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Comment Vatican II a été vécu au Canada
Gilles Routhier

 

 


Je suis heureux d’être avec vous, pour essayer de répondre à la question qu’on m’a demandé d’aborder: comment Vatican II a-t-il été vécu et reçu au Canada? J’ai déjà, à plusieurs reprises, examiné l’un ou l’autre aspect de l’histoire de Vatican II et de sa réception au Canada. J’ai ouvert plusieurs dossiers qui me permettront peut-être un jour de présenter une synthèse de cette histoire complexe, et qui comporte tant d’aspects et de facettes — avant d’arriver à la synthèse, il faut plusieurs monographies; par exemple, nous avons étudié la participation de Mgr Albert Sanschagrin au concile; nous avons travaillé également sur Vatican II dans les diocèses de Trois-Rivières et de Nicolet etc. On accumule les monographies, et un jour peut-être on aura la synthèse.

Mais aujourd’hui, ce n’est pas une synthèse que je veux vous offrir, ni vous raconter à nouveau dans le détail cette histoire, qui est pourtant passionnante. Je vais plutôt, en me référant à différents dossiers, vous présenter quelques conclusions qui mériteraient d’être débattues et discutées — après vous avoir entendus ce matin, je suis sûr qu’il y aura un débat et une discussion.

Je reprends la question: comment le Concile a-t-il été vécu au Canada? Il y a plusieurs manières de répondre à cette question. Je vais commencer par évoquer des atmosphères.

Les atmosphères

Comment Vatican II a-t-il été vécu au Canada? Je dirais: d’abord, avec surprise et incrédulité, au moins au moment de son annonce. On était intrigué, parce qu’on ne savait pas trop ce que c’était un concile: on en avait perdu la mémoire. Parce que, également, on n’était pas sûr qu’un nouveau concile était nécessaire: le pape n’était-il pas infaillible? (Même avant Vatican I Joseph de Maistre, qui était partisan de l’infaillibilité pontificale, avait écrit dans son livre Du Pape: à quoi bon un concile lorsqu’une déclaration du pape suffirait? C’était un laïque, Joseph de Maistre. Ça vous dit un peu…) Je prends le premier éditorial d’un quotidien de Québec, l’Action catholique, qui, devant la convocation du concile, dit: mais, bon, supposez que le concile dise autre chose que le pape, ce n’est pas le concile qui aura raison, c’est naturellement le pape.

Après l’annonce: surprise, incrédulité et… relative indifférence

Cela faisait partie d’une première réaction qui était: nous sommes intrigués par cette affaire qu’on met devant nous. Curieusement, ce sont les journaux anglo-saxons non catholiques qui, initialement, ont réagi avec le plus d’enthousiasme. Les catholiques sont restés un petit peu bouche bée, se demandant: qu’est-ce que c’est que ça?

Donc, le concile a été vécu avec surprise, incrédulité et, j’allais dire aussi, avec une relative indifférence, au moins jusqu’au début de l’année 1962. Pourquoi? D’abord parce qu’il y avait très peu d’information sur ce concile: qu’est-ce qu’on pouvait en dire? De temps en temps, Jean XXIII en disait un mot. Il y a eu une conférence de presse du cardinal Tardini — on dit que c’est la première conférence de presse à avoir eu lieu dans l’Église catholique; il est passé également à la télévision française… On avait un aperçu à tous les cinq ou six mois. Si bien que ça ne nourrissait pas les fidèles: qu’est-ce que c’est, qu’est-ce qui se prépare, on ne savait pas. Au cours de la phase préparatoire, la culture du secret s’épanouissait!

Un exemple. Il y avait une commission préparatoire au concile qui s’appelait la Commission théologique. Dans cette commission, il y avait un théologien d’Ottawa, Marcel Bélanger, qui était consulteur, et un auxiliaire de Québec, Lionel Audet, qui en était membre. Ils allaient à Rome de temps en temps, pour des réunions. Arrive une fois où Marcel Bélanger ne peut pas y aller. Alors il écrit à Lionel Audet en disant: «Je n’ai pas pu assister à la réunion. Pouvez-vous me dire, en quelques mots, ce qui s’est passé, m’informer». Lionel Audet lui écrit: «J’aimerais pouvoir vous le dire, mais je suis tenu par le secret pontifical». Ils étaient tous les deux dans la même commission mais ils ne se pensaient pas autorisés à se parler l’un à l’autre de ce qui s’y passait!

Si vous regardez le journal du père de Lubac, qui a été publié récemment, vous verrez qu’au cours de la phase préparatoire, il n’y a dedans aucune annotation sur ce qui se passe en commission. Il parle du climat romain, de ce qu’il fait à Rome, de ses confrères à la Grégorienne etc., mais il ne raconte rien sur les travaux de la commission.

Donc, le concile a été vécu dans une relative indifférence, au moins au début. Non pas parce que les gens s’en fichaient, mais c’était encore pour eux un événement lointain auquel ils ne pouvaient pas participer. Les sources en témoignent — par exemple, nous allons dans les paroisses, et nous regardons les bulletins paroissiaux: est-ce qu’on parlait du concile, qu’est-ce qu’on en disait? Dans les revues diocésaines, dans les revues des sanctuaires: Notre-Dame-du-Cap, Sainte-Anne-de-Beaupré, l’Oratoire. Dans les revues «grand public»: Relations, Maintenant, qui sera fondée en 1962, Communauté chrétienne, fondée en 1962 également, même l’Actualité. Dans les quotidiens (nous avons eu un mémoire de maîtrise également, sur la couverture de presse): que disent les quotidiens francophones, Le Droit, La Presse, Le Soleil, l’Action catholique, mais aussi Le Progrès du Saguenay, Le Nouvelliste de Trois-Rivières, La Tribune de Sherbrooke, et les hebdos régionaux?

Quand je vous parle d’«une certaine indifférence», c’est fondé sur tout ça. Il y avait assez peu de paroles qui circulaient sur Vatican II au cours de la phase préparatoire, après le 25 janvier 1959. Ça «monte» lorsqu’il y a des événements informatifs, comme la conférence publique de Mgr Tardini, ou lorsqu’on crée des commissions préparatoires, avec le motu proprio Superno Dei nutu et des choses comme ça, mais autrement, c’est silence radio. Quelque chose se prépare dans l’Église, mais auquel nous sommes assez étrangers.

À partir de 1962: intérêt, curiosité… enthousiasme

Au début de l’année 1962, les choses changent de manière assez appréciable. Pourquoi? Parce que les évêques canadiens, particulièrement les évêques francophones du Canada, donc plusieurs du Québec, entrent en action. D’une part, il y a la lettre pastorale collective de l’épiscopat, qui dit aux fidèles de leurs diocèses: il faut que notre Église soit en état de concile (suivant l’expression de cette époque-là). La vie de l’Église nous concerne. Le concile n’est pas simplement un événement qui se déroule à cinq-six mille kilomètres d’ici et dont vous toucherez les résultats dans un an ou dans cinq; il faut que vous, vous aussi, soyez en état de concile.

Pour cela, il y a trois moyens. On les invite d’une part à prier pour le concile — la prière écrite par Jean XXIII avait été distribuée… Deuxièmement, on leur dit: il faut que vous soyez informés, que vous soyez alertés, que vous soyez intéressés à ce qui se passe. Le troisième moyen est encore plus actif: il faut que, par des moyens appropriés, vous vous exprimiez.

Fin 1959, début 1960, les évêques avaient eu l’occasion d’exprimer leurs souhaits, leurs vœux, c’est-à-dire qu’ils avaient été invités à faire parvenir à Rome les questions, les sujets importants qui devaient être traités au concile. La plupart des évêques du Québec (97 pour cent) ont répondu à l’invitation. Les vota des évêques du Québec sont un peu différents de ceux du Canada anglophone: on voit les sensibilités jusque-là.

Les laïques aussi, à partir du début de l’année 1962, en février, commenceront à être consultés. C’est le cardinal Léger qui va ouvrir le bal à Montréal, c’est-à-dire qu’il convoque les laïques pour leur dire: écoutez, je vais en concile et avant d’y aller, je veux entendre les diocésains. Il consultera également les religieux et les religieuses — j’ai eu un mémoire de maîtrise sur les consultations des laïques, je n’en ai pas encore eu sur les religieux et les religieuses. Il y a eu des consultations des religieux et des religieuses qui n’ont jamais été analysées au diocèse de Montréal. Finalement il y a eu des consultations des prêtres dans quelques diocèses, notamment à Montréal, à Québec…

Donc, on commence à s’exprimer beaucoup, et c’est une particularité de l’Église du Québec. Certes, il y a eu d’autres consultations, on en trouve dans le monde, mais jamais aussi généralisées et de la même ampleur qu’au Québec. Les évêques écoutent leurs fidèles avant de se rendre au concile. Les informations catholiques internationales de l’époque rapportent les propos d’un haut personnage en visite au Québec au printemps 1962. Il prend la métaphore de la cabane à sucre: qu’est-ce qui se passe au printemps au Québec? C’est le dégel, et dans les érablières les choses commencent à bouillir. C’est comme ça qu’il avait perçu l’Église du Québec en ce printemps 1962, avant l’ouverture du concile: en ébullition. C’est intéressant parce qu’on voit déjà, et on n’a pas à l’inventer ou à le présupposer ou à l’imaginer, on voit que les fidèles étaient «désireux» avant même l’ouverture du concile.

Donc le concile a été accueilli avec intérêt et curiosité. Et avec espérance, parce qu’il y avait beaucoup d’attentes. Avec enthousiasme aussi, parce que le concile a été beaucoup suivi. Simplement dans les grands quotidiens, il y a des milliers et des milliers d’articles (que nous avons dans la banque de données, nous publierons tout ça d’ici un an et demi, mais le traitement est tellement long). Ce n’est pas tout. Par exemple (Mgr Charbonneau, vous vous rappelez), à Rome, souvent chez les Oblats, on enregistrait des choses qui étaient envoyées ici, à Radio Marie, qui était à Notre-Dame-du-Cap à ce moment-là. Et ce qui avait été enregistré à Rome, des entrevues avec des évêques etc., était envoyé par Radio Marie à des postes de radio privés, CKAC etc. Donc il y avait des nouvelles sur le concile. Les gens ont suivi le concile.

De la surprise à l’impatience

Le concile a été suivi aussi avec surprise et perplexité, mais pour une autre raison qu’au moment de l’annonce. Parce que les gens étaient étonnés de voir, d’une part, que tout le monde dans l’Église ne pensait pas pareil. Ça venait toucher leurs représentations. Jusque-là ils avaient pensé que dans l’Église il y avait une parole unique et que tout le monde pensait pareil. Mais là, de voir que l’évêque ne pensait pas la même chose que le préfet de congrégation etc., ça les étonnait et ça venait bousculer leurs représentations.

Les gens étaient incrédules ou surpris aussi de voir que des choses arrivaient qu’ils n’avaient jamais imaginées. Ainsi, depuis les années 1950, on commençait à avoir des rituels bilingues. Or, même s’il y avait déjà eu des changements à la vigile pascale, même si on avait modifié un certain nombre de choses dans les liturgies, les gens ne s’attendaient pas à voir ce que leurs yeux voyaient. Auparavant il y avait eu des vœux, mais on avait mis le couvercle sur la marmite. Il y avait des attentes, mais les gens étaient en train de voir au-delà de leurs attentes.

Et c’était vécu avec impatience. À la fin de la session de 1963 (donc la Constitution sur la liturgie est adoptée; mais avant que tout cela prenne forme…), certains pensaient qu’on irait plus vite, qu’on pourrait passer aux actes (alors que l’encre n’était pas encore séchée sur la constitution signée par tous les Pères) et que tout de suite, dimanche prochain, on allait arriver à des essais. Mais une réforme ne se fait pas si vite; entre le moment du vote et le moment de la mise en œuvre, il y a un délai.

Alors voilà pour ce que j’appelle les atmosphères, ou les sentiments.

Une expérience de communion

Deuxième manière d’appréhender le même phénomène: je voudrais vous dire que le concile a été vécu comme une grande expérience de communion, ou une expérience de conspiration.

Entre évêques et fidèles et entre évêques et théologiens

Conspiration, d’abord, entre évêques et fidèles. Je ne m’appesantis pas, j’en ai parlé tout à l’heure, il y a eu des consultations des évêques, et ce n’est pas strictement avant le concile, il y a eu des consultations par la suite également, notamment sur les questions de la famille. Jusqu’à l’été 1965, des laïques sont consultés avant que les évêques retournent au concile. Laïques, prêtres et religieux et religieuses. Il y a également l’information, le dialogue qui se fait par l’information. Comme dans le cas de ce participant qui envoie toutes les semaines une lettre à sa mère, une lettre qui, reprographiée, circule ensuite très largement. À partir de la deuxième session surtout, les évêques communiquent beaucoup avec leurs églises; ce ne sont pas des gens à Rome, et puis les diocèses sont derrière et on ne s’en occupe pas.

Deuxièmement, on en a parlé ce matin, conspiration entre évêques et théologiens. Ils travaillent en commun. Des théologiens particuliers sont attachés aux évêques. C’est le cas pour Mgr Léger. C’est le cas pour Mgr Roy (mais il change d’équipe constamment). Il y avait également une équipe de théologiens canadiens, qui a été constituée à l’été 1963 par la Conférence des évêques d’alors. Une habitude est prise de travailler ensemble, évêques et théologiens. Il y a une collaboration entre le pôle magistériel et les penseurs.

Avec les médias, avec l’opinion publique

Troisième conspiration: entre Église et médias. C’est vraiment le cas, malgré certaines frustrations (par exemple chez Marcel Adam, à la première session, parce que, à ce moment-là, on est encore dans le grand secret. La Presse avait envoyé Marcel Adam pour couvrir le concile, et Claude Ryan était l’envoyé de la Presse canadienne et de la Conférence des évêques). Malgré un lent démarrage, il y a vraiment une conspiration entre Église et médias. On n’est pas dans un climat où on se guette, se méfie, où on essaie de faire tomber l’autre dans le panneau, de l’attraper au tournant. Il y a une expérience de travail ensemble.

Il y a une harmonie aussi entre l’Église et l’opinion publique. Les lettres de lecteurs aux quotidiens témoignent de leur intérêt et de leur fascination de voir que l’Église bouge.

Avec les chrétiens des autres religions, avec le mouvement social

On constate aussi une conspiration ou une communion entre l’Église catholique et les chrétiens des autres religions. Gregory Baum en a un peu parlé ce matin. Je vous donne deux exemples. J’ai rappelé tout à l’heure que dès l’annonce du concile les journaux anglophones non catholiques ont eu beaucoup de sympathie pour cet événement. Eh bien si vous prenez le Canadian Churchman, qui était l’hebdomadaire de l’Église anglicane au Canada, il y a dedans quasiment à toutes les semaines des choses à propos du concile Vatican II, par les anglicans. On voit également la maison Maurice Pollack acheter toute une grande page du Soleil pour rendre grâce, en quelque sorte, pour le ministère pastoral de Jean XXIII. (Ce sont des juifs. Évidemment, Jean XXIII, au moment où il était en Bulgarie et en Turquie, avait eu une action particulièrement efficace à l’endroit des juifs, pour en sauver plusieurs.) Donc il y avait un intérêt pour le concile de la part des non-chrétiens et des non-catholiques.

On observe également une communion ou conspiration entre l’Église et le mouvement social, une synchronie entre ce qui se passait dans l’Église et ce qui se vivait dans le monde. Une bonne entente. L’Église n’était pas «à côté», ni méprisée ni marginalisée…

Collégialité et création de liens avec les épiscopats étrangers

À mon avis, il faut parler aussi de communion entre les évêques. À Vatican II, on ne fait pas que parler de collégialité, on ne fait pas que définir une doctrine de collégialité, il y a une expérience de collégialité. Et, pour les évêques canadiens, une expérience de travail en commun et d’apprentissage à ce travail en commun. Deux fois par semaine, une fois en anglais et une fois en français, les évêques canadiens qui le souhaitent peuvent se réunir, venir travailler avec des théologiens, se pencher sur les textes qui sont alors en discussion pour se former une opinion, discuter. Dans les carnets (parce qu’ils prenaient des notes), on voit tout le déroulement de ces rencontres. Quant à moi, ça correspond à la deuxième fondation de la Conférence épiscopale, qui avait été fondée au moment de la guerre. Je pense qu’elle est vraiment refondée au moment de Vatican II. Voilà des évêques, une Conférence épiscopale qui commencent à avoir confiance qu’ils sont, ensemble, pasteurs de ces Églises réunies en conférence épiscopale.

Il y a également conspiration ou communion entre les évêques du Canada et d’autres épiscopats. On le voit par les lettres de Mgr Sanschagrin à sa mère, où il note ses rencontres. Nous avons mis ça sur des cartes géographiques, tous ses contacts — surtout que Mgr Sanschagrin avait été en en Amérique du Sud et connaissait l’espagnol; donc il était représentant des évêques du Canada auprès de ces groupes-là. Oui, l’épiscopat canadien est en train de nouer des contacts. Quand vous regardez les souscriptions des interventions d’évêques canadiens, eh bien ce sont souvent des Africains, des Latinos et surtout des évêques des Églises orientales. Parce que ça tient également de l’endroit où on loge — dans le cas de Mgr Charbonneau, vous logiez je pense avec des évêques des Églises orientales. Donc il y a non seulement des liens qui se tissent avec d’autres gens, mais une ouverture à d’autres horizons théologiques.

Le concile est une expérience de communion, et corrélativement il est vécu comme un temps de travail ensemble, de dialogue, d’échange, de partage et de débat. À Vatican II, on a appris beaucoup à parler et à écouter, à écouter longuement. Et à entendre des points de vue différents du nôtre et à peser tout cela. Ce fut un temps aussi d’étude et de travail intenses.

Et un temps pour apprendre à communiquer, les médias étaient si importants.

Une expérience de libération et d’ouverture au monde

Troisième manière d’appréhender la manière dont le concile a été vécu: il a été vécu largement comme une libération, comme un printemps, mais aussi, d’une certaine manière, comme la fin de quelque chose, et comme une rupture de digue, comme un souffle (une Pentecôte) et comme une ouverture au monde. Je dirais qu’il n’y a pas eu de résistance importante, ni des évêques canadiens ni des fidèles, à l’égard du concile et de l’enseignement qu’il proposait. Il n’y a eu ni boycott ni bouderie. Mais une disponibilité fondamentale. Disponibilité à interroger les acquis, les pratiques, les coutumes, disponibilité à remettre en question son propre point de vue et disponibilité à remettre en cause ses propres convictions et à entendre d’autres points de vue.

La réception du concile au Canada

Voilà. Pour ne pas dépasser le temps qu’on m’alloue, je dirai un mot sur la manière dont le concile a été reçu au Canada, en parlant encore ici des «ambiances», ou de choses qui relèvent davantage des sentiments. Je dirais que le concile a été reçu avec une générosité qu’on ne peut pas mettre en doute. Il en faut beaucoup pour accepter de se laisser déranger, et ne pas résister, surtout si on n’est pas d’accord — ce qui était le cas de plus d’un évêque.

Le concile a été reçu avec générosité, peut-être même avec ce réflexe d’obéissance que nous connaissions: ce qui vient de Rome, nous devons lui obéir et nous devons l’accueillir.

Et aussi avec confiance. Il y a, me semble-t-il, de la part des Églises au Canada, un engagement considérable à l’égard du concile. On peut le documenter dans plusieurs lieux. Au Québec, dans les paroisses, il n’y a pas de résistance au concile. En tout cas elle serait très difficile à documenter, et si elle est si difficile à documenter, c’est qu’il n’y en a pas eu tant que ça. Même chose dans les instituts religieux. Pourtant il y a eu beaucoup de remises en cause, et les gens ont été dérangés. Par exemple, quand on regarde les diocèses, si vous comparez le carnet ecclésiastique de 1965 et celui de 1967, vous allez voir que tous les organigrammes diocésains ont changé, en très très peu de temps.

Les gens se sont mis au travail et n’ont pas ménagé leurs efforts, et il y a eu une participation importante à tous les organismes. Après la clôture du concile il y a eu un jubilé qui a duré jusqu’à la Pentecôte de 1968. Si vous regardez ce qui se passe alors dans les diocèses, c’est inimaginable tellement c’est foisonnant d’initiatives. Parfois j’entends dire: si ça n’a pas marché, c’est parce qu’on est arrivé avec un train de réformes, et on n’a pas préparé les gens, qui finalement ne comprenaient pas le sens de tout ça, n’ont pas été éduqués.

Ce motif que les gens n’ont pas été préparés, n’ont pas été formés, on ne le voit apparaître dans la littérature que dans les années 1970. Pas avant 1970. C’est quand on a commencé à voir que ça ne réussissait pas qu’on a essayé d’expliquer pourquoi.

Mais dans les années soixante — 1966, 1967, 1968, 1969, 1970 — personne ne disait «on n’est pas préparé», et toute la documentation nous dit le contraire. Il y a eu des efforts de formation comme on en a vu rarement après coup. Ainsi, dans le diocèse de Chicoutimi, Mgr Paré propose d’abord de réfléchir chaque dimanche, pendant le Jubilé, sur les seize textes promulgués à Vatican II. De plus, il donne une série de conférences sur les textes de Vatican II: des conférences publiques, et des conférences aux religieux, aux religieuses, aux séminaristes et à différents groupes de laïques. On estime que 5000 personnes ont assisté à ces conférences. À son instigation, un groupe de supérieures majeures organise l’étude des documents conciliaires: étude personnelle, une heure par jour, étude en équipes de cinq à douze une fois par semaine, étude intercommunautaire (huit rencontres avec exposé d’un conférencier et réponses aux questions). Mgr Paré organise aussi neuf pèlerinages à la cathédrale. On ne peut pas dire que les gens n’ont pas fréquenté les textes conciliaires. En plus, on est un des premiers pays à en avoir eu une édition (je vois celle, fatiguée, de Mgr Charbonneau), et très vite il y a eu une deuxième édition. On est dans la mythologie en disant que les gens n’étaient pas préparés.

Renouer avec le concile?

Vatican II n’a pas porté tous ses fruits. Des fois, on sème au printemps, et ça ne lève pas, à cause du gel. Le gel est venu, me semble-t-il, de la révolution culturelle d’une très grande ampleur qui, immédiatement après le concile, a déferlé sur l’Occident comme une puissante vague. Au moment où cette révolution culturelle traversait l’Occident, l’Église était déjà un peu déstructurée, parce que passer d’une forme ecclésiale à une autre exige la déstructuration, la déconstruction des formes anciennes avant que puissent émerger de nouvelles modalités d’expression de la vie chrétienne. Au moment où la vague a passé, l’Église n’avait plus les structures qui la protégeaient, et beaucoup de choses ont été balayées. Dans plusieurs milieux ecclésiaux, cette vague puissante ébranlait tout. Vous savez ce que c’est, vous voyez parfois les images d’ouragan ou de tornade dans le sud des États-Unis. Quand il y a une vague, l’instinct nous dit de nous protéger, de nous abriter et souvent, dans l’Église, la réaction a été de se protéger, de visser les boulons, de courir aux abris, ou de retourner à ce qui semblait un territoire sûr parce qu’on le connaissait. De revenir à des formes qui nous paraissaient stables au moment où tout semblait vouloir s’effondrer.

Serait-il possible qu’à la suite d’un apaisement, il y ait moyen aujourd’hui de renouer avec le concile? Cette question nous donne, je pense, matière à échanges.

 

 

 

 

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