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La théologie de la libération, élaborée par des
théologiens catholiques d’Amérique latine à la
fin des années 1960, a aussi été embrassée par
plusieurs théologiens protestants
latino-américains (pensons, par exemple, à Rubem
Alves, presbytérien, et José Miguel Bonino,
méthodiste. Elle a été appuyée et défendue en
Europe par la théologie politique des penseurs
allemands, catholiques et protestants (notamment
Jürgen Moltmann, Johann Baptist Metz). Elle a
marqué le Synode mondial des évêques à Rome, en
1971, et influencé certaines conférences
épiscopales, y compris la canadienne, comme en
fait foi cette citation de la lettre pastorale
des évêques canadiens en 1983 : « Comme
chrétiens, nous sommes appelés aujourd’hui à
suivre Jésus Christ en nous solidarisant avec
les victimes d’injustices, en analysant les
racines des attitudes et des structures sources
de souffrance humaine, et en soutenant le pauvre
et l’opprimé dans leur lutte pour la
transformation de la société » (Jalons
éthiques et réflexions sur la crise économique).
Œcuménisme chrétien
Dès les débuts, des centres œcuméniques qui
rendent compte de l’engagement commun de
chrétiens protestants et catholiques dans la
mouvance de la théologie de la libération sont
mis sur pied, notamment le
Centro Antonio Montesinos à Mexico, le Centro
Antonio Valdivieso à Managua (Nicaragua), le
Departamento Ecuménico de Investigaciones à San
José (Costa Rica), le Centro de Estudios
Bíblicos de Rio de Janeiro (Brésil) et le Centro
Diego de Medellín à Santiago (Chili).
La théologie latino-américaine a inspiré les
chrétiens d’Afrique et d’Asie vivant dans des
pays colonisés par des empires occidentaux et
qui, malgré leur indépendance politique,
demeurent envahis par le marché capitaliste
dirigé par ces mêmes empires. Ces chrétiens
aussi discernaient dans l’Évangile la promesse
divine de la libération. En 1976, à Dar
es-Salaam, en Tanzanie, un groupe de théologiens
catholiques et protestants venant d’Afrique,
d’Asie et d’Amérique latine, a fondé l’Ecumenical
Association of Third World Theologians (EATWOT)
afin de faciliter le dialogue entre les
chrétiens du tiers-monde. L’EATWOT organise des
colloques théologiques dans différentes régions,
encourage la participation des théologiennes et
organise, tous les cinq ans, une grande
assemblée rassemblant les chrétiens et les
chrétiennes des pays pauvres. Ces échanges ont
produit de nombreuses déclarations, rapports de
conférence, articles et livres.
Les théologiens africains ont bien développé la
dimension culturelle de la libération. En effet,
pour eux, le colonialisme néolibéral véhicule
une image de l’être humain qui est étrangère aux
cultures africaines, violant ainsi leurs valeurs
et minant leur propre héritage culturel. La
libération de l’oppression anthropologique
imposée par le Nord est cruciale pour les
Africains, qu’ils soient chrétiens ou non, afin
qu’ils disposent d’un cadre de vie et
d’institutions correspondant à leurs valeurs
culturelles.
Les théologiens chrétiens d’Asie, influencés par
les spiritualités de leurs peuples, ne suivent
pas les théologiens latino-américains dans la
priorité qu’ils ont donnée à la lutte contre la
pauvreté économique. Leur engagement pour la
libération ne sépare pas les aspects spirituels
et économiques, apportant aux êtres humains le
bien-être de l’âme et du corps, le temps pour la
prière et la contemplation, et la nourriture
pour la santé physique.
Mais tous les théologiens et les théologiennes
d’EATWOT reconnaissent que l’invasion du
néolibéralisme, en tant que système économique
et culturel, est une source de misère et
d’aliénation dont leurs peuples souffrent. Leurs
débats sur ces différentes conceptions de la
libération sont enrichissants pour tous, car ils
permettent d’apprendre les uns des autres.
Influence dans d’autres religions
La voix de la théologie de la libération s’est
fait entendre à travers le monde; elle a incité
des croyants d’autres religions à relire leurs
textes sacrés et à y discerner l’appel divin à
la libération. En voici quelques exemples.
En 1989, Marc Ellis, penseur juif américain,
publiait le livre Toward a Jewish Theology of
Liberation, dans lequel il montre que
l’éthique authentique du judaïsme s’oppose à
l’occupation israélienne de la Palestine et
demande aux juifs de se solidariser avec le
peuple palestinien. Même si les grandes
organisations juives des États-Unis l’ont
dénoncé, Marc Ellis continue de publier et de
donner des conférences promouvant la théologie
juive de la libération.
Depuis 1990, le réseau musulman Asian Muslim
Action Network (AMAN), fondé par le musulman
thaïlandais Abdas Sabur, permet la coopération
des groupes musulmans avec des groupes d’autres
religions pour abolir la pauvreté, défendre les
droits humains, protéger l’environnement et
favoriser la réconciliation interreligieuse et
interculturelle.
En 1992, le militant musulman malaisien Chandra
Muzaffar, connu pour ses écrits sur les
injustices infligées aux peuples du tiers-monde,
a fondé l’International Movement for a Just
World, dont le but est de rendre les populations
plus conscientes des conditions oppressives
produites par le capitalisme et de favoriser
l’évolution d’un autre ordre international plus
respectueux de la dignité humaine.
Une conférence œcuménique sur le terrorisme dans
le monde globalisé, tenue en 2002 à Manille, aux
Philippines, a persuadé un groupe de
participants de fonder un mouvement œcuménique,
ouvert à toutes les autres religions, en appui à
la résistance contre la terreur des guerres et
le capitalisme. Le premier People’s Forum on
Peace for Life s’est tenu en 2004 à Davao City
dans l’île de Mindanao, aux Philippines, où une
communauté musulmane se bat pour acquérir une
certaine autonomie administrative. Depuis lors,
ce mouvement a organisé des forums œcuméniques
et interreligieux, surtout en Asie, pour
promouvoir l’amitié entre les membres des
diverses religions, la résistance commune contre
l’impérialisme économique et l’opposition à
l’utilisation de la religion pour justifier la
violence et bénir la guerre états-unienne contre
le terrorisme. Il se présente comme un mouvement
religieux consacré à la non-violence, opposé à
l’impérialisme américain et encourage la
créativité des peuples afin de construire des
sociétés plus justes et plus humaines (voir
<www.peaceforlife.org>).
Ces exemples montrent que même si toutes les
religions sont présentement traversées par des
mouvements conservateurs, l’étincelle produite
par la théologie latino-américaine de la
libération continue à allumer des feux dans
beaucoup de milieux religieux à travers le
monde.
Relations,
novembre 2011
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