceux qui, au sein de l’Église de
pauvres, étaient favorables au socialisme. Parmi
les autres facteurs ayant contribué à cette
évolution figure l’essor de nouveaux partis
politiques, de syndicats et d’une pléthore
d’organisations non gouvernementales et de
groupes populaires dans un système démocratique
désormais libéré de la répression violente et de
la censure appliquées auparavant par les
militaires. Ces mouvements ont bien entendu
largement grandi sous l’aile protectrice de
l’Église, mais ils prennent la relève à cette
époque comme porte-parole de la population. Le
climat politique a changé et l’Église des
pauvres commence à s’essouffler.
Malgré son respect pour
Dom Hélder, Jean-Paul II s’efforce de faire
marche arrière sur la plupart des innovations
que son collègue brésilien a introduites lors de
Vatican II et dans les années 1970. L’attaque la
plus directe du Vatican contre l’Église des
pauvres se produit précisément dans
l’archidiocèse d’Olinda et Recife, où le
remplaçant conservateur de Dom Hélder, Dom José
Cardoso Sobrinho, démantèle une bonne partie de
ses programmes et punit ou suspend nombre de
prêtres progressistes. En un geste qui ne peut
au mieux être qualifié que d’insensible compte
tenu de la récente période de dictature, Dom
José fait à plusieurs reprises appel à la police
pour faire appliquer ses politiques
ecclésiastiques contre des groupes de
catholiques qui s’y opposaient. En outre, en
1989, le Vatican ordonne la fermeture du SERENE
II et de l’ITER. C’est l’un des moments les plus
douloureux pour Dom Hélder et l’histoire de
l’Église des pauvres dans toute l’Amérique
latine. Tout au long de ces incidents, Dom
Hélder garde une fois de plus son calme et,
contrairement à l’époque de son conflit avec le
régime militaire, s’exprime peu à ce sujet.
Conclusion
Dom Hélder a été l’une des
grandes figures religieuses d’Amérique latine et
un leader jouissant d’une immense popularité. Il
a su gagner le cœur du peuple par son charisme
et sa piété. Comme la plupart des évêques, Dom
Hélder a également été un homme politique qui a
établi des liens avec les riches et les
puissants de son pays. Mais il avait le rare don
d’attirer tous les groupes, y compris les
étudiants, les révolutionnaires et la presse.
Jusqu’en 1964, même les conservateurs
appréciaient Dom Hélder. Il a fini par renoncer
à la tentation séduisante du pouvoir et de
l’honneur ecclésiastique. S’il avait joué le
jeu, Dom Hélder aurait pu devenir cardinal et,
s’il s’était plié aux volontés des militaires,
peut-être même archevêque de Rio de Janeiro ou
de São Paulo. Mais il a fait fi de ces
possibilités pour prendre le parti des pauvres.
Plus que tout autre
évêque, Dom Hélder a été responsable de la
modernisation et de la transformation politique
de l’Église brésilienne. Les valeurs catholiques
ont changé. Elles ne se sont pas laissées
distancer par la croissance rapide du Brésil et
se sont adaptées aux préoccupations morales et
sociales suscitées par le progrès économique.
Même après la réaction conservatrice des années
1980 et 1990, l’Église est restée sensible aux
questions sociales, ne craignant pas de
critiquer le gouvernement lorsque celui-ci ne se
souciait pas le moins du monde de l’intérêt
national ou du sort des pauvres.
Au cœur d’un siècle secoué
par les conflits internationaux et divisé par la
polarisation idéologique, Dom Hélder a suivi une
transition, passant d’adepte de la violence à
artisan de la paix. Sa lutte pour le
développement économique, le progrès social, les
droits humains et le renforcement de l’égalité
entre les nations a largement défini l’Église
des pauvres et a eu un impact sur les
catholiques du monde entier. Dom Hélder était le
symbole même de l’humilité et de la fraternité
humaines. Pourtant, il a aidé le Brésil et les
autres pays du Tiers-Monde à s’affirmer au sein
de la grande communauté humaine en donnant la
parole aux pauvres.
Sources
En portugais, le meilleur
ouvrage est celui de Nelson Piletti et Walter
Praxedes, Dom Hélder Câmara : entre o poder e
a profecia (São Paulo, Editora Ática, 1997).
C’est l’une des rares sources s’appuyant sur les
documents personnels de Dom Hélder, qui sont
toujours conservés par des particuliers. Une
bonne série d’essais est regroupée dans Zildo
Rocha (dir.), Helder, o Dom : uma vida que
marcou os rumos da Igreja no Brasil,
(troisième édition, Petrópolis, Vozes, 2000).
D’autres données proviennent des ouvrages
suivants : Rose Marie Muraro, Memórias de uma
mulher impossível (Rio de Janeiro, Editora
Rosa dos Tempos, 1999) ; Marcos Cirano, Os
caminhos de Dom Helder : perseguições e censura
(1964-1980) (Recife, Editora Guararapes,
1983) ; Sebastião Antonio Ferrarini, A
imprensa e o arcebispo vermelho (1964-1984)
(São Paulo, Edições Paulinas, 1992) ; Frei
Betto, Batismo de sangue : a luta clandestina
contra a ditadura militar. Dossiês Carlos
Marighella e Frei Tito, (11e édition,
première édition révisée, São Paulo, Casa
Amarela, 2000) ; José Cayuela, Hélder Cámara.
Brasil : ¿Un Vietnam católico ?
(Barcelona, Editorial Pomaire, 1969) ; Gustavo
do Passo Castro, As comunidades do Dom : um
estudo de CEB’s no Recife (Recife, Fundação
Joaquim Nabuco, Editora Massangana, 1987).
Le témoignage de Dom Hélder sur les Intégralistes figure dans
Dom Hélder Câmara, « Minha passagem pela Ação
Integralista Brasileira », CNBB, Instituto
Nacional de Pastoral, document 02143. Les
fichiers de l’ancienne police politique de Rio,
conservés à l’Arquivo Público do Estado do Rio
de Janeiro, contiennent un dossier très complet
sur l’évêque. Deux hommes d’Église ont fourni
des entretiens cruciaux : Raimundo Caramuru de
Barros (Brasília, 7 février 1990, par l’auteur)
et Dom Waldyr Calheiros (Volta Redonda, 28
décembre 1998, par l’auteur et Célia Costa).
Le meilleur ouvrage en
anglais est Hélder Câmara, The Conversions of
a Bishop : An Interview with José de Broucker,
traduit du français par Hilary Davies (New York,
Collins, 1979) [2].
Pour une bonne synthèse antérieure, voir Patrick
J. Leonard, « Dom Helder Camara : A Study in
Polarity » (thèse de doctorat, St. Louis
University, 1974), qui comprend une excellente
bibliographie.
Voir également Margaret Todaro, « Pastors,
Prophets and Politicians : A Study of the
Brazilian Catholic Church, 1916-1945 » (thèse de
doctorat, Columbia University, 1971) et Kenneth
P. Serbin, « Church State Reciprocity in
Contemporary Brazil : The Convening of the
International Eucharistic Congress of 1955 in
Rio de Janeiro », Hispanic American
Historical Review, vol. 76, n° 4, novembre
1996, pp. 721-751. À propos de Recife, voir
Robin Nagle, Claiming the Virgin : The Broken
Promise of Liberation Theology in Brazil
(New York, Routledge, 1997). Une bonne étude sur
Jean-Paul II figure dans Carl Bernstein et Marco
Politi, His Holiness : John Paul II and the
Hidden History of Our Time (New York,
Doubleday, 1996).
De bons
aperçus de l’Église brésilienne sont présentés
dans les ouvrages suivants : Thomas C. Bruneau,
The Political Transformation of the Brazilian
Catholic Church (Cambridge, Cambridge
University Press, 1974) ; Scott Mainwaring,
The Catholic Church and Politics in Brazil,
1916-1985 (Stanford, Stanford University
Press, 1986) et Jeffrey Klaiber, S.J., The
Church, Dictatorships, and Democracy in Latin
America (Maryknoll, New York, Orbis Books,
1998). Pour des interprétations critiques
récentes du progressisme catholique, voir
Anthony Gill, Rendering Unto Caesar : The
Catholic Church and the State in Latin America
(Chicago, University of Chicago Press, 1998) ;
Manuel A. Vásquez, The Brazilian Popular
Church and the Crisis of Modernity
(Cambridge, Cambridge University Press, 1998) ;
John Burdick, Looking for God in Brazil
(Berkeley et Los Angeles, University of
California Press, 1993) ; Cecília Mariz,
Coping with Poverty in Brazil (Philadelphie,
Temple University Press, 1994) ; et Kenneth P.
Serbin, Secret Dialogues : Church-State
Relations, Torture, and Social Justice in
Authoritarian Brazil (Pittsburgh, University
of Pittsburgh Press, 2000).
L’auteur tient à remercier
Peter Beattie, John Burdick, Rafael Ioris et
Zildo Rocha pour leurs commentaires très utiles
sur les versions précédentes de ce texte.
Dial – Diffusion d’information sur
l’Amérique latine
Traduction de Cécile Rousseau pour Dial
Source (portugais du Brésil) :
Revista Espaço Acadêmico n° 93,
février 2009
NOTES
[1]
Pour celles et ceux qui s’intéressent aux
différents évènements organisés pour le
centenaire, nous recommandons le site
Dom Helder Camara : Mémoire et Actualité,
qui propose, parmi de nombreuses autres
richesses, un agenda des rencontres en
France, au Brésil et ailleurs.
[2]
L’ouvrage original – Les conversions d’un
évêque : entretiens avec José de Broucker a
été publié en en 1977 par les éditions du Seuil.
Une réédition (2002) est disponible aux éditions
l’Harmattan.
[
RETOUR ]
|