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L’auteur est fondateur et président du Centre Tricontinental,
et professeur émérite de sociologie à
l’Université Catholique de Louvain ; co-lauréat
2009 du prix Madansheet Singh remis à l’UNESCO
le 16 novembre 2009.
La théologie
de la libération est une véritable théologie,
c’est-à-dire un discours sur Dieu. Elle
s’affirme cependant contextuelle, à l’encontre
d’une théologie a-historique qui se prétend hors
du temps. Ce que l’on pourrait appeler une
théologie sur la Lune… Toute théologie est
toujours contextuelle. Parce qu’elle est
théologie, elle est composée de nombreux
chapitres : une ecclésiologie, une christologie,
une théologie sacramentaire et liturgique, une
théologie morale et une doctrine sociale. Pour
la théologie dela libération, le contexte est
explicité : c’est celui de la réalité des
pauvres et des opprimés, de leurs luttes et de
leur vie de foi au sein de ces réalités. C’est
là que l’on trouve Dieu, selon l’option
spécifique de Jésus-Christ dans l’Evangile.
Quelqu’un a pu dire :
« La théologie de la libération ne se demande
pas tellement si Dieu existe, mais où il se
trouve »”.
La théologie
de la libération s’est développée en Amérique
latine, à partir des années 1960, après le
Concile Vatican II, et elle a inspiré de
nombreuses démarches spirituelles et des
engagements sociaux. Nous allons nous limiter à
la morale sociale qu’elle développe, car c’est
elle qui a sans doute eu la répercussion la plus
importante, et qui nous permettra de poser la
question de son opportunité dans la situation
contemporaine.
1. Une
lecture de la société
Une éthique
sociale se construit à partir d’une lecture,
explicite ou implicite, de la réalité. C’est, en
effet, en fonction de cette approche que se
définit le jugement moral. Nous allons le
montrer en comparant l’éthique sociale de la
doctrine traditionnelle de l’Eglise catholique
avec celle de la théologie de la libération.
Dans le premier cas, l’enseignement récent,
celui de Jean Paul II, affirme que la doctrine
sociale possède un statut au-delà de toutes les
disciplines. Ce qui veut dire qu’elle est une
partie intégrante de la Révélation, et que seule
l’autorité ecclésiastique est en mesure d’en
garantir l’authenticité.
En revanche,
la théologie de la libération affirme le
caractère fondamental de la médiation de
l’analyse sociale pour arriver au raisonnement
éthique en tant qu’élément d’orientation du
jugement. En d’autres termes, son choix de
l’analyse est explicite. En l’occurrence, il
s’agit de celle qui rend le mieux compte de la
situation des plus pauvres, de celle qui permet
de regarder le monde avec les yeux des exclus.
Pour elle, c’est une exigence de l’Evangile,
critère pré-scientifique pourrait-on dire, et
véritablement contraignant. Donc d’ordre
éthique.
Il en résulte
deux démarches très différentes. La doctrine
sociale de l’Eglise adopte, de fait, une lecture
implicite de la réalité sociale. Cette dernière,
dans cette perspective, est composée de strates
(parfois appelées classes) superposées ou
juxtaposées : il y a des ouvriers, des employés,
des paysans, des classes moyennes, des patrons.
La théologie de la libération, quant à elle,
perçoit la société contemporaine en termes de
structures de classes, c’est-à-dire de groupes
sociaux reliés entre eux structurellement, en
fonction de leurs positions respectives dans un
système économique, politique et culturel
déterminé. Aujourd’hui, la structure sociale est
définie par la logique des rapports sociaux du
capitalisme. Il n’en a pas toujours été
ainsi : dans l’histoire, il y a eu des sociétés
de classe précapitalistes et des organisations
sociales construites sur les rapports de
parenté, par exemple. Les conséquences pratiques
sont très importantes.
Dans le
premier cas, le bien social consistera à faire
collaborer les diverses strates sociales pour
réaliser le « bien commun », chacun jouant son
rôle à sa place, mais sans remettre en question
la logique des rapports sociaux. Au plan
politique, très logiquement, cela débouche sur
la Démocratie chrétienne. Dans le second cas,
c’est la structure de classes qui crée les
injustices. Il s’agit donc de la transformer et
de remonter à l’origine du problème,
c’est-à-dire de lutter contre ce qui permet à
une minorité de s’approprier les richesses.
Dans le
premier cas, on pourra à la fois condamner
durement le capitalisme “sauvage” et voir dans
l’« économie sociale de marché » ou le
capitalisme “civilisé”, la solution à l’harmonie
sociale. Dans le second, au contraire, c’est la
logique même du capitalisme qui doit être
contestée et remplacée par une autre conception
de l’économie.
Et c’est ici
qu’intervient l’analyse marxiste, comme démarche
explicite, estimée la plus adaptée à rendre
compte de la réalité sociale à partir de la
vision des pauvres. Il ne s’agit pas pour autant
d’un dogme, mais d’une méthode d’interrogation
du réel. Elle a donc été adoptée par la plupart
des théologiens de la libération pour des
raisons très claires.
Contrairement
à ce qu’ont affirmé ses détracteurs, et
notamment la Congrégation pour la doctrine de la
foi, l’utilisation de ce type d’analyse ne mène
pas automatiquement à l’athéisme. Il est
cependant exact que cette démarche introduit
explicitement une nouvelle instance de jugement
pour formuler une éthique sociale : celle de la
médiation de l’analyse. Elle relativise donc
toute doctrine sociale, dans la mesure où cette
dernière se formule nécessairement à partir
d’une analyse, et peut donc être critiquée par
une démarche relevant des sciences sociales.
Cela remet en question le monopole de l’autorité
religieuse en tant qu’unique instance de
jugement.
2.
Crise de civilisation
Nous assistons
actuellement à une crise profonde du système
économique. Elle va bien au-delà de la crise
financière dont tout le monde parle, et qui,
selon certains, pourrait être seulement
conjoncturelle et donc susceptible d’être
résolue par des régulations. Or, en fait, le
volet financier n’est que l’un des aspects du
problème. L’ensemble des crises auxquelles nous
assistons possède une origine commune : la
logique du capitalisme. Cette logique fait du
taux de profit l’axe de l’économie et de
l’accumulation du capital son moteur, le tout
dans l’ignorance des externalités, c’est-à-dire
des dommages écologiques et sociaux qui
n’entrent pas dans le calcul du capital.
La crise
alimentaire a été provoquée non par une faille
de la production, mais essentiellement par la
spéculation. La crise énergétique est due à un
modèle de développement énergivore favorable à
l’accumulation. La crise climatique, liée à la
manière d’utiliser les ressources naturelles en
les exploitant et les détruisant quand elle ne
constituent que des externalités, s’est
accélérée avec la phase néolibérale du
capitalisme. C’est à ce moment-là que les
émissions de gaz à effet de serre et la
température de l’univers ont pris une courbe
ascendante accélérée.
Enfin la crise
sociale, qui réduit plus de 800 millions de
personnes à la faim et la misère, tandis qu’une
minorité de riches concentre les revenus de la
planète, est le résultat de la recherche de la
maximisation des profits. Il est plus
intéressant, pour l’accumulation du capital, de
produire des biens et des services sophistiqués
pour 20 % de la population disposant d’un
pouvoir d’achat, que de le faire pour le reste
du genre humain n’ayant que peu ou pas de
possibilités de consommation.
C’est donc
bien une logique qui est à l’oeuvre, portée par
des classes sociales dont les intérêts sont liés
au modèle de croissance. C’est cette logique
qu’il faut changer, en créant un nouveau rapport
de forces. Voilà le grand défi de l’humanité
contemporaine, aussi bien sur le plan de la
répartition des ressources que sur celui de la
manière de les produire.
3. Des
tâches nouvelles
Face à ces
situations, la théologie de la libération est
confrontée à des tâches nouvelles, et d’abord à
une extension de ses perspectives. Les
politiques néolibérales menées pendant plus de
trente ans ont en effet élargi considérablement
le champ d’application de la logique
capitaliste. Tous les groupes sociaux
subalternes ou moyens sont aujourd’hui affectés
par la loi du marché, et plus seulement la
classe ouvrière. Cette dernière a été le premier
groupe social à se situer de façon antagonique
au capital, du fait d’un rapport direct
capital/travail. C’est ce que l’on pourrait
appeler une soumission réelle du second au
premier : le travailleur ne peut plus produire
sans le capital, qui devient hégémonique et
domine la production et la distribution des
produits et des services.
Mais, avec la
libéralisation des échanges au plan mondial et
la domination progressive du capital financier,
la soumission formelle - c’est-à-dire par
d’autres moyens que le salariat - s’est étendue
à tous les milieux sociaux. La fixation des prix
agricoles par des Bourses internationales
affecte tout le monde paysan. Les paysans sans
terre sont les victimes de la re-concentration
de la propriété ; les peuples indigènes perdent
leurs territoires sous les coups de boutoir des
compagnies pétrolières ou minières, et de
l’agro-négoce ; les femmes sont les premières
victimes de la privatisation de l’eau, de
l’électricité, des soins de santé, de
l’éducation. Il faut ajouter à tout cela la
destruction accélérée de la nature et la
détérioration de l’environnement, surtout de
celui des plus pauvres.
On peut donc
affirmer que le sujet historique que fut la
classe ouvrière au cours des siècles précédents
n’est plus aujourd’hui que l’une des composantes
- importante sans aucun doute - d’un sujet plus
vaste, pluriel, mais populaire. D’où l’ensemble
des luttes qui se sont développées au cours des
dernières décennies, et l’importance de leur
convergence dans des initiatives telles que les
Forum sociaux mondiaux.
On a vu aussi
se développer de nouvelles perspectives dans la
théologie de la libération : une théologie de
l’écologie, avec Leonardo Boff, par exemple ;
une théologie de la libération dans
une perspective féministe, avec Yvone Guebara ; une
théologie des peuples indigènes ; également une
attention particulière accordée au sujet (Franz
Hinkelamert). Certains auteurs ont été
influencés par les courants postmodernes qui ont
fleuri en philosophie et en sciences sociales,
suite à l’échec des dogmatismes idéologiques.
Cela n’alla pas sans risques pour la perte du
caractère global de l’analyse fournie par
l’approche marxiste. Or c’est précisément cette
dimension qui est aujourd’hui essentielle, à un
moment où la pensée dominante fragmente les
divers aspects d’une crise de système.
La prise de
conscience du fait qu’il s’agit d’une question
de civilisation, et donc de survie aussi bien de
l’univers que du genre humain, met en lumière
l’importance d’une éthique dont le fondement est
la possibilité de la continuité de la vie de la
planète et de l’humanité. C’est peut-être la
tâche la plus urgente de la théologie de la
libération aujourd’hui.
Enfin, il ne
suffit pas de s’attacher à l’analyse critique de
la logique structurant actuellement le
fonctionnement de la société. Il faut se tourner
vers l’avenir. Quelles sont les grandes
orientations qui permettront de vivre les
valeurs du « règne de Dieu » ? Il s’agit du
respect de la nature ; d’une économie répondant
aux besoins des personnes et des peuples, et pas
seulement à l’accroissement des taux de profit ;
de l’établissement de la démocratie au sein de
tous les rapports sociaux, y compris de genre,
et remettant en valeur le sujet ; de la
multiculturalité donnant à toutes les cultures,
les philosophies, les religions, la possibilité
de construire l’éthique nécessaire à la
transition vers une société postcapitaliste.
De tels enjeux
appellent une nouvelle étape d’analyse afin de
développer une démarche théorique donnant une
cohérence à l’ensemble des initiatives déjà en
cours dans ces divers domaines. Ils exigent
aussi des convergences dans l’action, tant au
niveau des mouvements sociaux que de l’agir
politique. La théologie de la libération a aussi
sa place dans cette construction nouvelle :
celle de contribuer à préciser l’éthique
collective et individuelle, comme base de
l’engagement et de la spiritualité de nombreux
acteurs sociaux, et cela au-delà des frontières
religieuses.
(Exposé
présenté lors du débat organisé à Paris par
l’association France-Amérique latine le 31 mars
2010.)
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