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Le 23 mars 2007
Jon,
mon ami et mon frère,
La
« notification » de la Congrégation pour la
Doctrine de la Foi (ex-Saint Office) qui
condamne certaines de tes propositions sur le
Christ parce qu’elles ne seraient pas conformes
à la foi chrétienne, m’a rempli d’une profonde
tristesse. J’ai vu fonctionner contre toi la
même méthode et le même genre de procédure qui
furent utilisés contre moi au sujet de la
doctrine sur l’Église. La méthode est celle du
pastiche qui consiste à découper de bouts de
phrases pour les combiner avec d’autres. Se crée
ainsi un sens nouveau qui ne correspond plus à
ce qu’a écrit l’auteur. Et sinon, ils déforment
les textes de manière telle que l’auteur ne se
reconnaît plus en eux. Je comprends et j’appuie
ta décision courageuse : « Je ne me sens en rien
représenté dans le jugement global de la
notification ; c’est pourquoi il ne me paraît
pas honnête d’y souscrire. En outre, ce serait
manquer de respect pour les théologiens qui ont
lu mon travail et n’y ont pas rencontré
d’erreurs doctrinales ni d’affirmations
dangereuses. »
Car,
en fait, d’éminents spécialistes du sujet ont
analysé tes écrits, sur ta demande : Sesboüé de
France, Gonzalez Faus d’Espagne, Carlos Palacio
du Brésil, entre autres. Tous ont été unanimes
pour réaffirmer leur orthodoxie. Pourquoi ces
avis n’ont-ils pas compté ? Cela nous fait
suspecter que ta condamnation n’a été qu’un
prétexte pour porter, une fois de plus, un coup
à la théologie de la libération, celle qui est
engagée avec le peuple crucifié, chose que le
Vatican n’apprécie pas.
Mais
ce qui me fait le plus de mal est qu’ils t’aient
choisi, toi précisément, pour cet essai
d’épuration. Tu es un survivant du martyre,
quand, en novembre 1989, au San Salvador, toute
ta communauté de six jésuites, ainsi qu’une
employée et sa fille, furent assassinés par des
éléments des forces armées.
Tu
étais allé en Thaïlande pour me remplacer dans
un cours qui ne pouvait plus attendre. Et ainsi
as-tu échappé à être aussi assassiné. Ton
témoignage « Les six jésuites martyrs du San
Salvador » est une des plus belles pages de
spiritualité et d’émotion écrites dans l’Église
d’Amérique Latine. Ils t’ont choisi, toi, que je
considère comme le théologien latino-américain
le plus profond, celui qui articule le mieux
spiritualité et théologie, insertion au sein du
peuple crucifié et réflexion ; toi qui (je le
dis en toute sincérité) montres le plus haut
niveau des vertus insignes qui caractérisent la
sainteté. Ils ont séparé ton œuvre de ta vie
douloureuse et menacée, comme s’ils pouvaient
séparer le corps de l’âme. Seules des autorités
« charnelles » qui ont perdu tout sens de
l’Esprit, comme dirait Saint Paul, pouvaient
perpétrer une agression de cette importance.
Mais
il y a une raison encore plus profonde. Ta
théologie gêne les autorités religieuses qui se
sont installées dans le pouvoir sacré et se sont
fossilisées en lui. Tu as toujours insisté sur
le fait que l’Église doit dire la vérité sur ce
qui se passe réellement. Dans notre Continent,
la réalité est brutale : on y tue les pauvres de
faim et d’exclusion. C’est pour cela que
l’Église ici doit être libératrice ; qu’elle
doit articuler foi et justice, théorie et
praxis, et se faire fondamentalement Église des
pauvres et des peuples crucifiés.
L’a
bien dit Oscar Romero, assassiné lui aussi au
San Salvador, lui que tu as tant conseillé :
« Celui qui gène, on le tue. » Tu participes
d’une certaine façon de ce même destin. Je sais
que tu continueras à travailler et à écrire pour
que les crucifiés puissent ressusciter. Au fond,
je sais que tu te réjouis dans l’Esprit de
pouvoir participer un peu de la passion du
peuple qui souffre.
Compagnons de tribulations, comprenons que
l’ultime service ne se rend pas à l’Église
sinon, dans l’Église, à Dieu, aux personnes,
spécialement les pauvres, qui un jour jugeront
si notre théologie ne fut qu’orthodoxe sans être
orthopraxie. C’est cette dernière qui réellement
sert la libération.
(Traduction :
Ed. Mairlot)
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