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Cet article a été rédigé en portugais et envoyé par le P. José Comblin au
mouvement También Somos Iglesia-Chile, le 3 août
2007.
Le projet de la Conférence d’Aparecida est
ambitieux. Il ne s’agit de rien moins que d’une
inversion radicale du système ecclésiastique.
Cela fait des siècles que la pastorale de
l’Église est centrée sur la conservation de
l’héritage du passé. Toutes les institutions
furent adaptées à cette finalité. Ce système fut
installé au XIIe siècle et, depuis lors, il n’a
quasiment pas changé. En conformité avec le
projet d’Aparecida, tout sera désormais orienté
en vue de la mission. La mise en œuvre de ce
projet va occuper tout le XXIe siècle.
Les évêques ont donc lancé ce projet, mais le
premier problème sera maintenant de convaincre
le clergé. La génération actuelle n’est pas
préparée à cette inversion de ses tâches. Il va
être nécessaire de changer radicalement la
formation et de préparer de nouvelles
générations sacerdotales bien différentes de
l’actuelle.
Faire en sorte que toute l’Église se fasse
missionnaire est une tâche gigantesque. Durant
le premier millénaire, la mission fut assumée
par les moines. Nombre d’entre eux devinrent
évêques et laissèrent une réputation de
fondateurs d’Églises. L’Église était alors
essentiellement rurale. C’est lors des XIe et
XIIe siècles que se créa le système des
paroisses. Mais le clergé paroissial était
ignorant. Il n’avait en effet reçu aucune
formation.
Déjà au XIIIe siècle, saint Thomas d’Aquin se
plaignait de ce que le clergé n’évangélisait
pas, n’était pas missionnaire. Il montrait au
contraire que c’était les Ordres Mendiants qui
en fait évangélisaient.
La même plainte s’est répétée durant tous les
siècles qui ont suivi jusqu’à aujourd’hui. La
mission fut assumée par les Mendiants à partir
du XIIIe siècle et, depuis lors, par les
Sociétés de prêtres missionnaires comme la
Congrégation de la Mission de saint Vincent de
Paul, la Congrégation des Rédemptoristes de
saint Alphonse de Ligori et d’autres. En
Amérique Latine, la mission fut assumée, en
premier lieu, par les Franciscains qui
fournirent plus de la moitié des missionnaires.
Les Dominicains furent surtout importants au
XVIe siècle. Les Carmes et les Augustins
arrivèrent avec moins de missionnaires, tout
comme les Bénédictins. Vinrent ensuite diverses
congrégations.
Au XXe siècle, ces Ordres et Congrégations
prirent en charge des paroisses et, en
conséquence, seule une petite minorité se
consacra à la Mission. Ils utilisèrent des
méthodes adaptées aux XVIIe et XVIIIe siècles,
mais tout à fait inadéquates pour le XXe. Ils se
consacrèrent au monde rural alors que 80% de la
population latino-américaine migrait vers les
villes.
Et voici qu’arrive le projet épiscopal qui va
exiger un changement et de mentalité et de
comportement. La Mission sera la priorité et
elle laissera au second plan l’administration de
la petite minorité qui fréquente les paroisses.
Il sera nécessaire de modifier la formation
sacerdotale de manière radicale. Les religieux
vont devoir revenir à leur vocation initiale et
cesser d’être des administrateurs de paroisses
ou d’œuvres diverses.
Il y a de cela quelques années, j’avais écrit
que don Helder était le modèle d’évêque du XXIe
siècle. Don Helder était missionnaire et il
avait un excellent collaborateur pour toutes les
tâches administratives. Surtout depuis sa
conversion en 1955, et sa nouvelle conversion
lors de son arrivée à Recife, don Helder fut
l’homme du contact personnel. Il était capable
d’attirer, capable de transformer les personnes
avec lesquelles il entrait en communication de
façon à ce qu’elles sentent la nécessité de
changer de vie. Il avait le don d’éveiller des
vocations de chrétiens missionnaires.
1. Les thèmes les plus significatifs du document final
En premier lieu, il nous faut mettre en relief
le choix du thème général de toute la
Conférence. Il y a une trentaine d’années, on ne
parlait pas de mission en Amérique Latine. Dans
la mentalité populaire, les missionnaires
étaient les prêtres, les religieux et
religieuses, qui venaient d’Europe et d’Amérique
du Nord pour renforcer les cadres des églises
locales. Ils pouvaient aussi être les
prédicateurs des missions (traditionnelles).
Il s’agissait d’un héritage colonial. La
missiologie ne figurait même pas dans les
programmes de la formation sacerdotale. C’était
la spécialité de quelques-uns qui allaient se
consacrer aux régions les plus dépeuplées ou
retirées comme l’Amazonie. Étaient missionnaires
les évangélisateurs des Indiens et la majorité
d’entre eux étaient des étrangers.
Ceci ne veut pas dire qu’il n’y avait pas de
catholiques, prêtres, religieux, religieuses, et
surtout de laïcs, qui étaient missionnaires. Ils
ne savaient pas qu’ils étaient missionnaires
parce qu’ils n’avaient aucune visibilité et
n’avaient pas de statut défini. Ils étaient des
missionnaires anonymes.
Depuis lors, on a connu beaucoup d’expériences
qui se présentèrent comme missionnaires. Le mot
missionnaire entra dans l’usage commun du peuple
qui identifie désormais certaines personnes
comme missionnaires. Beaucoup de groupes
adoptèrent le nom de missionnaires. Aujourd’hui,
la conscience d’une nécessité de la mission au
sein d’une société toujours plus sécularisée a
beaucoup augmenté. La Ve Conférence du CELAM a
recueilli ce qui se prépara durant 30 ans.
En second lieu, il faut souligner que la
Conférence décida de revenir à la méthode de
Medellin et Puebla, c’est-à-dire au schéma
voir-juger-agir de l’Action Catholique (n. 19).
On insiste beaucoup sur cette continuité (n.
391-398). Il est difficile de ne pas percevoir
dans cette insistance une discrète expression de
repentir et de volonté d’y revenir. On ne peut
nier que l’influence de Medellin et Puebla avait
diminué ces dernières années. Il ne manquait pas
de prêtres qui disaient clairement que Medellin
était désormais dépassé et qu’il n’était plus
utile pour l’Église actuelle. C’est pourquoi, il
faut souligner cette forte insistance de la
Conférence d’Aparecida.
Cette continuité avec Medellin et Puebla se
manifeste avant tout dans deux thèmes
fondamentaux de la Conférence : l’option pour
les pauvres et les communautés ecclésiales de
base. Ce sont justement les deux thèmes qui
avaient été mis en question ou traités avec
indifférence comme étant des choses appartenant
au passé. Ils avaient disparu lors du synode
romain de 1997 : l’Église en Amérique. Bien que
dans les textes officiels de certains pays
(surtout au Brésil) on mentionnait encore
l’option pour les pauvres et les communautés de
base, la situation d’ensemble était bien
différente. Il suffit de rappeler le texte que
publia un jour le P. José Marins, qui avait été
un apôtre infatigable des CEB (Communautés
Ecclésiales de Base) dans toute l’Amérique
latine. Il était d’une rare amertume. Au Brésil,
il est difficile d’imaginer jusqu’à quel point
l’option pour les pauvres et pour les
communautés de base avait disparu dans divers
(« beaucoup » serait plus juste!) pays
d’Amérique latine.
La Conférence d’Aparecida renouvelle l’option
pour les pauvres (397, 398, 399). Il ne s’agit
pas d’une formule conventionnelle. Le texte se
fait insistant : « assumant avec une force
nouvelle cette option pour les pauvres » (399).
Ici aussi on trouve un certain accent de
repentir comme la conscience de ce que cette
option avait perdu son urgence dans la pastorale
de l’Église et qu’elle n’était plus vécue comme
une priorité. En plus de cela, le texte
reconnaît que les pauvres sont sujets de
l’évangélisation et de la promotion humaine
(398). Voir tout le paragraphe (391-398).
Le texte va jusqu’à utiliser deux fois le mot
« libération » qui était un mot interdit. Il est
vrai que la libération est nuancée par
l’adjectif « authentique » (399) ou
« intégrale ». Mais le mot est présent, ce qui
signifie que désormais on peut de nouveau
l’utiliser (385).
Le document de conclusion parle explicitement
des Communautés Ecclésiales de Base (178-179).
C’est la partie du document qui a subi le plus
de corrections à Rome, car le texte des évêques
était beaucoup plus incisif. Même ainsi, le
texte énonce tous les fruits positifs des
Communautés Ecclésiales de Base (CEB),
reconnaissant qu’elles furent la concrétisation
de l’option pour les pauvres.
Les évêques avaient écrit : « Nous voulons
réaffirmer avec force et donner une nouvelle
impulsion à la vie et à la mission prophétique
et sanctificatrice des CEB dans le suivi
missionnaire de Jésus. Celles-ci ont été une des
grandes manifestations de l’Esprit dans l’Église
d’Amérique latine et des Caraïbes depuis Vatican
II » (194). Ces phrases ont été censurées et le
texte en est resté affaibli. D’autres
corrections vont dans le même sens. Mais le
texte des évêques existe et peut être consulté.
Pour la conscience latino-américaine, il est
plus significatif que les censures.
Dans le texte des évêques il y a une
reconnaissance de ce que les CEB ne purent se
développer, malgré leur valeur, et que divers
évêques y mirent un frein. Maintenant les
évêques veulent lever ces restrictions et donner
une nouvelle vie à ces communautés pauvres.
Même avec les restrictions du texte final
corrigé par Rome, il vaut la peine de lire
attentivement les n. 178 et 179. Les meilleurs
chapitres du document sont les chapitres 7 et 8
sur la mission. C’est là que l’on trouve les
affirmations les plus fortes.
« L’Église a besoin d’un choc important qui
l’empêche de s’installer dans la facilité, la
stagnation et la tiédeur, en marginalisant les
pauvres du Continent » (362).
« La conversion pastorale de nos communautés
exige que l’on passe d’une pastorale de pure
conservation à une pastorale décidément
missionnaire » (370).
« La pastorale de l’Église ne peut faire
abstraction du contexte historique » (367).
Voir surtout les n. 362-370.
Le changement doit toucher toutes les
institutions de l’Église. Il commence par la
réforme de la paroisse. Celle-ci devra être
subdivisée en unités plus petites (372), de
petits groupes où se vit une meilleure relation.
Nous veillerons à ce que ces petites communautés
ne reproduisent pas la structure et l’activité
de la paroisse. Il est vraiment bon que la
Conférence fasse allusion au mauvais
fonctionnement de la paroisse en tant
qu’institution inadéquate pour notre temps
d’urbanisation croissante et de sécularisation.
Le chapitre 8 élabore une pastorale sociale qui
va être réaffirmée et renforcée (401-404). Le
document énumère les nouvelles catégories de
pauvres qui ont surgi ou se sont développées ces
derniers temps.
En finale, le document assume des défis
contemporains: l’écologie et les problèmes
d’environnement, ainsi que la pastorale urbaine.
Le programme de pastorale urbaine est très
complet et définit des tâches qui vont exiger la
collaboration de millions de personnes formées
pour cela. Le défi de la pastorale urbaine avait
déjà été défini par des sociologues catholiques
à la fin du XIXe siècle. Cent ans plus tard, la
hiérarchie assume le défi. L’Église catholique
garde encore des structures ainsi qu’une
mentalité rurales. Dans la société rurale la
paroisse s’identifie avec la société.
Maintenant, les choses ont tellement changé que
l’immense majorité des citoyens vit en marge de
l’Église et ne recourt à elle que pour le moment
de la naissance et de la mort, ou ne recourt aux
saints qu’en cas de maladie.
Dans le deuxième chapitre, on trouve une
présentation développée de la réalité de
l’Amérique latine. Cette présentation fit appel
à l’aide de spécialistes et de scientifiques.
Aussi offre-t-elle des informations passablement
complètes et détaillées. C’est un exemple de
collaboration entre la hiérarchie et les laïcs.
Cependant, le document n’en arrive pas à
condamner le capitalisme ni le système actuel de
globalisation, bien qu’il en ait montré tous les
vices. Il ne pouvait aller plus loin que ce qui
s’appelle la Doctrine Sociale de l’Église, qui
est tellement silencieuse ces derniers temps.
Il est clair que dans les autres chapitres on
trouve aussi beaucoup de choses importantes qui
présentent des orientations pour la mise en
route du projet global. Mais un article n’offre
pas l’espace suffisant pour commenter tous ces
points. On va certainement publier de larges
commentaires du document d’Aparecida pour
analyser celui-ci dans sa totalité.
2. Quelques doutes
Le projet d’Aparecida est tellement radical
qu’un doute surgit : qui va mettre ce programme
en pratique? L’histoire montre que tous les
changements profonds dans l’Église furent
réalisés par des personnes nouvelles, formant
des groupes nouveaux et créant un nouveau style
de vie; et ce toujours à partir d’une option de
vie dans la pauvreté. Ce ne furent jamais celles
établies dans le leadership ni dans les
structures installées. Celles-ci ne parviennent
pas à sortir de leur rôle traditionnel. C’est ce
qui fait penser que le clergé actuel ne remplit
pas les conditions pour appliquer ce programme.
Je n’ai jamais pu oublier ce qui arriva lors du
passage du XIIe au XIIIe siècle. Il y eut une
avalanche de phénomènes religieux semblables à
l’expansion des pentecôtistes actuellement. De
nouveaux animateurs religieux apparurent qui
parvinrent à attirer et convertir une multitude
de catholiques. Naquit en très peu de temps tout
un monde de communautés qui reçurent divers
noms. Celui d’Albigeois fut le plus utilisé.
Personne ne parvenait à freiner le mouvement. Le
Pape Innocent III demanda à l’Ordre des
Cisterciens, qui était le plus puissant à ce
moment, d’assumer la mission de convertir les
hérétiques ou, du moins, de freiner ce mouvement
d’expansion. Ce fut un échec total. Les
Cisterciens venaient de monastères très riches
et ne savaient pas parler aux pauvres. Ils
étaient des missionnaires riches, sans capacité
missionnaire.
Alors apparurent quasi simultanément François
d’Assise en Italie et Dominique de Guzman en
Espagne. Ils choisirent le chemin de la
pauvreté, vivant d’une vie réellement
évangélique. Ils évangélisèrent les masses
populaires et du monde rural et celles des
villes. Et ils obtinrent ce que les Ordres
puissants n’avaient pu obtenir. De ceux-ci
naquirent, en peu d’années, ceux qu’on appela
les Franciscains (les frères mineurs) et les
Dominicains (les frères prêcheurs) qui furent
des milliers en peu de temps. Ils s’installèrent
au milieu du peuple et furent des missionnaires
itinérants, toujours à la recherche du peuple
des pauvres. Ils donnèrent à l’Église une autre
physionomie. Ils constituaient une structure
différente dans laquelle le monde des pauvres,
qui ne se reconnaissait pas dans les Ordres
monastiques, se retrouvait. Le clergé
paroissial, pour sa part, recueillit les
conversions faites par les Mendiants, mais il
avait été incapable de réaliser le changement
nécessaire.
Actuellement, il y a déjà dans l’Église de tels
chrétiens qui partagent la vie du monde des
pauvres. Mais ils sont peu connus et peu
valorisés. Ils sont plus tolérés qu’appuyés, car
ils ne correspondent pas au schéma officiel. En
effet, ils n’ont pas leur place dans le droit
canonique. Ce sont généralement des laïcs,
encore qu’il y ait aussi des évêques ou des
prêtres qui firent leur conversion et
s’échappèrent de la structure dans laquelle ils
étaient fourrés.
Personnellement, je crois que les futurs
missionnaires capables de changer la physionomie
de l’Église seront des laïcs, des missionnaires
laïcs.
Comment va commencer l’application du programme
d’Aparecida? Il ne pourra se réaliser à partir
du haut vers le bas. Il ne pourra démarrer avec
un plan théorique. Il commencera avec des
personnes volontaires prêtes à entrer dans une
aventure mais, cette fois, avec l’appui de la
hiérarchie. On ne leur donnera aucun programme
préalable parce que l’Esprit leur montrera ce
qu’ils peuvent faire. Si leur action
missionnaire ne jaillit pas de l’intérieur
d’eux-mêmes, elle restera sans effet ; parce
qu’elle ne sera pas un témoignage vivant, le
seul qui puisse toucher le cœur de leurs
auditeurs.
On n’ira pas plus vite en planifiant. Personne
ne planifia la naissance ou la vie de saint
François. Il apparut et le Pape le confirma. Ces
dernières années, dans beaucoup d’endroits, les
diocèses réalisèrent des années missionnaires,
des missions populaires, sans aucun succès. Tout
resta sur papier; parce qu’au lieu de partir des
personnes volontaires qui se sentaient peu
valorisées, et plus tolérées qu’appuyées dans
leur vocation missionnaire, ils confièrent la
mission aux agents pastoraux de la structure
diocésaine ou paroissiale. On ne peut concentrer
la mission dans l’église paroissiale parce que
les pauvres ne fréquentent pas l’église
paroissiale. Ils perçoivent tout de suite que
celle-ci n’appartient pas à leur culture.
On n’ira pas plus vite en donnant des cours pour
enseigner une doctrine; parce que l’Esprit
montrera aux missionnaires ce qu’ils doivent
dire et faire. Ce que l’on peut faire c’est
accompagner l’attente de la voix de l’Esprit. La
hiérarchie a un rôle fondamental qui consiste à
faire le discernement de l’Esprit à partir de la
tradition chrétienne, et à stimuler une
spiritualité de l’attente et de la fidélité à ce
que dit l’Esprit.
En Amérique latine, l’appui des évêques et des
prêtres est fondamentale. En effet, surtout dans
le monde des pauvres, les catholiques sont
timides, peu sûrs d’eux; ils n’ont pas confiance
en leurs propres qualités. Il faut appuyer,
accepter des erreurs ou des échecs temporaires.
On ne peut réussir du premier coup. La
hiérarchie devra organiser l’harmonie entre tous
les charismes.
Comment se fera la formation? Qu’entend-on par
formation de missionnaires? La formation
actuelle dans les séminaires ou dans les
facultés de théologie prépare justement au
contraire. Le système actuel donne une formation
académique ou avec des prétentions académiques.
Au Brésil, beaucoup ont donné de l’importance à
la reconnaissance des études du séminaire par le
Ministère de l’Éducation. Admettons ! Mais une
chose est certaine : c’est que le Ministère de
l’Éducation n’a pas de projets missionnaires.
Les certificats officiels sont perçus comme une
garantie précisément par ceux qui ne se sentent
pas une vocation missionnaire très forte. Je
n’ai rien contre ces certificats académiques,
mais ceux-ci n’ont rien à voir avec la mission.
La formation académique, sans contact avec le
peuple, tourne à vide pour préparer à la
prédication. Les prêtres furent préparés pour
être de petits professeurs de théologie. Rien
que cela explique bien des choses pour ce qui
concerne les problèmes de l’Église qui furent
dénoncés par le document d’Aparecida.
La formation missionnaire inclut premièrement
une spiritualité forte et radicale centrée sur
la Bible en général, mais surtout sur les
Évangiles, c'est-à-dire, sur la vie terrestre de
Jésus.
En second lieu, la formation consiste à
multiplier les rencontres avec des gens, des
familles, des groupes. Le missionnaire a besoin
d’apprendre à être présent dans tous les lieux
où se passe la vie sociale. Cette présence est
comme un signe de vie renouvelée, animée par la
foi, l’espérance et la charité. Il ne s’agit pas
de se montrer dans les événements sociaux, mais
de connaître et de découvrir les personnes qui
sont sensibles aux appels de l’Esprit, et de
savoir dire les paroles qui marquent.
Exposer la doctrine n’a jamais converti
personne. C’est dans la vie de certaines
personnes que Jésus se manifeste et pas dans la
doctrine. Les missionnaires ne se forment pas
par des cours, des séminaires ou des discussions
abstraites. Mais il faut apprendre le langage
populaire. Quelques prêtres ou évêques savent
faire cela parfaitement : ce sont des
missionnaires qui le sont devenus par la grâce
de Dieu, en dépassant les schémas de la
formation académique qu’ils ont reçue. Un
exemple : frère Carlos Mesters.
La formation par le chemin de l’endoctrinement
est apparue après la Révolution Française pour
garantir la foi des prêtres qui devaient
apprendre à résister aux hérésies de l’époque.
La résistance aux hérésies n’est plus une
urgence actuellement.
Je ne puis manquer de signaler un problème, qui
n’est pas seulement d’Aparecida, mais de toute
l’Église occidentale, des Conciles occidentaux,
des documents du magistère, y compris de Vatican
II. L’Église occidentale ignore l’Esprit Saint.
Il est clair que l’Esprit Saint est mentionné de
nombreuses fois, y compris dans le document d’Aparecida.
Mais c’est toujours pour renforcer l’énoncé fait
par la hiérarchie ou par le clergé en général.
La hiérarchie définit la conduite de l’Église
et, ensuite, elle demande à l’Esprit Saint qu’il
réalise ce qui a déjà été décidé. On suppose que
tout ce qui procède de la hiérarchie procède de
l’Esprit Saint; que c’est la même chose. On ne
se risque pas à prier pour que l’Esprit Saint
vienne illuminer notre esprit. Or Il est présent
dans le monde et montre par des signes clairs ce
que Lui souhaite.
Les Orientaux sont beaucoup plus sensibles à cet
aspect que l’Église d’Occident. En Amérique
latine, l’Église orientale est peu présente et
n’a pratiquement aucune influence. L’Église
latino-américaine est fille de l’Occident de
façon quasi exclusive.
L’enseignement du Nouveau Testament est
différent, tant dans la théologie de Paul que
dans celle de Jean. Pour saint Paul, l’Église
est dirigée par les dons de l’Esprit Saint (1
Cor 12, 4-11 ; 27-30). Et le premier de ses dons
est le don de « l’apostolat » (1 Cor 12,28).
Quand Paul parle des apôtres il ne se réfère pas
aux Douze, mais à ces disciples qui, comme lui,
se transformèrent en missionnaires parce qu’ils
furent envoyés par l’Esprit Saint.
Le don de gouvernement vient en septième
position. En deuxième lieu apparaissent les
prophètes qui sont considérés comme fort
importants (1 Cor 14). Ces dons sont répandus et
apparaissent soudainement de manière
imprévisible. Personne n’a préparé ni formé Paul
comme missionnaire. Il a reçu un don de l’Esprit
Saint et il a ouvert un chemin authentique et
sûr pour le peuple des disciples qu’il parvint à
réunir.
L’Esprit Saint est présent dans l’Église
d’aujourd’hui comme il le fut toujours. C’est
Lui qui montre les chemins à prendre pour suivre
Jésus. La théologie de Jean affirme que l’Esprit
enseignera la portée de la vie de Jésus dans les
circonstances les plus diverses. Jésus n’a
laissé aucun programme d’apostolat. Mais il a
promis que l’Esprit serait là pour montrer de
quelle manière nous pouvons actualiser la vie
qui fut sienne dans les circonstances les plus
diverses de l’histoire. Jésus n’a pas voulu
enfermer l’histoire dans un cadre stable, mais
il a promis que l’Esprit serait présent pour, en
chaque situation, enseigner le sens des actes et
des paroles qu’il réalisa ou prononça dans le
contexte déterminé et limité de la Galilée (Jn
14, 26; 16, 13-15).
Mais on ne peut accuser la Conférence d’Aparecida,
parce que toute l’histoire de l’Église
d’Occident fut bien la même. Une conversion plus
radicale serait toujours bien nécessaire pour
revenir aux enseignements du Nouveau Testament
sur l’Esprit.
3. Les problèmes
À mes yeux, la partie la plus faible du document
est sa christologie. On devait s’y attendre. Ce
n’est pas par hasard que la Notification,
envoyée à Jon Sobrino, a été publiée à la veille
de la Conférence d’Aparecida. Nous nous trouvons
en effet, exactement ici, face au plus grand
problème théologique actuel. Car telle est la
question : que signifie l’humanité de Jésus?
Quelle est la signification, la portée des
paroles et des actes de Jésus tels qu’ils sont
relatés par les Évangiles? En quoi consiste
l’humanité de Jésus? Qu’est-ce qu’être homme?
Le texte rappelle beaucoup de bonnes choses
tirées des évangiles, qui le montrent comme un
maître de sagesse et le révélateur d’un mode de
vie proposé à l’imitation par les disciples. On
y trouve une énumération d’actes et de belles
paroles de la vie de Jésus. Mais il manque la
synthèse et ce qui regroupe toutes ces paroles
et ces actes en une vie humaine (129-135).
Cette énumération ne nous livre pas la
signification de la vie humaine de Jésus ni de
son ministère missionnaire. La vie des humains
doit s’interpréter à partir du contexte
historique dans laquelle elle se situe. Ici, on
ne parle pas du contexte historique. C’est comme
si Jésus était en dehors de l’histoire, comme un
maître qui vole par dessus les siècles. Chaque
être humain construit sa vie à partir du
contexte historique qui l’interpelle et l’amène
à définir ses options quant à ses objectifs et
les moyens qu’il va mettre en œuvre. Chacun a un
projet dans lequel il attribue une finalité à sa
vie. Si Jésus fut homme, il devait en être ainsi
pour lui aussi.
Commençons par l’annonce que fait Jésus : le
Royaume de Dieu (101-128). Qu’ont pu comprendre
les paysans de Galilée quand Jésus leur parlait
du Royaume de Dieu? Ils étaient en train de
souffrir le poids du joug du pouvoir romain, du
royaume de l’empereur. Et voilà que Jésus vient
annoncer que ce royaume va tomber. C’était
exactement ce qu’ils attendaient ; en tout cas
ce qu’attendaient les pauvres opprimés par le
pouvoir extrêmement dur des Romains. La majorité
pensait que cela n’arriverait que dans un monde
nouveau, après la destruction de ce monde comme
l’annonçaient les prédications apocalyptiques.
Mais Jésus vient annoncer que cela arrivera dans
ce monde-ci. Le royaume de Satan, incarné dans
le pouvoir romain va tomber et viendra un autre
royaume… Jésus connaissait bien toutes les
conversations, toutes les plaintes et les
espérances de son peuple. Il parlait pour ces
gens-là. On comprend qu’il fut reçu et acclamé
avec enthousiasme par le peuple de gens simples
de Galilée.
Après cette annonce, Jésus eut à expliquer
comment serait le Royaume de Dieu et sa
différence radicale d’avec le royaume de César.
Même les douze eurent bien des difficultés pour
accepter les explications de Jésus.
Ce qui n’apparaît pas dans le document est que
l’Évangile de Jésus fut une Bonne Nouvelle pour
certains et une Mauvaise Nouvelle pour d’autres.
Jésus n’a pas traité tout le monde de la même
manière. La Bonne Nouvelle s’adresse aux pauvres
et la Mauvaise aux riches (Lc 6,20-26).
L’Évangile de Marie ne fut pas différent : « Il
renversa les puissants de leurs trônes et il
exalta les humbles. Il combla de biens les
affamés et renvoya les riches les mains vides »
(Lc 1,52-53).
À la base de la psychologie de Jésus il y avait
la compassion pour les opprimés et l’indignation
envers les oppresseurs. Pourquoi cela
n’apparaît-il pas dans un document qui prétend
renouveler l’option pour les pauvres? Il y a une
contradiction entre la deuxième et la troisième
partie du document.
En second lieu, n’apparaît pas le conflit avec
les chefs du pays que Jésus dénonce comme
usurpateurs et oppresseurs. Ce qui tient une
place essentielle dans les Évangiles n’apparaît
pas, à savoir le conflit de Jésus avec les
prêtres, les docteurs de la loi, les pharisiens,
les grands de ce temps-là (Mc 11-13; Mt 23; Lc
20; Jn 8). Ce conflit est le fil conducteur des
Évangiles. Tous présentent la mission de Jésus
comme un chemin qui mène à la mort. Dès le
début, les chefs veulent le tuer. Jésus dénonce
la domination des grands, associés aux Romains,
et il reste fidèle à cette mission qui est celle
de sa vie jusqu’à ce qu’ils le tuent.
La mort de Jésus fut une conséquence de son
action. Elle fut comme la conclusion finale de
son ministère. Le document parle de Jésus qui
fit don de sa vie (139). Jésus fut mis à mort
parce qu’il voulut rester fidèle à sa mission de
dénoncer la corruption des chefs de son peuple,
eux qui imposaient un joug insupportable au
simple peuple. Jésus était juif! Et comme juif,
il était scandalisé par l’usage que les chefs
faisaient de la Loi. Jésus voulait libérer son
peuple du mensonge et de la domination des
élites. Selon son interprétation de la Loi, les
élites opprimaient le peuple des pauvres.
C’est cela qui fut le projet de Jésus. Ce qu’Il
offre à ceux qui le suivent c’est de répéter la
même trajectoire à chacun des moments de
l’histoire. Donc, au cœur de la mission se
trouve la persécution, la mort, la mort sur la
croix, une mort infamante.
Le document, cependant, fait à peine quelques
allusions fort discrètes à la mort de Jésus sans
dire pourquoi il fut mis à mort et quel fut le
sens humain de cette mort. Le texte fait
allusion aux martyrs d’Amérique latine, mais
sans expliquer en quoi a consisté ce martyre
(140); comme si le martyre était une valeur en
soi, un exemple de vie héroïque. Il ne situe pas
les martyrs dans leur contexte historique et,
pour cela, la mort de Jésus n’est pas située non
plus dans son contexte historique. C’est comme
s’ils étaient un exemple de vertu sans motif,
sans relation avec leur ministère de prophètes.
Le document dit simplement que Jésus offrit sa
vie. Cela peut signifier beaucoup de choses,
mais cela n’évoque pas le contexte historique ni
le lieu de cette mort dans la vie humaine de
Jésus.
Dans les Évangiles, la croix est au centre de la
christologie de la vie humaine de Jésus.
Celle-ci n’est pas au centre de la christologie
du document de nos évêques. Nous avons
l’impression que le texte a voulu éviter toute
référence au conflit avec les Romains et avec
les autorités d’Israël. C’est un évangile sans
conflits, qui ne respire que la pure bonté.
Mais pourquoi un évangile sans conflits? Pour ne
pas avoir à reconnaître la signification du
martyre de tant de Latino-américains crucifiés
dans la seconde moitié du siècle précédent. Les
élites veulent cacher la responsabilité
historique qu’ils ont en ces martyres du XXe
siècle. Le souvenir de ces martyrs offense les
classes dirigeantes de beaucoup de pays.
C’est pour cela que les allusions aux martyrs
sont très discrètes. Les martyrs sont présentés
comme des héros mais on ne dit pas pourquoi ils
sont morts. Mais un évangile sans conflits : qui
peut vouloir cela? C’est exactement l’évangile
qui satisfait la bourgeoisie. Cette christologie
est bourgeoise dans son inspiration. Elle
n’exprime pas ce que sentent les pauvres ni de
quelle manière eux comprennent la vie et la mort
de Jésus. Nous nous trouvons en une situation de
conflit entre deux christologies : une qui est
bourgeoise et une autre qui est celle des
pauvres. Ce conflit existe depuis le début de
l’Église.
Le même manque d’historicité se retrouve dans la
description de la réalité ecclésiale de la
première partie. Le texte fait une énumération
des aspects positifs et négatifs de l’Église
latino-américaine (98-100). Mais on ne situe pas
les aspects positifs pas plus que les négatifs,
dans leur contexte historique. C’est comme si
tout avait un sens identique.
Il ne se fait aucune analyse des structures. Le
texte attribue la responsabilité et la faute à
« certains catholiques qui se sont éloignés de
l’Évangile » (100h). Les aspects négatifs sont
dus à « des déficiences et des ambiguïtés » de
certains des membres (de l’Église). Si c’était
cela le problème, il n’aurait pas été nécessaire
de réunir toute une Conférence au niveau
continental. Il suffirait d’envoyer un bon
confesseur à ces quelques catholiques.
De façon générale, les documents de l’Église
n’interrogent pas les structures. Bien sûr que
les membres de l’Église ne sont pas pires
maintenant qu’ils ne l’étaient auparavant. Les
problèmes ne sont pas les personnes, mais les
structures. Quelque chose de cela apparaît
implicitement dans la troisième partie, par
exemple quand l’on traite de la paroisse. Mais
une analyse plus profonde serait très utile. Il
faudra bien la faire un jour.
Le silence quasi total sur les mouvements
pentecôtistes est surprenant. On y trouve à
peine quelques brèves allusions (100g). En son
temps, Harvey Cox écrivit qu’il s’agissait du
phénomène religieux le plus important du XXe
siècle, quasi aussi important que la Réforme du
XVIe siècle. Il ne se fait aucune analyse de
cette réalité comme s’il s’agissait d’une chose
sans importance qui ne constitue pas un
problème.
Cependant, le pentecôtisme est en pleine
expansion dans tous les continents et aussi en
Amérique latine. Beaucoup de catholiques
quittent l’Église pour s’intégrer à une
communauté pentecôtiste. Ses pasteurs sont
innombrables. Dans beaucoup d’endroits du monde
des pauvres, les pentecôtistes sont déjà plus
nombreux que les catholiques.
Il serait bien nécessaire d’analyser les raisons
de ce succès. Il ne fait pas de doute que le
pentecôtisme répond aux aspirations d’une grande
partie du monde populaire. Il vaut la peine
d’étudier son message, sa méthodologie, ses
formes d’organisation. Fermer les yeux, comme si
le phénomène n’existait pas, peut relever de la
politique de l’autruche.
Quand on fait la description de la société
actuelle, surtout de la culture contemporaine,
beaucoup oublient qu’il existe deux sociétés
très séparées et deux cultures bien différentes.
Il y a la culture prise en compte par les
scientifiques et les philosophes, qui est la
culture de ceux qui font partie de la nouvelle
société, et la culture des exclus.
En conclusion, la Conférence d’Aparecida
constitue un événement imprévu. Une nouvelle
conscience est en train de naître. Les évêques
ont pu recueillir les aspirations de la minorité
plus sensible aux signes des temps. Le document
final est motif d’une espérance renouvelée pour
les aînés et il offre aux jeunes quelques
orientations bien précises.
Traduction Edouard Mairlot (espagnol) et
Jean-Loup Robaux (portugais)
pour le site ami
PAVÉS
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