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Concile trahi, concile perdu :
ambivalence de Paul VI et contradictions dans les textes

Giovanni Franzoni

 

 

 

Giovanni Franzoni, ex-abbé bénédictin, théologien catholique qui a beaucoup écrit, père au Concile Vatican II, a présenté cette conférence au Trente-et-unième Congrès de l’Association des théologiens et théologiennes Jean XXIII à Madrid en début septembre 2011.

Chers amis, amies, compagnons et compagnes de voyage,

C’est un honneur et un plaisir d’avoir été invité ici, en Espagne, pour participer à votre rencontre. Je vous remercie, non seulement de l’invitation, mais surtout parce que, malgré les difficultés et même si la période ne semble pas propice, vous continuez, avec courage, de maintenir bien haute la flamme du Concile Vatican II, et avec ténacité vous continuez d’appuyer la réforme évangélique de l’Église de Rome.

Je vous prie de m’excuser car mon espagnol est plutôt de l’itagnol, mais j’espère que vous réussirez à me comprendre. Mon intervention a été traduite en espagnol par une amie des Canaries, qui vit à Rome depuis longtemps, Maria Lorenza Ferrer. Je la remercie aussi de m’avoir patiemment aidé à prononcer l’espagnol. Après mon intervention, il me fera plaisir de répondre à vos questions, en italien, tout en espérant que quelqu’un ou quelqu’une parmi vous fasse la traduction. Je réitère mon plaisir d’être parmi vous (je me sens à la maison). J’expliquerai d’abord pourquoi j’ai participé au concile, pour aborder ensuite le sujet de cette rencontre.

1) Pourquoi j’ai participé au Concile

Vous avez devant vous une personne âgée qui a eu le plaisir de participer à Vatican II alors qu’il était jeune. Environ deux mille Pères ont participé à cet évènement, mais cinquante ans plus tard ils sont presque tous décédés. Je suis l’un des rares survivants (comme, en Italie, Mgr Luigi Betazzi, évêque émérite d’Ivrea). Je suis donc un témoin direct. Des congrès sur le Concile se sont tenus, ces dernières années, où les théologiens et historiens – qui, dans les années 60 du siècle passé, étaient des enfants ou n’étaient même pas nés – amenaient des réflexions sur cet évènement, disant parfois des choses profondes et importantes, mais, je le souligne, trop souvent ils n’ont pas senti le besoin d’écouter quelques-uns des pères conciliaires encore en vie. Ce n’est pas que nous, vieux et souvent malades, possédions la vérité, mais nous aurions pu dire des choses intéressantes comme témoins du contexte (humeurs, espoirs, craintes, désillusions, indignations) dans lequel se tinrent  les discussions et se rédigèrent les documents. Un contexte qu’aucune discussion ou chronique et encore moins les documents, ne peuvent révéler.

En 1964, moine bénédictin, je fus élu abbé du monastère bénédictin de Saint-Paul-hors-les-Murs à Rome. Même si je n’étais pas évêque, comme abbé de Saint-Paul – une abbaye nullius – j’avais le droit de participer au Concile, avec les autres abbés dans les mêmes conditions juridiques, tel que le stipule le Droit Canon. J’avais 36 ans, j’étais l’un des plus jeunes pères conciliaires! À l’automne 1964, j’ai participé à la troisième session du Concile et, l‘automne suivant, à la quatrième et dernière session. Je me souviens qu’au début de la troisième session, le secrétaire du Concile, Mgr Pericle Felici avait suggéré, selon le désir de Paul VI, que ce soit la dernière session.

Comment peut-on m’étiqueter en tant que père conciliaire? Disons, que sur plusieurs points, j’ai commencé comme « modéré » mais selon plusieurs, des Italiens surtout, j’étais « progressiste ». Je fus amené à prendre cette position par la présence et les interventions de cardinaux comme le Belge Léo Suenens, archevêque de Malines-Bruxelles, ou Giacomo Lercaro, évêque de Bologne, ou de patriarches comme le grec melkite Maximos IV Saigh. Comme j’étais timide, je n’ai jamais pris la parole au Concile, mais je l’ai prise en assemblée lors de la rencontre convoquée par la Conférence épiscopale italienne pour réfléchir sur la collégialité épiscopale, dont traite le troisième chapitre de Lumen Gentium

À cette occasion, Mgr. Antonio Poma, alors évêque de Mantoue (en 1968 il sera nommé évêque de Bologne par Paul VI, remplaçant Lercaro qui sera délogé), a manifesté beaucoup de craintes sur la collégialité épiscopale, soutenant que cela ferait ombrage à la primauté du pape. J’ai alors pris la parole, donnant l’exemple des Églises catholiques de rite oriental, à direction synodale, et j’ai affirmé que la primauté du pape n’est pas diminuée mais qu’au contraire elle se voit fortifiée par la collégialité épiscopale. Je me souviens que plusieurs évêques m’ont félicité pour mon intervention. De fait, depuis ce moment, l’épiscopat italien dans son ensemble, sauf quelques évêques traditionalistes, a été moins carrément opposé à la collégialité.

2) Le comportement ambivalent de Paul VI

Partant des nouvelles de ce temps-là, tentons de donner une réponse à l’importante  question que vous m’avez posée : pourquoi, quelles sont les raisons qui nous poussent à dire que le Concile a toujours été mis de côté, vidé de son contenu et peut-être trahi, surtout par les papes? Pour donner une réponse complète, il faudrait naturellement une étude exhaustive que nous ne pouvons pas faire ici. Je m’en tiendrai donc à présenter quelques flashes, titres et sommaires d’un possible document plus complet et tant souhaité.

Aujourd’hui, dans plusieurs endroits et même parmi les nôtres, on dit que ce furent Jean-Paul II puis le cardinal Joseph Ratzinger – devenu Benoît XVI en 2005 – qui ont freiné les ferments postconciliaires, en imposant une interprétation minimaliste et restrictive à Vatican II. Je crois plutôt que Paul VI a établi les prémisses, pourrait-t-on dire, pour que le Concile devienne, du moins en partie, « domestiqué » et que le post-concile soit « refroidi ».

Quand, en novembre 1964, le Concile se préparait enfin à approuver solennellement la Constitution sur l’Église, le pape Montini a imposé l’ajout d’une «Note explicative préalable » au troisième chapitre de Lumen Gentium, celui-là même qui parle de la collégialité, c’est-à-dire de la relation entre la primauté papale et le pouvoir du collège épiscopal. La « Note » réintroduit fortement le pouvoir papal, en lui donnant une interprétation qui vide de son sens la notion de la collégialité épiscopale mise de l’avant dans Lumen Gentium (je rappelle que le texte conciliaire n’utilise jamais le substantif « collégialité », il parle plutôt du collège des évêques). Cette « Note » répète cent fois que le collège ne peut rien « sans son chef », c’est-à-dire sans le Pontife suprême. Sauf exceptions, la Curie romaine a soutenu que la « Note préalable » était un acte du Concile. Mais il n’en est rien, ce fut un geste papal dont Paul VI est entièrement responsable. Le Concile en a tout simplement pris acte, mais sans la faire formellement sienne.

Toujours au sujet de Lumen Gentium : au début des discussions sur le chapitre sept qui parle de la Vierge Marie, l’épiscopat polonais – le cardinal Stefan Wyszynski en tête, avec les Polonais et d’autres pères – a bataillé avec énergie pour que, dans le texte, la Vierge Marie soit proclamée « mère de l’Église », un titre que la majorité des pères conciliaires disait théologiquement insoutenable. Ils préféraient la voir « dans » » l’Église comme disciple de Jésus, et non pas « au-dessus de » l’Église.  En définitive, le texte final ne retient pas le titre « mère de l’Église ». Qu’a donc fait Paul VI ? Dans son discours du 21 novembre 1964, le jour même où le concile approuvait solennellement la constitution Lumen Gentium, il a proclamé la Vierge Marie « mère de l’Église …et nous voulons que ce titre si doux serve à l’avenir pour invoquer la Vierge d’une façon plus honorable et qu’elle soit invoquée par tout le peuple chrétien ».  Ainsi, d’un seul coup, le pontife se moquait du Concile qui, en majorité, avait rejeté ce titre, et il le faisait justement pendant qu’on approuvait le texte qui affirmait la collégialité épiscopale. Le pape semblait dire : « Attention! Discutez tant que vous voudrez mais c’est moi qui décide ». De fait, pendant que le Concile proclamait la collégialité épiscopale, il en donnait une interprétation personnelle réduite au minimum et vidée de son sens.

Une autre fois, au sujet du décret Presbyterorum Ordinis, dans la quatrième session, nous nous préparions à discuter du ministère et de la vie sacerdotale ainsi que du célibat obligatoire pour les prêtres de l’Église latine. Les interventions complètement favorables pour maintenir la loi en vigueur n’ont pas manqué, mais il y eut aussi l’une ou l’autre interventions qui proposaient l’hypothèse de ce qui, plus tard, serait appelé en latin vir probati : hommes mûrs, pères de famille, menant une vie professionnelle stable qui pourraient être ordonnés prêtres. Ces interventions « progressistes », même si peu nombreuses, n’ont pas manqué de perturber le pape qui a alors écrit une lettre au cardinal Eugène Tisserant, primus inter pares du Conseil de la présidence du Concile, lui demandant d’avertir l’assemblée que le pontife se réservait pour lui-même la question du célibat sacerdotal; c’est ainsi que la position de Vatican II fut éliminée. Plus tard, en 1967, le pape Montini publiait l’encyclique Sacerdotalis Caelibatus dans laquelle il rejetait toute proposition de changement de la loi actuelle. Mais tous savent bien que, durant les cinquante années suivantes, la question du célibat a provoqué des débats à ne plus finir, des malaises ainsi que des souffrances.

Je vous raconte une expérience personnelle. Quand nous avons appris que le pape se réservait la question du célibat sacerdotal, un père conciliaire de Colombie, qui était près de moi, m’a dit en italien : « Père abbé, j’ai seulement huit prêtres diocésains, tous concubins, que dois-je faire? les mettre tous à la rue et être sans prêtre? Je suis venu au Concile seulement pour cette question… » Moi, « modéré », j’ai tenté de l’apaiser en lui disant que le Saint Père ferait sans doute sa part… Si le pape avait laissé pleine liberté au Concile, peut-être qu’une brèche vers une réforme se serait ouverte. Mais il en a décidé autrement et les pères conciliaires n’ont pas eu le courage d’insister pour maintenir la possibilité de discuter librement de cette épineuse question.

Sur Gaudium et Spes, le pape a fait une autre intervention autoritaire qui a eu de graves conséquences. Lors de discussions sur les méthodes moralement permises pour le contrôle des naissances, de nombreux pères – entre autres Suenens et Maximos IV – ont soutenu qu’on devait laisser les conjoints décider en toute liberté de conscience; une position réfutée par des pères moins nombreux mais plus combatifs. Ceux-ci ont maintenu qu’il fallait réaffirmer l’encyclique Casti Connubii de Pie XI, en 1930, qui déclarait que c’est une faute grave d’empêcher le processus normal de procréation suite à un acte conjugal. Les pères « conservateurs » se sont opposés de toutes les façons aux ouvertures annoncées  et aux nouveautés. La « pilule » venait d’être découverte, alors les pères « progressistes » affirmèrent qu’il n’était pas sage de s’opposer à la science et d’émettre des décisions sur des sujets controversés. Il semblait clair que la grande majorité du Concile était favorable à la thèse « ouverte ». Alors Paul VI est intervenu, se réservant la décision sur les moyens moralement permis pour la régulation des naissances. Il l’a fait avec l’encyclique Humane vitae dont nous parlerons plus loin. 

Je rappelle, enfin, que plusieurs pères, déjà fascinés par le débat conciliaire, et chaque jour plus conscients des enjeux, espéraient voir une autre session après la quatrième. Mais dès l’ouverture de la session, le secrétaire du Concile, Mgr Pericle Felici, après avoir présenté le programme des travaux, annonça que la quatrième session serait la dernière. C’est évidemment ce que Paul VI avait décidé, craignant que prolonger Vatican II porterait ombrage à l’autorité papale. Ce qui avait été une suggestion dès le début de la troisième session devenait une imposition définitive.

Ces faits (d’autres pourraient s’ajouter) démontrent que Paul VI a pris des décisions qui ont amputé le Concile de ses pouvoirs et a établi les prémisses pour une interprétation réductrice des documents de Vatican II. Ainsi Wojtyla et Ratzinger ont pu, plus tard, s’y référer et justifier leur interprétation restrictive et limitée du Concile.  Mais – et c’est l’autre côté de la médaille – Montini n’a pas fait seulement ces interventions. Il en a fait d’autres et avec différentes orientations. J’en rappellerai une qui m’a paru alors et me paraît toujours, de grande portée historique, théologique et ecclésiale.

Un évêque italien est intervenu un jour, disant que parler de « l’Église des pauvres » n’apportait rien de neuf étant donné que l’Église avait toujours été celle des pauvres. Alors Maximos IV Saigh fit une brève intervention bien sèche disant que c’était vrai que l’Église avait toujours été « pour » les pauvres, mais les avait toujours laissés pauvres. Et le patriarche concluait en disant qu’au moment où il y avait un mouvement sérieux pour enrayer la pauvreté, il était opportun que l’Église soit « avec » les pauvres. Quelques jours plus tard, Maximos célébrait une liturgie de rite byzantin, assis sur un petit trône opposé à la croix. Paul VI était présent avec la tiare sur la tête. Au moment de l'offertoire, il enleva la tiare (la précieuse tiare que les catholiques de Milan lui avaient donnée au moment de son élection en 1963), il se leva, traversa tout le chœur et la mis sur les genoux du patriarche. J’ai vu dans ce geste – et je suis sûr que c’était ce que pensait le pontife – la décision de mettre fin à l’ère du pouvoir temporel des papes, un pouvoir représenté par une des trois couronnes de la tiare (appelée le « trireino »). Ce n’était pas n’importe quel geste mais une décision stratégique bien méditée. Il faut dire que, par la suite, aucun pape n’est apparu en public avec la tiare sur la tête. On peut supposer que Paul VI avait voulu signifier par ce geste l’élimination définitive de cet arrogant symbole du pouvoir politique de la papauté. Oublions que la tiare a été transportée en tournée aux États-Unis pour ramasser de l’argent. En lui-même le geste du pape était solennel et poignant. Toutefois les excroissances du pouvoir papal, héritées de l’histoire, qui sont autre chose que le respect du charisme « de Pierre », n’ont malheureusement pas été abandonnées. Wojtyla et Ratzinger les ont même intensifiées.

Nous devons admettre que le pape Montini était dans une situation difficile : il devait tenter de préserver l’union dans le Concile, agité par des tendances opposées. À partir de ce point de vue, on peut comprendre son effort pour diluer les textes conciliaires au point de les faire accepter par les minorités conciliaires, éternellement ancrées  dans des positions conservatrices. Selon moi, il faut souligner que bien souvent son travail de médiation a fini par limiter ou annuler la liberté du Concile, et, surtout, par remettre à plus tard les problèmes qui allaient éclater et provoquer des conséquences désastreuses. Montini était obsédé par la recherche de l’unanimité morale sur tous les textes conciliaires; un but bien noble, qui ne faisait qu’endormir, mais non éliminer, les tensions lancinantes.

3) Les contradictions des textes conciliaires

Dans les textes conciliaires – en particulier dans Lumen Gentium – deux visions ecclésiologiques se superposent : l’une, liée au Concile de Trente et à Vatican I, voit l’Église comme une « société parfaite », comme une pyramide avec le pontife romain à la tête. Disons, une vision juridique de l’Église. L’autre vision, au contraire, voit l’Église comme communion, comme peuple avançant dans l’histoire pour annoncer l’évangile, donnant la main à toutes les personnes de bonne volonté, décidée à faire sa part, sans prétendre être la première, dans le but de favoriser la paix et la justice dans le monde.

Au lieu de choisir entre ces deux visions, le Concile les a superposées, mélangées. Par exemple,dans le premier jet sur la constitution de l’Église, essentiellement préparé par la Curie romaine, le second chapitre parlait de la hiérarchie et le troisième du peuple de Dieu. Mais, à la fin, Lumen Gentium a changé l’ordre : le peuple de Dieu fut placé au second chapitre et la hiérarchie au troisième. Mais tandis que le second chapitre ouvre de grands horizons et semble souligner une ecclésiologie de communion, le troisième a une autre saveur et un autre point de vue imprégnés d’une vision juridique. Ainsi, tout en affirmant la collégialité épiscopale, il la limite partout. L’intention de Jean XXIII pour le Concile était d’avoir des objectifs pastoraux, sans parler de problèmes doctrinaux et théologiques. De fait la vision de l’Église comme « peuple de Dieu » avec une mission universelle de salut, représentait un vraie révolution théologique. L’Église ne se présentait plus comme une espèce d’« Arche de Noé » pour le salut des prédestinés, tandis que ceux qui étaient en dehors de l’Église étaient considérés – l’expression est de Saint Augustin – comme une masse condamnée. Elle devenait une communion de disciples appelés à annoncer l’Évangile à toute l’humanité pour le salut universel. Malheureusement, les documents conciliaires sont plein de limitations : les évêques peuvent agir… si le pape consent, les laïcs pourront prendre des initiatives… si l’évêque le permet, ceci ou cela pourra être fait… seulement si la situation le permet...

Alors, qu’arrivera-t-il quand les pères retourneront chez eux après le Concile? Quelques-uns estimeront que ce qui est affirmé par Vatican II est le maximum qui puisse être concédé; et ils n’ouvriront pas de perspectives nouvelles. D’autres, au contraire, jugeront que le Concile a dit le minimum permis pour que tous l’acceptent, laissant ensuite aux Églises locales de faire d’autres pas en avant. Les uns et les autres pouvaient identifier dans les textes conciliaires des éléments phares pour soutenir leurs points de vue.

4) L’après-Concile : désillusions, contradictions, espérances

Faire l’histoire de l’après-Concile, c’est faire l’histoire de l’Église catholique romaine des cinquante dernières années : une chose impossible dans cette intervention. Je me limite donc à signaler les points qui me paraissent les plus intéressants pour comprendre ce qui s’est passé et pour nous indiquer quelques pistes pour le chemin à suivre.

Dans son ensemble, la Curie romaine, sous Paul VI, a tout fait pour normaliser la situation et enlever du pouvoir au Concile. D’abord, on a enlevé le pouvoir à la collégialité épiscopale. De fait, le Synode des évêques, institué par le pape au début de la quatrième session, a eu pour effet d’empêcher Vatican II de débattre cette question cruciale. Cette décision ne fut pas une action de collégialité épiscopale. (Voyez comme le motu proprio Apostolica Sollicitudo avec lequel le pape crée le Synode, ne cite jamais Lumen Gentium !). Paul VI considère le Synode comme un organisme qui « conseille » le pape, lequel reste libre de recevoir ou rejeter les propositions de l’Assemblée. En pratique, les Assemblées synodales ont été organisées de façon à atténuer la liberté des évêques, même si parfois, comme dans le Synode de 1971, qui abordait le sujet du ministère sacerdotal, quelques pères ont eu le courage d’aborder des thèmes tabous, comme les viri probati et même les ministères féminins.

Encore plus : rien n’a été fait pour mettre en pratique l’affirmation du Concile sur l'Église comme « peuple de Dieu ». Il aurait été logique que, selon la prémisse, on crée un espèce de sénat de l’Église catholique, où seraient représentés les évêques, prêtres, moines, moniales, religieux, religieuses, laïcs hommes et femmes, pour discuter ensemble des grands problèmes. Il aurait été logique qu’à côté de chaque conférence épiscopale (qui réunit les Églises locales d’une nation ou d’un territoire) s’organise un sénat, qui enverrait un représentant au sénat de l’Église catholique. Comme il n’y a pas d’organisme représentatif au niveau universel, quelques conférences épiscopales ont pris différents moyens pour agir concrètement selon Vatican II. L’Église hollandaise a même eu l’audace de convoquer un concile pastoral qui a osé discuter de sujets tabous, comme le célibat optionnel des prêtres, ce sur quoi Rome l’a obligé à faire marche arrière. En Allemagne, les évêques ont fait un Synode qui a contesté l’encyclique Humanae Vitae. Aux États-Unis d’Amérique, les évêques ont écrit une lettre sur la femme, mais ils ont dû en changer plusieurs passages qui, selon la Curie romaine, pouvaient ouvrir les portes aux ministères féminins. Dans d’autres pays, il y eut des initiatives semblables. C’est dire que dans plusieurs endroits on a tenté de tirer les conséquences à partir des principes généraux, même abstraits, proposés par le Concile.

Par ailleurs, ils se tromperaient ceux qui ne verraient que deux catégories de personnes dans les divisions bien manifestes durant le Concile : les « progressistes » et les  « conservateurs ». Il ne s’agissait pas toujours des mêmes blocs opposés : les plus ouverts contre les plus traditionnels. Parfois il y eut des divisions transversales, selon le contexte dans lequel agissait chaque épiscopat. Il pouvait arriver que quelques pères « progressistes » sur certains points, étaient « conservateurs » sur d’autres. Le cas le plus patent  fut celui des évêques des États-Unis, fermés sur la peine de mort ou sur l’armement atomique et bien d’accord avec l’autorité monarchique du Pape, mais qui, plus tard, se sont révélés très innovateurs sur la liberté religieuse (sujet de la « Déclaration conciliaire » Dignitatis Humanae) parce qu’ils étaient nés et avaient grandi dans un pays où les immigrants irlandais, italiens, latino-américains, même tellement méprisés, voyaient toujours que la liberté religieuse leur était  reconnue. Ils ont réussi à faire de cette Église catholique, une institution florissante au point de pouvoir faire élire John F. Kennedy, comme Président des États-Unis.

Le paradigme de toutes ces contradictions fut, selon moi, Humanae Vitae. La méthode employée par Paul VI est la preuve évidente, la preuve ecclésiastique, de l’incapacité de Montini de s’ouvrir à l’esprit du Concile. De fait il a empêché le Concile d’avoir un débat ouvert sur le contrôle des naissances; il a mis sur pied une commission d’étude pour se faire conseiller mais il en a refusé les conclusions parce qu’elles allaient contre les positions de la Curie romaine et il a  décidé arbitrairement d’imposer à la conscience des époux des obligations que l’Évangile n’impose pas. Chez lui – comme plus tard et davantage chez Jean-Paul II et Benoît XVI – il y a une conception fermée et monarchique de la papauté; une idée qui détonne face à la conception du ministère « de Pierre » qui émerge du Nouveau Testament  et que Vatican II a tenté de  faire accepter, malheureusement avec grande timidité.

Pour ne pas nier le magistère papal – une vision récente du magistère qui remonte à Pie XI – Paul VI a nié de fait le Concile : selon  lui, sans doute, le magistère papal est « plus» qu’un Concile. Je dois ajouter trois choses à ce que j’ai déjà dit.  D’abord, Humanae Vitae recommande aux confesseurs de traiter avec miséricorde les époux qui n’acceptent pas cette encyclique, et demande explicitement de ne pas les exclure des sacrements. Cela n’était pas évident. De fait, entre les années 30 et 50 – du moins en Italie, j’ignore si c’était ainsi en Espagne – les curés refusaient l’absolution aux onanistes. On voit que sur ce point Montini a fait un grand pas. Deuxième point, le pape ne s’est pas prononcé de façon infaillible, comme le demandait une partie de la Curie romaine et quelques groupes d’évêques conservateurs. Troisièmement, Paul VI se sentait tellement perturbé par la vague de critiques – théologiens, divers groupes, incluant quelques Conférences épiscopales, depuis la Hollande jusqu’à l’Indonésie – que pendant 10 ans il n’a écrit aucune nouvelle encyclique. Au contraire, le pape Wojtyla, avec le précieux appui du cardinal Ratzinger, a voué pleine obéissance à l’encyclique « comme si » elle était une déclaration infaillible. Ils ont ainsi exclu de l’enseignement, le théologien étatsunien Charles Curran, qui déclarait ouvertement que cette encyclique était techniquement « faillible », car ce n’était pas le pape lui-même qui la voulait « infaillible ».

Par ailleurs, il me semble que tant Montini que Wojtyla suivent la ligne du Concile au sujet de l’engagement pour la paix et la justice dans le monde. Avec l’encyclique Populorum Pogressio, en 1967, Paul VI a admis l’insurrection armée pour renverser les dictatures, et lors de la guerre du Golfe en 1991, et lors de la seconde en 2003, Jean-Paul II s’est prononcé contre cette « aventure sans issue».

Mais quand les théologiens de la libération en Amérique latine ont voulu appliquer pour leur Continent Gaudium et Spes et la Populorum Progressio, et ont mis en pratique les affirmations de la Conférence de Medellin sur les « structures injustes de la société » responsables de l’oppression et de la pauvreté, Paul VI d’abord puis Wojtyla et Ratzinger  ont systématiquement et autoritairement tronçonné la théologie de la libération. Leonardo Boff et Ivone Gebara furent les victimes les plus connues de cette politique vaticane. De plus, à partir de Wojtyla, la Curie romaine a mené une politique systématique pour remplacer les évêques « progressistes » par des évêques  « conservateurs » et surtout, « anti-libérationnistes ». Et quand Oscar Romero est mort pour la justice à El Salvador, ils l’ont remplacé par un évêque de l’Opus Dei.

La répression des papes postconciliaires fut encore plus dure contre les théologiens qui, avec des arguments solidement fondés sur les Écritures et sur Vatican II, mettaient en cause la structure de pouvoir de l’Église romaine. Les plus grandes victimes (non les seules) de cette répression systématique de la Curie, à partir de Paul VI et plus tard aussi, ont été le théologien suisse allemand Hans Küng, l’allemand Bernard Häring et le théologien cingalais Tissa Balasuriya.

Enfin – toujours en mode flash – je pense que les papes postconciliaires ont oublié le Concile sur un autre point important (la reconnaissance de l’autonomie des réalités terrestres et de l’État), ou bien l’ont interprété de façon réductrice, voire déviante : je me réfère à la relation entre les normes éthiques proclamées par le magistère catholique et les lois des États sur des « points sensibles » (comme la sexualité, la famille, la fin de la vie). En Italie, vous le savez, il y eut en mai 1974 un référendum pour dire oui ou non à l’abrogation de la loi sur le divorce. Il s’agissait de discuter d’une loi civile, et non d’un sacrement. Cela n’a pas empêché la Conférence épiscopale de vouloir imposer moralement à tous les citoyens, et non seulement aux catholiques, de voter oui à l’abrogation. Permettez-moi un exemple personnel : je me suis opposé publiquement à cette prétention et, dans un petit livre, j’ai soutenu la liberté de vote et de conscience des catholiques. Je fus suspendu a divinis!

Finalement, le vote s’est tenu les 12 et 13 mai 1974. Cette Italie – catholique à 98%, selon les statistiques vaticanes – a voté non à 60% à l’abolition de la loi sur le divorce. Ce fut un dur coup pour le pape et les évêques, mais ils ne s’y sont pas pliés, ni alors ni par la suite. Lors du référendum de juin 2005, sur la procréation assistée, ils ont fait campagne publique pour inviter à l’abstention de voter, et comme il n’y a pas eu le quorum de 50 +1 des votants, le référendum a été déclaré invalide. La hiérarchie ecclésiastique est convaincue que seul le magistère catholique peut se prononcer sur la « loi naturelle » et sur des « sujets brûlants » : par le fait même ils obligent les catholiques à faire en sorte que les lois civiles reflètent le point de vue de la doctrine catholique officielle sur chaque sujet.

Le concept de laïcité est complètement ignoré de la hiérarchie : plus encore, quand on l’invoque, on en dit que la laïcité doit être « saine ». C’est-à-dire qu’elle doit accepter les points de vue du Vatican.

Dernier flash : depuis cinquante ans, le problème de la femme s’est imposé à l’Église romaine avec de plus en plus d’acuité. Quel est le rôle de la femme? Peut-on penser à un ministère féminin? D’abord Paul VI puis Jean-Paul II ont coupé court à tout débat sur la femme-prêtre. Mais les femmes non plus ne veulent pas être prêtres, étant donné qu’elles ne veulent pas des hommes-prêtres. De fait, le sacerdoce n’existe pas dans la pensée de Jésus qui parle entre autres, d’une communauté de frères et sœurs, de « service réciproque »; le Nouveau Testament parle de « superviseurs » (évêques), de « presbytes (anciens), de diacres (serviteurs). Cette Église est contredite aujourd’hui par la hiérarchie, décidée à conserver une structure machiste et patriarcale pour sauvegarder son pouvoir sacré. C’est pour cela que, s’ils désirent des prêtres, ils disent non à la femme-prêtre. Au contraire, nous rêvons d’une Église sans prêtres ni prêtresses, où les femmes et les hommes, célibataires et mariés, pratiqueraient des « ministères »  au service de la communauté ecclésiale. Utopie? Hérésie?

5) Levez les yeux, la moisson est mûre

Comme je l’ai déjà mentionné – et j’aime le répéter – il faudrait plusieurs livres pour traiter adéquatement du sujet proposé. Faisant une synthèse, je dirais que le cœur du contraste qui opprime l’Église catholique, depuis des décennies, est le suivant : pour Wojtyla et Ratzinger, Vatican II est regardé à la lumière des Conciles de Trente et de Vatican I. Pour nous, au contraire, ces deux Conciles doivent être lus et relativisés à la lumière de Vatican II. Puisqu’il y a des façons différentes de voir les choses, les contradictions ne peuvent pas être éliminées. Chaque jour, et en cascade, nous voyons la Curie romaine établir des normes, prendre des décisions et donner des interprétations qui, à notre opinion, sont en conflit radical avec Vatican II.

Que doit-on faire alors? Je crois que, sans présumer avoir dans les poches toutes les bonnes solutions, nous devons prendre sur nous la responsabilité de vivre de façon communautaire selon l’Évangile, et ensuite, en dialogue avec tous les hommes et les femmes de bonne volonté, nous devons chercher ensemble quoi faire pour la paix, la justice et la sauvegarde de la création (programme du « processus » conciliaire, lancé en 1983, par la Sixième Assemblée générale du Concile œcuménique des Églises, tenue à Vancouver, Canada).

Je maintiens que chaque fois que nous les chrétiens et chrétiennes, nous célébrons l’Eucharistie, nous célébrons presque une ordalie. C’est-à-dire qu’à ce moment, à la table avec Jésus, nous sommes jugés à savoir si nous réalisons un faux rite de consolation, ou un engagement réel et concret. Si, comme Jésus, malgré nos limites et contradictions (laissez-moi le dire : nous sommes pleins de contradictions, nous sommes imparfaits et pécheurs comme l’est l’Église historique à laquelle nous appartenons), nous nous engageons à être une Église-pour-les-autres, comme nous l’a enseigné Dietrich Bonhoeffer, alors, l’Eucharistie que nous célébrons sera pour nous, bénédiction et salut, un vrai viatique dans notre chemin vers le Royaume.

Si, au contraire, sous le rite il n’y a rien, et que nous travaillons pour une Église-pour-nous, notre Eucharistie sera notre mort et notre malédiction (1Cor 11,28). Mais comme le disent si bien les rabbins, en commentant  les premiers chapitres de la Genèse, quand le Seigneur maudit le serpent qui avait tenté Ève, en réalité il le bénit. Ils ajoutent astucieusement : en l’obligeant à ramper le Seigneur lui permet de fuir le danger et de se cacher dans les trous de la terre. Si notre Eucharistie n’est pas sincère, le Seigneur nous invite à nous repentir, à nous convertir, à reprendre de nouveau le chemin avec humilité et courage.

Vous me demandez : « As-tu confiance dans le futur de l’Église? » Que pourrai-je vous répondre? Si le monde va si mal, l’Église pourrait-elle être en bon état? Ne pensons pas au futur, pensons au présent. À ce présent si tragique et tourmenté, si tourmenté par de grands malheurs et enveloppé dans les ténèbres. Voici un exemple frappant : dans la centrale nucléaire japonaise de Fukushima, quelques techniciens, tout en sachant qu’ils allaient vers la mort, sont entrés pour tenter de refroidir les réacteurs. Ces gens-là n’étaient pas chrétiens, ils ne savaient peut-être rien de Jésus. Malgré tout, ils ont accepté la mort pour sauver d’autres vies. Cela m’émeut et je dis qu’il faut continuer d’espérer dans l’être humain. Il me vient à l’esprit les paroles de Jésus : « Levez les yeux et regardez les champs, ils sont déjà mûrs pour la récolte » (Jean, 4,35). Il est évident que dans  un monde plein d’ivraie et de mauvaises herbes, grâce à Dieu le grain mûrit. Il mûrit là où des femmes et des hommes travaillent pour la paix, la justice, la sauvegarde de la Création, là où ils se convertissent en Samaritains pour aider le frère inconnu qui tombe victime des bandits.

Mes chers amis, mes chères amies, je vous remercie de nouveau de votre invitation. Et si je peux exprimer un souhait, c’est que vous continuiez à avancer avec courage, avec humilité et générosité. Opposez-vous au pouvoir ecclésiastique, mais ayez de la compassion  pour les gardiens de ce pouvoir. Dans vos communautés, essayez de construire, jour après jour, cette Église-pour-les-autres qui a mille motifs de se baser sur le Concile Vatican II.

Et allez encore plus loin, là où les hommes et les femmes cherchent des réponses difficiles à de graves problèmes. Salissez-vous les mains dans la boue, avec eux, pour construire ce monde nouveau qui attend notre indispensable collaboration. Semons, comme le dit l’évangile, dans les larmes; d’autres, un jour, récolteront dans la joie. Mais ne nous lamentons pas sur notre sort : c’est une tâche immense, difficile mais toujours merveilleuse.


10 septembre 2011

 

Traduit de l’espagnol par Yves La Neuville
avec la collaboration de Jean Trudeau

Texte espagnol :  ReligionDigital.com

Traduction anglaise :  Association of Catholic Priests (Irlande)

 

 

 

 

 

 

 

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