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Pour situer le point de vue duquel je me place,
je dirai que je vais régulièrement, deux ou
trois fois par an, en Amérique latine, surtout
en Amérique centrale et aux Caraïbes. J'ai créé
en 1982 un petit groupe qui s'appelle
aujourd'hui « Solidarité Oscar Romero », du nom
de l'archevêque de San Salvador qui a été
assassiné. Nous faisons surtout un travail
d'information auprès du public chrétien
français, sous forme en particulier d'un
bulletin, les « Cahiers
Oscar Romero ».Nous établissons des
liens de solidarité avec des groupes de là-bas,
en particulier les communautés ecclésiales de
base. Cela fait maintenant dix-huit ans que je
suis plus particulièrement engagé dans la
solidarité avec l'Amérique latine.
Je fais aussi partie de la
CIMADE,
ce service social d'inspiration protestante, au
département « Solidarités internationales et
droits de l'homme ».
Je suis un dominicain du couvent Saint-Jacques,
de Paris. Je fais partie des frères qui
travaillent « aux frontières » : pour les uns ce
sont les frontières de la société parisienne:
prisonniers, migrants, « compagnons de la
nuit ». Pour moi, et d'autres, c'est le
Tiers-Monde.
Le grand choc
fut pour moi la découverte du Mexique :
Je n'imaginais pas qu'il puisse exister dans
notre monde une telle misère, car je ne me suis
pas contenté de visiter les monuments. Ce sont
des choses qu'on apprend dans les livres et les
journaux mais qu'il faut avoir vues ! Il faut
avoir touché du doigt la misère et les angoisses
des pauvres, avoir entendu leurs cris.
Quelques temps après je suis allé au Salvador où
j'ai rencontré pour la première fois Mgr Romero.
Il m'a mis en contact avec les pauvres de son
diocèse, avec des femmes qui me racontaient leur
calvaire, me suppliaient de les aider, de parler
de leurs souffrances à mes concitoyens, à nos
gouvernements : elles avaient eu un mari, un
père, un fils assassiné, torturé, disparu...
Je
n'oublierai jamais ces visages. Ce n'est pas seulement la misère, c'est l'angoisse,
la peur, la présence permanente de la brutalité,
de la mort. La pauvreté aussi est une violence
car elle est imposée par des structures
inhumaines, par une classe de privilégiés qui
s'enrichissent de la misère des autres, refusent
tout changement, et défendent leur fortune par
la force.
Voici quelques lignes d'une messe du Nicaragua :
Tu es le Dieu
des pauvres,
le Dieu humain et simple.
Le Dieu qui transpire dans la rue,
Le Dieu au visage basané.
C'est pourquoi je te parle dans mon langage,
Car tu es le Dieu ouvrier,
Le Christ travailleur.
Tu marches, main dans la main avec nous ;
Tu luttes avec nous aux champs et dans la
ville ;
Tu es là, au campement,
Tu fais la queue pour ton salaire.
Tu manges une glace avec Sebio et Pancho
Et tu protestes comme eux
Contre le manque de miel dans le sirop.
Je t'ai vu au comptoir de l'épicerie,
Vendre sans honte les billets de loterie.
Je t'ai vu en salopette et gants de travail
Servir l'essence, gonfler les pneus...
La théologie
de la libération n'est pas abstraite,
elle est le vécu des gens. Ce poème est un chant
populaire. Certes il a été composé par un
professionnel mais il exprime bien une mentalité
et une foi populaires. C'est la proximité,
I'imprégnation du quotidien et du religieux,
I'Évangile au milieu d'eux.
Il est vrai, et c'est un des aspects
déconcertants de la religiosité populaire en
Amérique latine, qu'on trouve également dans les
églises une autre piété populaire, avec une
contemplation un peu doloriste, un peu sans
espoir, du Christ souffrant, ou encore une
vénération de madones richement vêtues.
Cette forme
de piété est d'importation ibérique.
Elle n'est pas née du terroir ; mais c'est vrai
qu'elle s'est fortement développée et cohabite
plus ou moins avec la religiosité indienne. Il
faudrait parler à ce propos du syncrétisme
religieux.
Toujours est-il que les communautés ecclésiales
de base, sans rejeter totalement cette forme de
religiosité très ancrée dans les moeurs,
insistent sur d'autres façons de vivre la foi,
et donnent une place privilégiée à la Parole de
Dieu, à la lecture biblique.
Les
communautés ecclésiales de base sont de petits groupes chrétiens qui se sont
constitués dans les années soixante, surtout
dans les milieux populaires. J'y insiste parce
c'est une nouvelle manière de vivre sa foi, pour
le peuple pauvre des campagnes et des quartiers
urbains périphériques.
Il faut savoir qu'en Amérique latine, c'est un
paradoxe parmi d'autres, alors que la grande
majorité de la population est baptisée
catholique, que les gens du peuple sont très
croyants, il y a pourtant très peu de prêtres
autochtones. Certaines régions ne voient un
prêtre qu'une ou deux fois par an ! Pour une
religion qui donne tant d'importance au culte,
aux sacrements, c'est un problème.
Beaucoup de communautés chrétiennes, surtout
dans la montagne et la forêt, éloignées des
grands axes de communication (certains chemins
sont impraticables pendant la saison des
pluies), sont livrées à elles-mêmes depuis des
siècles. Et pourtant elles sont restées fidèles
à leur foi
Beaucoup de
prêtres formés dans l'esprit de I'Action
catholique
et du concile Vatican II sont venus dans les
années soixante d'Europe ou d'Amérique du Nord.
Ils ont apporté ce nouveau souffle de l'Église,
ce nouvel esprit, en s'appuyant dans leur
catéchèse, sur la méthode « voir, juger, agir »
adaptée à la situation du continent et enrichie
par la pédagogie de « conscientisation » du
Brésilien Paulo Freire.
Ils avaient été formés, dans le mouvement du
« renouveau biblique », ils étaient bouleversés
par la pauvreté culturelle des gens avec
lesquels ils avaient choisi de vivre. Ils
étaient soutenus par leurs évêques, eux-mêmes
formés dans le même contexte. Ils ont favorisé
la formation de communautés chrétiennes, comme
de petites cellules de la grande paroisse
souvent trop lointaine.
C'était recréer, dans le contexte
latino-américain les communautés des Actes de
Apôtres (Actes 2,42-47).
De fait
l'organisation globale de ces petites sociétés
(commune ou quartier), ont rapidement été prises
en mains par leurs membres se substituant à
l'administration civile et ecclésiastique
déficiente. On se partage les tâches, on élit
des responsables aussi bien au niveau de la vie
religieuse (catéchèse, liturgie) qu'au niveau de
la vie civile (santé, éducation, loisirs,
logement etc.). La lecture et les commentaires
de la Bible constituent la base de ce partage.
C'est bien un
éveil religieux : On ne se contente plus des sacrements, on réfléchit
à partir de la Bible sur le sens de la situation
de pauvreté que l'on ne ressent plus comme
fatale. Contrairement à une certaine prédication
traditionnelle on se rend compte que là n'est
pas la volonté de Dieu, qu'au contraire l'homme
peut et doit prendre en mains son destin,
participer à la transformation du monde, lutter
contre l'injustice. On comprend que le « salut »
n'est pas seulement une affaire individuelle
mais que c'est ensemble que l'on va vers le
« Royaume ».
Je crois en
toi, compagnon,
Christ humain, Christ ouvrier,
Vainqueur de la mort.
Par ton sacrifice immense
Tu as engendré l'homme nouveau pour la liberté.
Tu ressuscites tous les jours dans chaque bras
Qui se lève pour défendre le peuple
De la domination des exploiteurs.
Car tu es vivant au ranch, à l'usine, à l'école.
Je crois en ta lutte sans trêve.
Je crois en ta Résurrection.
Cette
confession de foi
ne remplace évidemment pas le symbole de Nicée
Constantinople. Il demeure un des textes
fondamentaux de la liturgie du dimanche, mais il
est trop abstrait pour des gens sans formation
théologique.
Les chrétiens d'Amérique latine formés dans les
communautés de base ont besoin de s'exprimer
plus simplement, de parler d'un Christ proche
d'eux. Leur foi est enracinée dans la vie
quotidienne. C'est pourquoi ils s'expriment avec
leurs paroles de pauvres. Ils sont pauvres de
tout. Ils n'ont pas assez de terre pour nourrir
leur famille; ils sont analphabètes car les
écoles sont éloignées et il y faut des
chaussures ! Ils sont marginalisés, ne
participant pas à la vie politique et sociale.
Mais tout
ceci est entrain de changer,
grâce en partie aux communautés de base et ils
se sont mis en mouvement.
Ils ne veulent plus être les objets mais les
sujets de leur histoire ; ils veulent la faire
eux-mêmes, ce qui leur a toujours été refusé.
Tout ceci signifie un profond changement à tous
les niveaux: C'est la libération.
De puissants intérêts sont ainsi dérangés, ce
qui a entraîné oppression, emprisonnements,
disparitions, tortures, assassinats comme celui
de Mgr Romero et de bien d'autres : des dizaines
de milliers d'autres.
Monseigneur
Romero
était depuis 1978 archevêque de San Salvador, capitale d'El
Salvador, nom qui signifie « le sauveur » ! Il
avait pris le parti des pauvres dans un pays
profondément marqué par la misère du plus grand
nombre, face à l'opulence de quelques uns. Il
était lui-même d'origine modeste.
Cependant sa formation et son tempérament
pacifique ne le portaient pas naturellement à
s'affronter aux puissants. Sa « conversion » a
eu pour origine une double proximité : celle des
pauvres qu'il visitait fréquemment et celle de
l'Évangile dont il faisait sa méditation
quotidienne.
Peu à peu la population s'était organisée
revendiquant une vie plus digne et la réponse du
pouvoir était la répression. Mgr Romero
dénonçait sans cesse ce qu'il appelait dans ses
homélies et ses lettres pastorales les
« structures de péché ». Défenseur des pauvres
il a été assassiné par le pouvoir qu'il gênait.
Certains
parlent alors de « communisme »,
ce qui les dispense de réfléchir et de se mettre
en question. Mgr Romero essayait tout simplement
de comprendre le sens évangélique des luttes
menées par ses fidèles. En ce sens il « faisait
de la théologie de la libération », c'est-à-dire
qu'il essayait d'éclairer une expérience, une
pratique, par la lumière de l'Évangile.
Quant à ceux
qui l'ont assassiné, ils défendaient avant tout leurs intérêts de classe.
Mais l'argument de la lutte contre le communisme
était particulièrement efficace auprès de
beaucoup de gens au moment de l'affrontement
Est-Ouest. Aujourd'hui cet argument porte moins,
encore qu'il soit toujours utilisé par ceux qui
refusent le changement : il faut bien se
désigner un ennemi !
Mais les pauvres que je viens de rencontrer au
Guatemala, les Indiens misérables ne savent rien
de Karl Marx. Ce qu'ils veulent c'est défendre
leurs droits, leur dignité d'hommes et de
femmes, leur culture, leurs terres. C'est pour
cela qu'ils se sont organisés; mais le seul fait
de s'organiser alors qu'ils ne disposaient
jusque là d'aucun droit, est déjà subversif. En
leur attribuant de plus l'étiquette de
« communistes » on les désigne comme ennemis.
En fait ils
s'opposent à un système qui est la cause de leur pauvreté, de leur
marginalisation. Les communautés de base ne se
contentent pas de faire la charité : elles
prennent en mains les intérêts de leur
environnement naturel, s'opposent aux pouvoirs,
construisent une nouvelle société, un « homme
nouveau » selon l'expression de l'apôtre Paul et
c'est là l'utopie qui les anime.
On ne peut séparer la théologie de la politique,
la foi de la vie, le sacré du profane. Les
théologies de la libération partent d'une
pratique, celle de la lutte des peuples pour
leur libération et réfléchissent au sens de
cette pratique du point de vue de l'Évangile. Un
phénomène semblable se développe en Asie et en
Afrique, principalement en Afrique du Sud.
Quant au
Vatican il est obsédé par le communisme
et connaît mal le monde des pauvres. Il est vrai
que les théologiens de la libération utilisent
des grilles d'analyse de leur société empruntées
aux sciences humaines et parfois au marxisme,
tout simplement parce que les textes du
magistère ecclésiastique n'en offrent pas de
sérieuses. Mais cela ne signifie pas qu'ils
adoptent l'idéologie marxiste; ce serait un
amalgame malhonnête que de le prétendre.
Dieu a
entendu le cri des pauvres. Les principes sur lesquels ils s'appuient sont ceux
de la Révélation et de la tradition la plus
authentique: La Bible œcuménique utilisée en
Amérique latine porte d'ailleurs pour titre :
« Dieu parle aujourd'hui ».
Pour moi c'est un scandale de constater
l'incapacité du Vatican à répondre à ces grands
problèmes du monde actuel. Les pauvres
représentent aujourd'hui la moitié de la
population mondiale. C'est vers cette population
que Jésus est allé en Palestine et les membres
des communautés de base retrouvent en eux
l'histoire de Jésus, de même qu'ils revivent
dans leur chair l'Exode avec Moïse, I'histoire
de l'Alliance entre Dieu et son peuple. Ils ont
retrouvé la Bible, la parole des prophètes à
travers leur vie quotidienne éclairée par cette
lecture, en un va-et-vient continuel.
Christ,
Christ Jésus, identifie-toi à nous.
Seigneur, Seigneur mon Dieu, identifie-toi à
nous.
Christ, Christ Jésus, solidarise-toi
Non pas avec la classe des oppresseurs
Qui dévore la communauté,
Mais avec le peuple opprimé, assoiffé de paix.
« La mort est
sur nous ! »
Combien de fois ai je entendu ce cri au
Guatemala ou au Mexique dans la bouche d'un
évêque, de prêtres ou d'lndiens : C'est leur
réalité quotidienne, c'est l'histoire de
Jésus-Christ vécue dans leur expérience propre.
Ils y entendent l'appel au changement, la
réponse à leurs aspirations. Jésus-Christ ne
peut être que de leur côté parce qu'en face,
c'est le dieu argent, le pouvoir implacable de
l'armée, le mépris de l'homme.
La conversion n'est pas seulement affaire
individuelle, se lever pour la défense de
l'homme c'est faire le cheminement du Christ.
Églises
protestantes et sectes évangéliques
doivent être nettement distinguées : Ies sectes
évangéliques ont été introduites en Amérique
latine par les États-Unis pour contrebalancer
l'influence de l'Église catholique conciliaire
et des communautés de base.
La politique
américaine en Amérique latine
ne s'impose pas seulement par les armes mais
aussi et de plus en plus par la lutte
idéologique, par la doctrine de la « sécurité
nationale » qui oriente la politique de beaucoup
de gouvernements. Les sectes sont un des
instruments de cette stratégie.
Elles se réfèrent à l'Évangile, certes, mais
l'interprètent à leur façon et leur relation au
Christ est d'ordre individualiste et affectif,
pour ne pas dire hystérique.
Elles prônent un spiritualisme désincarné qui
pousse les gens à se désintéresser de l'action
politique pour se réfugier dans un monde de
fantasmes.
Par contre,
il existe des communautés protestantes :
luthériennes, baptistes ou autres qui sont
proches des communautés de base. Certaines sont
d'ailleurs œcuméniques.
Mais dans les Églises protestantes on retrouve
les mêmes clivages que dans l'Église catholique
: ceux qui sont aux côtés des pouvoirs et ceux
qui sont aux côtés des pauvres.
Le cinquième
centenaire de la « découverte » de l'Amérique
a provoqué un congrès : « Cinq cents ans de
résistance indigène et populaire. » Ce sont les
organisations indiennes de tout le continent
ainsi que les organisations populaires,
syndicats paysans et autres, qui ont créé une
coordination pour s'opposer à ce que cette
célébration soit trop triomphaliste !
Le père
Albert Nolan, théologien d'Afrique du Sud a
écrit :
« Porter la bonne nouvelle aux pauvres, c'est
les libérer par la Parole »
Source :
Protestants dans la ville
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