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En 1997, la convocation du synode des Amériques par Jean-Paul
II semblait avoir mis un terme à ce type
d’assemblée collégiale que constitue le CELAM.
En effet, le synode pouvait représenter, pour le
Vatican, un substitut « avantageux » : tout en
réunissant les évêques des trois Amériques, il
se réalise à Rome en présence du pape et des
différents responsables de la curie, assurant
ainsi le « contrôle » romain.
Mais la diligence toute en finesse du président du CELAM de
l’époque, la volonté des différentes assemblées
épiscopales du continent et l’approche du 50e
anniversaire de la fondation du CELAM ont
convaincu Jean-Paul II de l’importance de
convoquer une nouvelle fois le CELAM. Il devait,
selon ses plans, se tenir à Rome en février
2007. Le changement de lieu en faveur d’Aparecida,
sanctuaire marial du Brésil de renommée
mondiale, fut décidé par Benoît XVI, voulant
probablement souligner par là le poids
symbolique de l’Église brésilienne. Le pape
s’engagea à présider l’ouverture de l’assemblée.
Les participants à ce CELAM furent variés et nombreux :
cardinaux de la curie, évêques du continent,
invités d’autres pays, observateurs d’autres
confessions, assesseurs et représentants de
nouveaux mouvements d’Église, etc.
Le discours de Benoît XVI à l’inauguration de cette cinquième
assemblée laissa une impression générale de
sérénité, mais sans guère de nouveautés. Il se
contenta de reprendre les idées abordées dans
les documents antérieurs, en évitant de traiter
de questions polémiques, livrant un discours
doctrinal, universel et idéaliste partant de la
transcendance et laissant aux évêques le soin de
l’appliquer ensuite à la réalité
latino-américaine.
Le document final
Après la célébration eucharistique présidée par le pape,
symbole de la collégialité qui se pratique dans
les limites des structures hiérarchiques
actuelles de l’Église, les évêques prirent des
décisions procédurales d’importance. En
continuité avec les autres CELAM, ils
s’accordèrent à préparer un document final qui
devait être rédigé avec la collaboration de tous
les participants, divisés d’abord en groupes
aléatoires, puis en commissions thématiques.
Le document final est structuré autour de trois axes, suivant
la méthode « voir-juger-agir ». Dans un premier
temps, un regard est jeté sur la réalité
socioculturelle, économique, politique et
ecclésiale, dans une perspective de foi. La
globalisation y est vue, d’abord sur le plan
culturel, comme une réconciliation des peuples,
mais aussi, dans sa face négative, comme un
effritement des valeurs et de la religiosité
populaire. Sur le plan économique, la
globalisation signifie l’absolutisation du
marché et du lucre, l’accroissement de la
pauvreté. Sur le plan politique, le texte
oscille entre l’éloge du processus de
démocratisation du continent et la crainte d’un
néopopulisme autoritaire. Finalement, il dresse
un bilan mitigé de l’Église. Un côté lumineux :
la vigueur de la vie intérieure et des services
qu’elle offre. Un côté plus sombre : une
déficience dans l’évangélisation et dans la
clarté doctrinale de la foi des catholiques.
Le jugement théologique, quant à lui, insiste sur la
rencontre personnelle du croyant avec Jésus et
la conscience d’être appelé et envoyé comme
missionnaire de l’Évangile de la vie. L’Église
doit pouvoir offrir des centres de communion où
le fidèle est capable de vivre sa foi et un
itinéraire formatif sur le mode, par exemple, du
« chemin néocatéchuménal ».
Enfin, la troisième partie, centrée sur l’agir, traite de la
mission de l’Église et des chrétiens qui
consiste à annoncer la vie nouvelle dans le
Christ. Jésus s’est mis au service de la vie et
s’est offert comme vie pour ceux qui croient en
lui et le suivent – vie dans toutes les
dimensions et pour tous. L’exclusion contredit
le projet de Dieu. La mission de transmission
implique une conversion personnelle, une
rénovation missionnaire et l’ouverture pour
l’évangélisation ad gentes.
La conclusion du document lance une grande mission
continentale dont les paramètres doivent être
précisés ultérieurement par les évêques.
Bilan provisoire
Le simple fait que le CELAM ait pu avoir lieu est déjà
positif. Dans un contexte où le courant
néoconservateur et centralisateur est en plein
essor, un tel geste collégial met de l’avant une
certaine autonomie de l’épiscopat
latino-américain.
Cependant, il faut bien admettre que cette collégialité a été
malmenée à maintes reprises : la convocation, le
choix des thèmes, la nomination du président,
l’approbation des représentants, l’inclusion des
membres de la curie romaine, le discours
programmatique du pape, tout cela est venu de
Rome. Le document final approuvé par le pape
comporte, par ailleurs, de nombreuses
modifications souvent significatives – notamment
en ce qui a trait aux communautés ecclésiales de
base (CEB) – par rapport à la version finale
pourtant votée à la quasi-unanimité par les
évêques. Cela a soulevé une vive indignation
dans le rang des évêques et des communautés
chrétiennes latino-américaines. En réponse à ces
accusations, le secrétaire général du CELAM,
l’évêque argentin Andrés Stanovnik, s’est
contenté de déclarer que ces modifications
avaient été faites en accord avec le CELAM et à
la suite de suggestions proposées au pape par
divers organismes de la curie romaine chargés de
la relecture du document final. Il a ajouté que
de toute façon, le CELAM « ne constitue pas un
organisme indépendant mais est en communion avec
et sous l’autorité du pape de telle manière que
le pape a toute autorité d’apporter des
modifications qu’il considère convenables aux
textes formulés par l’assemblée ».
Un autre aspect problématique est la présence en force des
nouveaux mouvements ecclésiaux, centrés sur le
culte et une quête individuelle de Dieu qui a eu
pour effet de jeter dans l’ombre la singularité
et l’importance de l’action pastorale et sociale
des CEB, ramenées sous le dénominateur commun de
« communautés nouvelles ».
Par ailleurs, la préoccupation à l’égard de l’exode des
catholiques et la perte d’importance de l’Église
dans la société latino-américaine n’ont pas
conduit à une autocritique de l’Église et de ses
structures : ministère, cléricalisme croissant,
prédominance de l’orthodoxie doctrinale et
morale. On a attribué plutôt la faute aux
impacts de la globalisation, au manque de
profondeur de la foi de la majorité des
catholiques. De cette manière, l’espoir d’un
changement structurel majeur dans l’Église
semble écarté. Au lieu de cela, on fait appel à
la bonne volonté des fidèles pour qu’ils
prennent conscience de la grandeur de la
vocation chrétienne et de sa triple
implication : être disciple du Christ, vivre
cette réalité dans l’Église et être ouvert à
devenir missionnaire de l’Évangile de la vie.
Aparecida garde vivant, à maints égards, le souffle
prophétique de Medellin, non sans l’édulcorer...
Bien qu’on y parle de libération, on y omet
étrangement toute allusion à la théologie de la
libération. À Medellin, l’Église voulait
témoigner de la vie simple et dépouillée; à
Aparecida, elle témoigne de la « joie » de la
rencontre avec Jésus. Serait-ce là une touche
postmoderne, charismatique?
Medellin est à l’origine du mouvement d’insertion des
religieux et religieuses au milieu des pauvres
qui a été, durant les décennies suivantes,
soutenu et encouragé par les différentes
Conférences religieuses d’Amérique latine.
Aparecida n’hésite pas à critiquer la
« tentation séculariste » de cette manière de
vivre la « vie consacrée » et insiste plutôt sur
la communion à l’évêque et sur une pauvreté
conçue comme liberté à l’égard du marché et de
la richesse.
Dans le domaine de l’éducation, les évêques se sont
préoccupés de l’identité catholique. C’est à
partir de celle-ci que doivent se comprendre la
dimension sociale et la formation intégrale de
l’éducation. Or, l’idée de libération, mise de
l’avant par Medellin accentuait plutôt, dans la
perspective du penseur et éducateur brésilien
Paulo Freire, sa dimension de conscientisation,
en vue de la transformation sociale de la
réalité.
Le document final évite le thème de la sexualité et le grave
problème du ministère sacerdotal, réservé aux
hommes célibataires, bien que les évêques
brésiliens aient fait des suggestions
audacieuses à propos des prêtres réduits à
l’état laïc. Aux femmes, on a garanti au moins
une présence effective dans les ministères
confiés aux laïcs et au sein des instances de
planification et de décisions pastorales.
Si la question de l’œcuménisme et du dialogue interreligieux
est bel et bien abordée, c’est sans grande
créativité. Le texte répète seulement les
affirmations du Concile et des papes précédents,
le ton est à la défense de l’identité
catholique. Cette quasi-obsession ferme le
dialogue avec les autres Églises et religions.
L’expression « option préférentielle pour les pauvres » est
conservée en tant que conquête définitive de
notre vie ecclésiale. Il manque seulement des
pistes pastorales concrètes. Le terme libération
qui apparaît souvent dans le document se voit
ainsi affaibli, sans grande incidence sur la
réalité sociale. On craint encore une déviation
idéologique vers le socialisme ou le marxisme.
L’assemblée étant terminée, les églises locales recevront les
« talents » selon la parabole évangélique. Le
dilemme est soit de les enterrer, soit de les
faire fructifier. Souhaitons qu’ils se
multiplient abondamment pour le bien des peuples
du continent.
Mais, dès à présent, on ne peut faire autrement que ressentir
une impression ambivalente. D’un côté, Aparecida
témoigne d’une Église non plus repliée sur
elle-même mais lancée dans l’aventure de
l’Évangile. Certes, on y voit un certain
volontarisme, mais la réalité se chargera bien
de confronter l’Église à l’exigence de réformes
en profondeur, notamment en ce qui concerne les
ministères.
D’un autre côté, Aparecida exprime aussi les craintes d’une
recrudescence de l’affirmation « catholique »,
avec un fort accent clérical, au détriment de
l’œcuménisme et du dialogue interreligieux. Le
rôle prépondérant des laïcs, hommes et femmes,
risque de demeurer seulement un vœu pieux sans
pouvoir se concrétiser en projet évangélisateur.
Or, il est clair que sans les laïcs, l’Église
d’Amérique latine n’a pas d’avenir!
L’expérience collégiale et fraternelle d’évêques qui ont des
visions pastorales différentes et qui entrent
dans un véritable dialogue avec les frères et
sœurs des autres Églises chrétiennes est
porteuse d’espoir. Cependant, le relent
d’autoritarisme et l’obéissance servile exigée
des instances supérieures, contraire à l’esprit
prophétique de liberté, ne sont pas sans semer
la crainte et jeter de l’ombre au tableau.
L’avenir nous dira quels chemins prendra
l’Église d’Amérique latine : les voies d’une
liberté courageuse ou bien celles des peurs
néoconservatrices!
(Relations, novembre 2007)
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