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Cette réflexion est inspirée par l'expérience du
Forum Mondial Théologie et Libération
(Dakar, 5-11 février 2011) où plus de 100
personnes ont passé six jours à tenter d'étudier
les défis pour l'avenir d'une authentique
théologie de la libération. Ce n'est pas un
résumé ou un rapport. D'autres le feront,
j'espère. Ce que je veux faire, c'est présenter
une approche très simple de ce qu'est la
théologie de la libération en 2011 et un ou deux
défis qui lui sont proposés. Pour pouvoir
avancer, nous devons garder un œil sur le futur
et l'autre sur le chemin déjà accompli. Ma
présentation n'est pas scolaire : comme
d'habitude, j'écris en tant que personne
engagée.
Si vous avez fait de la théologie il y a
longtemps, vous vous rappellerez que l'approche
classique de la théologie partait d'un rapport à
la doctrine (ou même au dogme) qui se basait sur
des documents de l'Église et se référait ensuite
aux sources bibliques. Selon ce schéma, on
pouvait spéculer sur la façon de comprendre et
d'appliquer la doctrine à notre époque. La
philosophie fournissait l'outil pour cette
deuxième opération « spéculative ».
La théologie de libération apportait une
différence fondamentale dans la manière de faire
de la théologie. Tout d'abord, le focus se
déplaçait sur la réalité
socio-économico-politico-culturelle de notre
temps avec l'objectif de ceux qui étaient
économiquement pauvres, socialement rejetés et
finalement des non-personnes dans la société.
C'était la célèbre option pour les pauvres.
C'était une option parce qu'elle n'était pas
neutre et ne prétendait pas analyser la société
ou la religion dans une perspective neutre et
objective. Elle se ralliait à la lutte des
pauvres pour une vie décente, la dignité et le
respect. Elle n'excluait personne justement
parce qu'elle concernait tous les exclus. Elle
voulait une société dans laquelle chacun — et
non seulement ceux qui ont la richesse, la
puissance et l'influence — ait sa place dans la
dignité et le respect. En raison de cette option
pour les pauvres, la priorité de l'analyse a été
donnée, non pas tellement à la philosophie, mais
à ce que pouvaient offrir les sciences
sociales : la sociologie, les sciences
politiques, les sciences économiques,
l'anthropologie, etc. D'ailleurs cette référence
n'intervenait pas à la fin du processus, après
avoir établi la doctrine, elle venait au début.
Voir
Le modèle méthodologique de la théologie de
libération est enraciné dans les principes de
l'action catholique : voir, juger agir.
C'était une nouveauté significative dans la
méthodologie théologique. Nous ne commencions
pas par des documents d'Église ou par l'écriture
sainte. Tout d'abord, nous voulions regarder
(voir) la société pour voir ce qui s'y
passait, pour identifier ceux qui étaient
l'objet de notre attention, les pauvres, et plus
tard le peuple autochtone, les femmes, les
homosexuels etc. Bien plus que comme des objets,
nous voyions comment ils étaient des sujets, des
agents de leur propre libération. Nous avons
essayé de comprendre la dynamique qui était et
est toujours à l'œuvre pour les soumettre à
l'oppression ou les libérer, pour leur donner
une place nouvelle dans une nouvelle société.
(Rappelez-vous que Gustavo Gutierrez a défini la
lutte de l'Amérique latine non pas comme une
lutte pour le développement mais plutôt pour la
libération de l'oppression. C'était un rapport
sociologique, pas philosophique ni doctrinal.)
Il faut redire ici que la première étape dans la
libération ou la théologie de libération ne
consiste pas dans une réaffirmation de ce que
disent la Bible ou les documents officiels de
l'Église, mais de ce que nous apprenons en
regardant soigneusement le monde autour de nous
avec les outils que nous offrent les sciences
sociales.
Juger
C'est seulement alors que nous passons à la
seconde étape qui consiste à « juger ». C'est
une étape cruciale et qui n'est pas toujours
bien comprise. Dans beaucoup d'exemples de la
théologie de libération, ce serait le moment de
se tourner vers les sources scripturaires et
vers l'enseignement de l'Église. Dans certains
cas c'est approprié. Mais dans la pratique, et
même si ce n'est pas explicitement indiqué, le
critère final pour juger la situation des
pauvres et des exclus était le principe même de
la vie et de l'amour (la solidarité). Dans la
partie appelée « juger », nous tentions de
trouver où la vie était menacée ou détruite, où
l'amour était trahi ou nourri, et nous
effectuions notre jugement sur cette base. Ceci
signifiait que nous cherchions dans l'écriture
sainte et dans l'enseignement de l'Église les
éléments et les perspectives qui pourraient nous
aider à comprendre comment nourrir la vie et
aimer (solidarité), pour trouver le chemin à
suivre. Nous ne choisissions pas nos documents
d'écriture sainte ou d'Église au petit bonheur.
Il y avait un critère fondamental à la base de
notre recherche : si cette référence pouvait
nourrir la vie des pauvres et des exclus et leur
amour, alors nous l'adoptions. Et nous ne
prêtions aucune attention aux doctrines, aux
perspectives ou aux textes qui s'opposaient à la
vie ou à l'amour (solidarité). Mais nous étions
souvent tellement sûrs que la Bible était une
parole de vie et que la mission de l'Église
était de nourrir la vie, que nous les prenions
pour argent comptant. Je souligne ce point parce
qu'aujourd'hui nous devons prêter beaucoup
d'attention à cette distinction : non, toute
religion n'est pas libératrice, tout dans la
Bible n'est pas libérateur, toutes les
interprétations de nos traditions religieuses ne
sont pas libératrices. La théologie de la
libération jette un regard très critique sur la
religion et ses traditions.
Agir
Enfin, il y a le troisième moment méthodologique
: « agir ». La théologie de la libération
est un outil pour l'engagement, pour une foi
engagée dans le monde et au service de la
transformation du monde vers cet « autre monde
possible » que la Bible appelle le « Royaume de
Dieu ». Une théologie de la libération est une
théologie en acte. Ce n'est pas suffisant et
peut-être aujourd'hui pas très aisé de citer des
textes de l'écriture sainte ou de Jésus. Une
théologie de la libération, c'est une théologie
qui ne prêche pas Jésus mais plutôt la mission
et les valeurs et la « cause » de Jésus. Jésus a
très peu parlé de lui-même; il a passé beaucoup
de temps à parler du Royaume de Dieu et à faire
ce qui pourrait apporter ce Royaume dans la vie
des pauvres et des exclus autour de lui. La
théologie de la libération, dans sa phase
d'« action » concerne toutes les stratégies à
mettre en place pour rendre la vie, la justice,
l'amour, la solidarité plus présents dans notre
monde. Qu'elle fasse référence ou non aux
expressions comme le « Royaume de Dieu ». Ce qui
est important n'est pas d'annoncer l'évangile
mais de le faire « vivre » dans la vie des gens.
Pour cette raison, dans sa phase d'action, la
théologie de la libération peut fonctionner à
l'intérieur ou en dehors du cadre religieux.
L'action est basée sur le « juger » et ce
jugement, cohérent avec l'évangile, est valable
aussi au delà de l'évangile.
Tout ceci me conduit à parler maintenant de
quelques nouvelles tendances dans la théologie
de la libération. J'ai essayé de décrire la
théologie de la libération de telle façon que
nous puissions appréhender plus facilement
ces tendances ou défis.
Le défi du pluralisme
Tout d'abord, et pas simplement en Amérique
latine mais sur tous les continents, il y a un
appel puissant à utiliser la théologie de la
libération pour soutenir la réalité du
pluralisme et la diversité dans nos
sociétés. Une partie de cette diversité est
culturelle ou fondée sur le genre et une partie
est également religieuse. Les sciences sociales
nous apprennent que c'est un phénomène important
et assez nouveau dans beaucoup de sociétés et
que cela concerne le cadre même de notre
coexistence sur la planète. Cela a conduit les
théologiens de la libération en Amérique latine
à revoir leur regard sur la manière avec
laquelle le peuple autochtone et afro-américain
a été traité après la conquête espagnole. On a
d'abord commencé par reconnaître que leurs
cultures avaient été marginalisées, parfois
ridiculisées et souvent éliminées Un décalage
important était nécessaire pour accepter et
accompagner les gens dans la réappropriation et
l'expression de leurs cultures traditionnelles.
Une percée s'est produite quand les indigènes et
les afro-américains se sont emparés de cette
lutte pour eux-mêmes. À ce moment, les
théologiens de la libération ont dû faire leur
examen de conscience et s'enquérir également de
ce qui était arrivé à la religion quand les
conquérants espagnols sont arrivés. Ils se sont
rendus compte que, si l'Amérique latine avait
été colonisée, les religions traditionnelles
l'avaient été également. Parallèlement à la
décolonisation de l'Amérique latine, de
l'Afrique et de l'Asie, il faut une
décolonisation de la religion. Aujourd'hui les
théologiens s'intéressent sérieusement à cette
question.
Pourtant, c'est une question qui va beaucoup
plus loin puisqu'elle a mené des théologiens à
regarder ce que les anthropologues et les
sociologues, sans compter les spécialistes en
sciences politiques, avaient dit des indigènes,
des africains, des asiatiques sur les autres
continents. Bien plus, nos grandes métropoles
nord-américaines et européennes vivent
aujourd'hui avec la présence de peuples dont la
tradition religieuse n'est pas du tout celle de
notre christianisme occidental. Ils sont
musulmans, hindous, bouddhistes, ou athées.
Comment allons-nous parler d'eux ? Certains
d'entre eux se trouvent assez isolés,
marginalisés et même opprimés dans les sociétés
qui les ont reçus en tant qu'immigrés Plus
encore, quand nous regardons les relations entre
les pays, nous voyons qu'il y a ceux qui sont
« dedans » (les membres de l'OCDE par exemple)
et d'autres qui sont tout à fait marginaux (le
groupe des 77 par exemple). Nous devons revenir
à notre « voir, juger, agir » afin de le
retravailler. Nous avons besoin d'une théologie
de la libération du pluralisme politique,
économique, culturel, et même laïc. Certaines de
nos sociétés sont bien embarrassées à tenter de
faire des choix : c'est un grand défi pour les
théologiens de la libération aujourd'hui.
Le défi planétaire de l'écologie
Il y a un deuxième grand défi pour la théologie
de la libération aujourd'hui, celui de
développer « une théologie planétaire ».
Ceux qui étaient au Forum Mondial Théologie et
Libération savent que ce sujet a été quelque peu
négligé et n'a pas obtenu une grande audience
chez beaucoup des théologiens présents. C'est
comme ça. Je suis l'un de ses défenseurs et je
prévois que ce sera un deuxième grand bond en
avant de la théologie de la libération. Il y a
déjà un certain nombre de théologiens qui
travaillent dur là-dessus. Cette idée d'une
« théologie planétaire » doit aussi être
comprise avec l'approche du « voir, juger,
agir ». L'option pour les pauvres et les exclus
demeure. Dans ce cas-ci, le cadre s'est élargi.
C'est la vie de la planète elle-même qui est
menacée, marginalisée, mise à mal. D'une part,
c'est une théologie qui commence à intégrer la
perspective écologique, une éco-théologie qui
inclut toutes les créatures vivantes, toute la
planète et ses composants : mer, air, terre.
Cela fait partie du « voir ». Mais les analyses
qui précèdent ne sont pas exclues non plus. La
vie humaine est toujours une partie de la vie
sur notre planète, mais a besoin d'une analyse
qui la replace dans son vrai contexte : celui de
la planète. Nous sommes des créatures de la
terre et nous dépendons d'elle. Nous ne nous
comprenons pas complètement si nous sortons de
ce contexte. Notre origine est dans l'évolution
de la planète et notre destin est
inextricablement lié à celui de la planète. Ceci
nous mènera à faire notre analyse sociale -
culturelle - économique - politique dans un
contexte beaucoup plus large et avec beaucoup
plus de précision, en gardant toujours à
l'esprit l'option pour les pauvres. Nous avons
besoin d'une relecture du « voir ». Nous avons
besoin également d'une relecture du « juger »
parce que ce n'est pas simplement la vie humaine
et son bien-être qui est le critère du jugement,
mais celui de la planète entière et de tous ses
composants. À la base de ceci, il y a la
conviction que la « vie » dont nous parlons est
celle du tout aussi bien que de ses parties.
Ceci rend le travail d'analyse et de
discernement beaucoup plus difficile, complexe
et sensible. Mais qui a dit que c'était censé
être facile ?
L'« action » également est transformée par notre
discernement (jugement) puisque nous devons
développer les stratégies qui produisent
vraiment « la vie pour tous ». Nous avons besoin
de relire nos traditions religieuses, leurs
écritures saintes et doctrines dans la lumière
globale d'une conscience planétaire qui exige
« la vie pour tous » sans exclusions et dans
l'attention à ceux qui sont actuellement mis à
l'écart.
C'est un énorme défi qui se trouve devant nous :
rien moins que la transformation du monde, la
transformation de notre propre conscience, la
transformation de nos sociétés et finalement, la
transformation de notre planète en péril.
Au départ de nos réflexions au Forum Mondial
Théologie et Libération, il y avait ce défi, vu
selon des perspectives très différentes. Ce que
nous réalisons, c'est qu'il touche le désir le
plus profond de notre cœur et de notre esprit
pour un monde meilleur, pas simplement pour
nous-mêmes, mais particulièrement pour ceux qui
ont souffert trop longtemps de notre manque
d'attention et de sensibilité.
Je reviens au Québec, plus que jamais convaincu
qu'il y a une tâche importante devant nous, que
nous pouvons commencer maintenant et qui nous
mènera loin dans le futur où l'Esprit nous
attend.
Traduction : Pierre Collet, PAVÉS
Texte anglais :
http://rapdakar.blogspot.com/2011/02/liberation-theology.html
Voir aussi le blogue de l'auteur :
http://richardrenshaw.blogspot.com/
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