|
Giovanni Franzoni, ex-abbé bénédictin, théologien
catholique qui a beaucoup écrit, père au Concile
Vatican II, a présenté cette conférence au
Trente-et-unième Congrès de l’Association des
théologiens et théologiennes Jean XXIII à Madrid
en début septembre 2011.
Chers amis, amies, compagnons et compagnes de voyage,
C’est un honneur et un plaisir d’avoir été
invité ici, en Espagne, pour participer à votre
rencontre. Je vous remercie, non seulement de
l’invitation, mais surtout parce que, malgré les
difficultés et même si la période ne semble
pas
propice, vous continuez, avec courage, de
maintenir bien haute la flamme du Concile
Vatican II, et avec ténacité vous continuez
d’appuyer la réforme évangélique de l’Église de
Rome.
Je vous prie de m’excuser car mon espagnol est
plutôt de l’itagnol, mais j’espère que vous
réussirez à me comprendre. Mon intervention a
été traduite en espagnol par une amie des
Canaries, qui vit à Rome depuis longtemps, Maria
Lorenza Ferrer. Je la remercie aussi de m’avoir
patiemment aidé à prononcer l’espagnol. Après
mon intervention, il me fera plaisir de répondre
à vos questions, en italien, tout en espérant
que quelqu’un ou quelqu’une parmi vous fasse la
traduction. Je réitère mon plaisir d’être parmi
vous (je me sens à la maison). J’expliquerai
d’abord pourquoi j’ai participé au concile, pour
aborder ensuite le sujet de cette rencontre.
1) Pourquoi j’ai participé au Concile
Vous avez devant vous une personne âgée qui a eu
le plaisir de participer
à
Vatican II alors qu’il était jeune. Environ deux
mille Pères ont participé à cet évènement, mais
cinquante ans plus tard ils sont presque tous
décédés. Je suis l’un des rares survivants
(comme, en Italie, Mgr Luigi Betazzi, évêque
émérite d’Ivrea). Je suis donc un témoin direct.
Des congrès sur le Concile se sont tenus, ces
dernières années, où les théologiens et
historiens – qui, dans les années 60 du siècle
passé, étaient des enfants ou n’étaient même pas
nés – amenaient des réflexions sur cet
évènement, disant parfois des choses profondes
et importantes, mais, je le souligne, trop
souvent ils n’ont pas senti le besoin d’écouter
quelques-uns des pères conciliaires encore en
vie.
Ce n’est pas que nous, vieux et souvent malades,
possédions la vérité, mais nous aurions pu dire
des choses intéressantes comme témoins du
contexte (humeurs, espoirs, craintes,
désillusions, indignations) dans lequel se
tinrent les discussions et se rédigèrent les
documents. Un contexte qu’aucune discussion ou
chronique et encore moins les documents, ne
peuvent révéler.
En 1964, moine bénédictin, je fus élu abbé du
monastère bénédictin de Saint-Paul-hors-les-Murs
à Rome. Même si je n’étais pas évêque,
comme abbé de Saint-Paul – une abbaye nullius –
j’avais le droit de participer au Concile, avec
les autres abbés dans les mêmes conditions
juridiques, tel que le stipule le Droit
Canon. J’avais 36 ans, j’étais l’un des plus
jeunes pères conciliaires! À l’automne 1964,
j’ai participé à la troisième session du Concile
et, l‘automne suivant, à la quatrième et
dernière session. Je me souviens qu’au début de
la troisième session, le secrétaire du Concile,
Mgr Pericle Felici avait suggéré, selon le désir de Paul VI, que
ce
soit la dernière session.
Comment peut-on m’étiqueter en tant que père
conciliaire? Disons, que sur plusieurs points,
j’ai commencé comme « modéré » mais selon
plusieurs,
des
Italiens surtout, j’étais « progressiste ». Je
fus amené à prendre cette position par la
présence et les interventions de cardinaux comme
le Belge Léo Suenens, archevêque de
Malines-Bruxelles, ou Giacomo Lercaro, évêque de
Bologne, ou de patriarches comme le grec melkite
Maximos IV Saigh. Comme j’étais timide, je n’ai
jamais pris la parole au Concile, mais
je l’ai prise
en assemblée lors de la rencontre convoquée par
la Conférence épiscopale italienne pour
réfléchir sur la collégialité épiscopale, dont
traite le troisième chapitre de Lumen Gentium.
À cette occasion,
Mgr. Antonio Poma,
alors évêque de Mantoue (en 1968 il sera nommé
évêque de Bologne par Paul VI, remplaçant
Lercaro qui sera délogé), a manifesté beaucoup
de craintes sur la collégialité épiscopale,
soutenant que cela ferait ombrage à la primauté
du pape. J’ai alors pris la parole, donnant
l’exemple des Églises catholiques de rite
oriental, à direction synodale, et j’ai affirmé
que la primauté du pape n’est pas diminuée
mais
qu’au contraire elle se voit fortifiée par la
collégialité épiscopale. Je me souviens que
plusieurs évêques m’ont félicité pour mon
intervention. De fait, depuis ce moment,
l’épiscopat italien dans son ensemble, sauf
quelques évêques traditionalistes, a été moins
carrément
opposé
à la collégialité.
2) Le comportement ambivalent de Paul VI
Partant des nouvelles de ce temps-là, tentons de
donner une réponse
à l’importante
question que vous m’avez posée : pourquoi,
quelles sont les raisons qui nous poussent à
dire que le Concile a
toujours été
mis de côté, vidé de son contenu et peut-être
trahi,
surtout par les papes? Pour donner une réponse complète, il faudrait naturellement
une étude exhaustive que nous ne pouvons pas
faire ici. Je m’en tiendrai donc à présenter
quelques flashes, titres et sommaires d’un
possible document plus complet et tant souhaité.
Aujourd’hui, dans plusieurs endroits et même
parmi les nôtres, on dit que ce furent Jean-Paul
II puis le cardinal Joseph Ratzinger – devenu
Benoît XVI en 2005 – qui ont freiné les ferments
postconciliaires, en imposant une interprétation
minimaliste et restrictive à Vatican II. Je
crois
plutôt que Paul VI a établi les prémisses, pourrait-t-on dire, pour
que le Concile devienne, du moins en partie,
« domestiqué » et que le post-concile soit
« refroidi ».
Quand, en novembre 1964, le Concile se préparait
enfin à approuver solennellement la Constitution
sur l’Église,
le pape Montini a imposé
l’ajout d’une «Note explicative préalable » au troisième chapitre de
Lumen Gentium, celui-là même qui parle de la
collégialité, c’est-à-dire de la relation entre
la primauté papale et le pouvoir du collège
épiscopal. La « Note » réintroduit fortement le
pouvoir papal, en lui donnant une interprétation
qui vide de son sens la notion de la
collégialité épiscopale mise de l’avant dans
Lumen Gentium (je rappelle que le texte
conciliaire n’utilise jamais le substantif
« collégialité »,
il parle plutôt du
collège des évêques). Cette « Note » répète cent
fois que le collège ne peut rien « sans son
chef », c’est-à-dire sans le Pontife suprême.
Sauf exceptions, la Curie romaine a soutenu que
la « Note préalable » était un acte du Concile.
Mais il n’en est rien, ce fut un geste papal
dont Paul VI est entièrement responsable. Le
Concile en a tout simplement pris acte, mais
sans la faire formellement sienne.
Toujours au sujet de Lumen Gentium : au
début des discussions sur le chapitre sept qui
parle de la Vierge Marie, l’épiscopat polonais –
le cardinal Stefan Wyszynski en tête, avec les
Polonais et d’autres pères – a bataillé avec
énergie pour que, dans le texte, la Vierge Marie
soit proclamée « mère de l’Église », un titre
que la majorité des pères conciliaires disait
théologiquement insoutenable. Ils préféraient la
voir « dans » » l’Église comme disciple de
Jésus, et non pas « au-dessus de » l’Église. En
définitive, le texte final ne retient pas le
titre « mère de l’Église ». Qu’a donc fait Paul
VI ? Dans son discours du 21 novembre 1964, le
jour même où le concile approuvait
solennellement la constitution Lumen Gentium,
il a proclamé la Vierge Marie « mère de l’Église
…et nous voulons que ce titre si doux serve à
l’avenir pour invoquer la Vierge d’une façon
plus honorable et qu’elle soit invoquée par tout
le peuple chrétien ». Ainsi, d’un seul coup, le
pontife se moquait du Concile qui, en majorité,
avait rejeté ce titre, et il le faisait
justement pendant qu’on approuvait le texte qui
affirmait la collégialité épiscopale. Le pape
semblait dire : « Attention! Discutez tant que
vous voudrez mais c’est moi qui décide ». De
fait, pendant que le Concile proclamait la
collégialité épiscopale, il en donnait une
interprétation personnelle réduite au minimum et
vidée de son sens.
Une autre fois, au sujet du décret
Presbyterorum Ordinis, dans la quatrième
session, nous nous préparions à discuter du
ministère et de la vie sacerdotale ainsi que du
célibat obligatoire pour les prêtres de l’Église
latine. Les interventions complètement
favorables pour maintenir la loi en vigueur
n’ont pas manqué, mais il y eut aussi l’une ou
l’autre interventions qui proposaient
l’hypothèse de ce qui, plus tard, serait appelé
en latin vir probati : hommes mûrs,
pères de famille,
menant une vie professionnelle stable qui
pourraient être ordonnés prêtres. Ces
interventions « progressistes », même
si peu nombreuses, n’ont pas manqué de perturber le pape qui a
alors écrit une lettre au cardinal Eugène
Tisserant, primus inter pares du Conseil de la
présidence du Concile, lui demandant d’avertir
l’assemblée que le pontife se réservait pour
lui-même la question du célibat sacerdotal;
c’est ainsi
que la
position de Vatican II fut
éliminée.
Plus tard, en 1967, le pape
Montini publiait l’encyclique Sacerdotalis
Caelibatus dans laquelle il rejetait toute
proposition de changement de la loi actuelle.
Mais tous savent bien que, durant les cinquante
années suivantes, la question du célibat a
provoqué des débats à ne plus finir, des
malaises ainsi que des souffrances.
Je vous raconte une expérience personnelle.
Quand nous avons appris que le pape se réservait
la question du célibat sacerdotal, un père
conciliaire de Colombie, qui était près de moi,
m’a dit en italien : « Père abbé, j’ai seulement
huit prêtres diocésains, tous concubins, que
dois-je faire? les mettre tous à la rue et être
sans prêtre? Je suis venu au Concile seulement
pour cette question… » Moi, « modéré », j’ai
tenté de l’apaiser en lui disant que le Saint
Père
ferait sans doute
sa part… Si le pape avait laissé pleine liberté
au Concile, peut-être qu’une brèche vers une
réforme se serait ouverte. Mais il
en a
décidé
autrement
et les pères conciliaires n’ont pas eu le
courage d’insister pour
maintenir la possibilité de discuter librement
de
cette épineuse question.
Sur Gaudium et Spes, le pape a fait une
autre intervention autoritaire qui a eu de
graves conséquences. Lors de discussions sur les
méthodes moralement permises pour le contrôle
des naissances, de nombreux pères – entre autres
Suenens et Maximos IV – ont soutenu qu’on devait
laisser les conjoints décider en toute liberté
de conscience; une position réfutée par des
pères moins nombreux mais plus combatifs.
Ceux-ci ont maintenu qu’il fallait réaffirmer
l’encyclique Casti Connubii de Pie XI, en
1930, qui déclarait que c’est une faute grave
d’empêcher le processus normal de procréation
suite à un acte conjugal. Les pères
« conservateurs » se sont opposés de toutes les
façons aux ouvertures annoncées et aux
nouveautés. La « pilule » venait d’être
découverte, alors les pères « progressistes »
affirmèrent qu’il n’était pas sage de s’opposer
à la science et d’émettre des décisions sur des
sujets controversés. Il semblait clair que la
grande majorité du Concile était favorable à la
thèse « ouverte ». Alors Paul VI est intervenu,
se réservant la décision sur les moyens
moralement permis pour la régulation des
naissances. Il l’a fait avec l’encyclique
Humane vitae dont nous parlerons plus loin.
Je rappelle, enfin, que plusieurs pères, déjà
fascinés par le débat conciliaire, et chaque
jour plus conscients des enjeux, espéraient voir
une autre session après la quatrième. Mais dès
l’ouverture de la session, le secrétaire du
Concile, Mgr Pericle Felici, après avoir
présenté le programme des travaux, annonça que
la quatrième session serait la dernière. C’est
évidemment ce que Paul VI avait décidé,
craignant que prolonger Vatican II porterait
ombrage à l’autorité papale. Ce qui avait été
une suggestion dès le début de la troisième
session devenait une imposition définitive.
Ces faits (d’autres pourraient s’ajouter)
démontrent que Paul VI a pris des décisions qui
ont amputé le Concile de ses pouvoirs et a
établi les prémisses pour une interprétation
réductrice des documents de Vatican II. Ainsi
Wojtyla et Ratzinger ont pu, plus tard, s’y
référer et justifier leur interprétation
restrictive et limitée du Concile. Mais – et
c’est l’autre côté de la médaille – Montini n’a
pas fait seulement ces interventions. Il en a
fait d’autres et avec différentes orientations.
J’en rappellerai une qui m’a paru alors et me
paraît toujours, de grande portée historique,
théologique et ecclésiale.
Un évêque italien est intervenu un jour, disant
que parler de « l’Église des pauvres »
n’apportait rien de neuf étant donné que
l’Église avait toujours été celle des pauvres.
Alors Maximos IV Saigh fit une brève
intervention bien sèche disant que c’était vrai
que l’Église avait toujours été « pour » les
pauvres, mais les avait toujours laissés
pauvres. Et le patriarche concluait en disant
qu’au moment où il y avait un mouvement sérieux
pour enrayer la pauvreté, il était opportun que
l’Église soit « avec » les pauvres. Quelques
jours plus tard, Maximos célébrait une liturgie
de rite byzantin, assis sur un petit trône
opposé à la croix. Paul VI était présent avec la
tiare sur la tête. Au moment de l'offertoire, il
enleva la tiare (la précieuse tiare que
les catholiques de Milan lui avaient donnée au
moment de son élection en 1963), il se leva,
traversa tout le chœur et la mis sur les genoux
du patriarche. J’ai vu dans ce geste – et je
suis sûr que c’était ce que pensait le pontife –
la décision de mettre fin à l’ère du pouvoir
temporel des papes, un pouvoir représenté par
une des trois couronnes de la tiare (appelée le
« trireino »).
Ce n’était pas n’importe quel geste mais une
décision stratégique bien méditée. Il faut dire
que, par la suite, aucun pape n’est apparu en
public avec la tiare sur la tête. On peut
supposer que Paul VI avait voulu
signifier par ce geste l’élimination définitive de cet arrogant symbole du pouvoir
politique de la papauté. Oublions que la tiare a
été transportée en tournée aux États-Unis pour
ramasser de l’argent. En lui-même le geste du
pape était solennel et poignant. Toutefois les
excroissances du pouvoir papal, héritées de
l’histoire, qui sont autre chose que le respect
du charisme
« de Pierre »,
n’ont malheureusement pas été abandonnées.
Wojtyla et Ratzinger les ont même intensifiées.
Nous devons admettre que le pape Montini était
dans une situation difficile : il devait tenter
de préserver l’union dans le Concile, agité par
des tendances opposées. À partir de ce point de
vue, on peut comprendre son effort pour diluer
les textes conciliaires au point de les faire
accepter par les minorités conciliaires,
éternellement ancrées dans des positions
conservatrices. Selon moi, il faut souligner que
bien souvent son travail de médiation a fini par
limiter ou annuler la liberté du Concile, et,
surtout, par remettre à plus tard les problèmes
qui allaient éclater et provoquer des
conséquences désastreuses. Montini était obsédé
par la recherche de l’unanimité morale sur tous
les textes conciliaires; un but bien noble, qui
ne faisait qu’endormir, mais non éliminer, les
tensions lancinantes.
3) Les contradictions des textes conciliaires
Dans les textes conciliaires – en particulier
dans Lumen Gentium – deux visions
ecclésiologiques se superposent : l’une, liée au
Concile de Trente et à Vatican I,
voit l’Église comme une « société parfaite », comme une
pyramide avec le pontife romain à la tête.
Disons, une vision juridique de l’Église.
L’autre vision, au contraire, voit l’Église
comme communion,
comme peuple avançant dans l’histoire pour annoncer l’évangile, donnant
la main à toutes les personnes de bonne volonté,
décidée à faire sa part, sans prétendre être la
première, dans le but de favoriser la paix et la
justice dans le monde.
Au lieu de choisir entre ces deux visions, le
Concile les a superposées, mélangées. Par
exemple,dans
le premier jet sur la constitution de l’Église,
essentiellement préparé par la Curie romaine, le
second chapitre parlait de la hiérarchie et le
troisième du peuple de Dieu. Mais, à la fin,
Lumen Gentium a changé l’ordre : le peuple
de Dieu
fut placé
au second chapitre et
la hiérarchie au troisième. Mais tandis que le second
chapitre ouvre de grands horizons et semble
souligner une ecclésiologie de communion, le
troisième a une autre saveur et un autre point
de vue imprégnés d’une vision juridique. Ainsi,
tout en affirmant la collégialité épiscopale, il
la limite partout. L’intention de Jean XXIII
pour le Concile était d’avoir des objectifs
pastoraux, sans parler de problèmes doctrinaux
et théologiques. De fait la vision de l’Église
comme « peuple de Dieu » avec une mission
universelle de salut, représentait un vraie
révolution théologique. L’Église ne se
présentait plus comme une espèce d’« Arche de
Noé » pour le salut des prédestinés, tandis que
ceux qui étaient en dehors de l’Église étaient
considérés – l’expression est de Saint Augustin
– comme une masse condamnée. Elle devenait une
communion de disciples appelés à annoncer
l’Évangile à toute l’humanité pour le salut
universel. Malheureusement, les documents
conciliaires sont plein de limitations : les
évêques peuvent
agir…
si le pape consent,
les laïcs pourront prendre des initiatives… si
l’évêque le permet, ceci ou cela pourra être fait… seulement si la situation le
permet...
Alors, qu’arrivera-t-il quand les pères
retourneront chez eux après le Concile?
Quelques-uns estimeront que ce qui est affirmé
par Vatican II est le maximum qui puisse être
concédé; et ils n’ouvriront pas de perspectives
nouvelles. D’autres, au contraire, jugeront que
le Concile a dit le minimum permis pour que tous
l’acceptent, laissant ensuite aux Églises
locales de faire
d’autres pas en avant.
Les uns et les autres pouvaient identifier dans
les textes conciliaires des éléments phares pour
soutenir leurs points de vue.
4) L’après-Concile : désillusions,
contradictions, espérances
Faire l’histoire de l’après-Concile, c’est faire
l’histoire de l’Église catholique romaine des
cinquante dernières années : une chose
impossible dans cette intervention. Je me limite
donc à signaler les points qui me paraissent les
plus intéressants pour comprendre ce qui s’est
passé et pour nous indiquer quelques pistes pour
le chemin à suivre.
Dans son ensemble, la Curie romaine, sous Paul
VI, a tout fait pour normaliser la situation et
enlever du pouvoir au Concile. D’abord,
on a enlevé le pouvoir à la collégialité épiscopale. De fait, le
Synode des évêques, institué par le pape au
début de la quatrième session, a eu pour effet
d’empêcher Vatican II de débattre
cette question cruciale. Cette
décision ne fut
pas une action de collégialité épiscopale.
(Voyez comme le motu proprio Apostolica
Sollicitudo avec lequel le pape crée le
Synode, ne cite jamais Lumen Gentium !).
Paul VI considère le Synode comme un organisme
qui « conseille » le pape, lequel reste libre de recevoir ou rejeter les propositions de
l’Assemblée. En pratique, les Assemblées
synodales ont été organisées de façon à atténuer
la liberté des évêques, même si parfois, comme
dans le Synode de 1971, qui abordait le sujet du
ministère sacerdotal, quelques pères ont eu le
courage d’aborder des thèmes tabous, comme les
viri probati et même les ministères féminins.
Encore plus : rien n’a été fait pour mettre en
pratique l’affirmation du Concile sur l'Église
comme « peuple de Dieu ». Il aurait été logique
que, selon la prémisse, on crée un espèce de
sénat de l’Église catholique, où seraient
représentés les évêques, prêtres, moines,
moniales, religieux, religieuses, laïcs hommes
et femmes, pour discuter ensemble des grands
problèmes. Il aurait été logique qu’à côté de
chaque conférence épiscopale (qui réunit les
Églises locales d’une nation ou d’un territoire)
s’organise un sénat, qui enverrait un
représentant au sénat de l’Église catholique.
Comme il n’y a pas d’organisme représentatif au
niveau universel, quelques conférences
épiscopales ont pris différents moyens pour agir
concrètement selon Vatican II. L’Église
hollandaise a même eu l’audace de convoquer un
concile pastoral qui a osé discuter de sujets
tabous, comme le célibat optionnel des prêtres,
ce sur quoi Rome l’a obligé à faire marche
arrière. En Allemagne, les évêques ont fait un
Synode qui a contesté l’encyclique Humanae
Vitae. Aux États-Unis d’Amérique, les
évêques ont écrit une lettre sur la femme, mais
ils ont dû en changer plusieurs passages qui,
selon la Curie romaine, pouvaient ouvrir les
portes aux ministères féminins. Dans d’autres
pays, il y eut des initiatives semblables. C’est
dire que dans plusieurs endroits on a tenté de
tirer les conséquences à partir des principes
généraux, même abstraits, proposés par le
Concile.
Par ailleurs, ils se tromperaient ceux qui ne
verraient que deux catégories de personnes dans
les divisions bien manifestes durant le
Concile : les « progressistes » et les
« conservateurs ». Il ne s’agissait pas
toujours des mêmes blocs opposés : les plus
ouverts contre les plus traditionnels. Parfois
il y eut des divisions transversales, selon le
contexte dans lequel agissait chaque épiscopat.
Il pouvait arriver que quelques pères
« progressistes » sur certains points, étaient
« conservateurs » sur d’autres. Le cas le plus
patent fut celui des évêques des États-Unis,
fermés sur la peine de mort ou sur l’armement
atomique et bien d’accord avec l’autorité
monarchique du Pape, mais qui, plus tard, se
sont révélés très innovateurs sur la liberté
religieuse (sujet
de la « Déclaration conciliaire » Dignitatis
Humanae) parce qu’ils étaient nés et
avaient grandi dans un pays où les immigrants
irlandais, italiens, latino-américains, même
tellement méprisés, voyaient toujours que la
liberté religieuse leur était reconnue. Ils ont
réussi à faire de cette Église catholique, une
institution florissante au point de pouvoir
faire élire John F. Kennedy, comme Président des
États-Unis.
Le paradigme de toutes ces contradictions fut,
selon moi, Humanae Vitae. La méthode
employée par Paul VI est la preuve évidente, la
preuve ecclésiastique, de l’incapacité de
Montini de s’ouvrir à l’esprit du Concile. De
fait il a empêché le Concile d’avoir un débat
ouvert sur le contrôle des naissances; il a mis
sur pied une commission d’étude pour se faire
conseiller mais il en a refusé les conclusions
parce qu’elles allaient contre les positions de
la Curie romaine et
il a
décidé arbitrairement d’imposer à la conscience
des époux des obligations que l’Évangile
n’impose pas. Chez lui – comme plus tard et
davantage chez Jean-Paul II et Benoît XVI – il y
a une conception fermée et monarchique de la
papauté; une idée qui détonne face à la
conception du ministère
« de Pierre »
qui émerge du Nouveau Testament et que Vatican
II
a tenté de faire accepter, malheureusement
avec grande timidité.
Pour ne pas nier le magistère papal – une vision
récente du magistère qui remonte à Pie XI – Paul
VI a nié de fait le Concile : selon lui, sans
doute, le magistère papal est « plus» qu’un
Concile. Je dois ajouter trois choses à ce que
j’ai déjà dit. D’abord, Humanae Vitae
recommande aux confesseurs de traiter avec
miséricorde les époux qui n’acceptent pas cette
encyclique, et demande explicitement de ne pas
les exclure des sacrements. Cela n’était pas
évident. De fait, entre les années 30 et 50 – du
moins en Italie, j’ignore si c’était ainsi en
Espagne – les curés refusaient l’absolution aux
onanistes. On voit que sur ce point Montini a
fait un grand pas. Deuxième point, le pape ne
s’est pas prononcé de façon infaillible, comme
le demandait une partie de la Curie romaine et
quelques groupes d’évêques conservateurs.
Troisièmement, Paul VI se sentait tellement
perturbé par la vague de critiques –
théologiens, divers groupes, incluant quelques
Conférences épiscopales, depuis la Hollande
jusqu’à l’Indonésie – que pendant 10 ans il n’a
écrit aucune nouvelle encyclique. Au contraire,
le pape Wojtyla, avec le précieux appui du
cardinal Ratzinger, a voué pleine obéissance à
l’encyclique « comme si » elle était une
déclaration infaillible. Ils ont ainsi exclu de
l’enseignement, le théologien étatsunien Charles
Curran, qui déclarait ouvertement que cette
encyclique était techniquement « faillible »,
car ce n’était pas le pape lui-même qui la
voulait « infaillible ».
Par ailleurs, il me semble que tant Montini que
Wojtyla suivent la ligne du Concile au sujet de
l’engagement pour la paix et la justice dans le
monde. Avec l’encyclique Populorum Pogressio,
en 1967, Paul VI a admis l’insurrection armée
pour renverser les dictatures, et lors de la
guerre du Golfe en 1991, et lors de la seconde
en 2003, Jean-Paul II s’est prononcé contre
cette « aventure sans issue».
Mais quand les théologiens de la libération en
Amérique latine ont voulu appliquer pour leur
Continent Gaudium et Spes et la
Populorum Progressio, et ont mis en pratique
les affirmations de la Conférence de Medellin
sur les « structures injustes de la société »
responsables de l’oppression et de la pauvreté,
Paul VI d’abord puis Wojtyla et Ratzinger ont
systématiquement et autoritairement tronçonné la
théologie de la libération. Leonardo Boff
et Ivone Gebara furent les victimes les plus
connues de cette politique vaticane. De plus, à
partir de Wojtyla, la Curie romaine a mené une
politique systématique pour remplacer les
évêques « progressistes » par des évêques
« conservateurs » et surtout,
« anti-libérationnistes ». Et quand Oscar Romero
est mort pour la justice à El Salvador, ils
l’ont remplacé par un évêque de l’Opus Dei.
La répression des papes postconciliaires fut
encore plus dure contre les théologiens qui,
avec des arguments solidement fondés sur les
Écritures et sur Vatican II, mettaient en cause
la structure de pouvoir de l’Église romaine. Les
plus grandes victimes (non les seules) de cette
répression systématique de la Curie, à partir de
Paul VI et plus tard aussi, ont été le
théologien suisse allemand Hans Küng, l’allemand
Bernard Häring et le théologien cingalais Tissa
Balasuriya.
Enfin – toujours en mode flash – je pense que
les papes postconciliaires ont oublié le Concile
sur un autre point important (la reconnaissance
de l’autonomie des réalités terrestres et de
l’État), ou bien l’ont interprété de façon
réductrice, voire déviante : je me réfère à la
relation entre les normes éthiques proclamées
par le magistère catholique et les lois des
États sur des « points sensibles » (comme la
sexualité, la famille, la fin de la vie). En
Italie, vous le savez, il y eut en mai 1974 un
référendum pour dire oui ou non à l’abrogation
de la loi sur le divorce. Il s’agissait de
discuter d’une loi civile, et non d’un
sacrement. Cela n’a pas empêché la Conférence
épiscopale de vouloir imposer moralement à tous
les citoyens, et non seulement aux catholiques,
de voter oui à l’abrogation. Permettez-moi un
exemple personnel : je me suis opposé
publiquement à cette prétention et, dans un
petit livre, j’ai soutenu la liberté de vote et
de conscience des catholiques. Je fus suspendu
a divinis!
Finalement, le vote s’est tenu les 12 et 13 mai
1974. Cette Italie – catholique à 98%, selon les
statistiques vaticanes – a voté non à 60% à
l’abolition de la loi sur le divorce. Ce fut un
dur coup pour le pape et les évêques, mais ils
ne s’y sont pas pliés, ni alors ni par la suite.
Lors du référendum de juin 2005, sur la
procréation assistée, ils ont fait campagne
publique pour inviter à l’abstention de voter,
et comme il n’y a pas eu le quorum de 50 +1 des
votants, le référendum a été déclaré invalide.
La hiérarchie ecclésiastique est convaincue que
seul le magistère catholique peut se prononcer
sur la « loi naturelle » et sur des « sujets
brûlants » : par le fait même ils obligent les
catholiques à faire en sorte que les lois
civiles reflètent le point de vue de la doctrine
catholique officielle sur chaque sujet.
Le concept de laïcité est complètement ignoré de
la hiérarchie : plus encore, quand on l’invoque,
on en dit que la laïcité doit être « saine ».
C’est-à-dire qu’elle doit accepter les points de
vue du Vatican.
Dernier flash : depuis cinquante ans, le
problème de la femme s’est imposé à l’Église
romaine avec de plus en plus d’acuité. Quel est
le rôle de la femme? Peut-on penser à un
ministère féminin? D’abord Paul VI puis
Jean-Paul II ont coupé court à tout débat sur la
femme-prêtre. Mais les femmes non plus ne
veulent pas être prêtres, étant donné qu’elles
ne veulent pas des hommes-prêtres. De fait, le
sacerdoce n’existe pas dans la pensée de Jésus
qui parle entre autres, d’une communauté de
frères et sœurs, de « service réciproque »; le
Nouveau Testament parle de « superviseurs »
(évêques), de « presbytes (anciens), de diacres
(serviteurs). Cette Église est contredite
aujourd’hui par la hiérarchie, décidée à
conserver une structure machiste et patriarcale
pour sauvegarder son pouvoir sacré. C’est pour
cela que, s’ils désirent des prêtres, ils disent
non à la femme-prêtre. Au contraire, nous rêvons
d’une Église sans prêtres ni prêtresses, où les
femmes et les hommes, célibataires et mariés,
pratiqueraient des « ministères » au service de
la communauté ecclésiale. Utopie? Hérésie?
5) Levez les yeux, la moisson est mûre
Comme je l’ai déjà mentionné – et j’aime le
répéter – il faudrait plusieurs livres pour
traiter adéquatement du sujet proposé. Faisant
une synthèse, je dirais que le cœur du contraste
qui opprime l’Église catholique, depuis des
décennies, est le suivant : pour Wojtyla et
Ratzinger, Vatican II est regardé à la lumière
des Conciles de Trente et de Vatican I. Pour
nous, au contraire, ces deux Conciles doivent
être lus et relativisés à la lumière de Vatican
II. Puisqu’il y a des façons différentes de voir
les choses, les contradictions ne peuvent pas
être éliminées. Chaque jour, et en cascade, nous
voyons la Curie romaine établir des normes,
prendre des décisions et donner des
interprétations qui, à notre opinion, sont en
conflit radical avec Vatican II.
Que doit-on faire alors? Je crois que, sans
présumer avoir dans les poches toutes les bonnes
solutions, nous devons prendre sur nous la
responsabilité de vivre de façon communautaire
selon l’Évangile, et ensuite, en dialogue avec
tous les hommes et les femmes de bonne volonté,
nous devons chercher ensemble quoi faire pour la
paix, la justice et la sauvegarde de la création
(programme du « processus » conciliaire, lancé
en 1983, par la Sixième Assemblée générale du
Concile œcuménique des Églises, tenue à
Vancouver, Canada).
Je maintiens que chaque fois que nous les
chrétiens et chrétiennes, nous célébrons
l’Eucharistie, nous célébrons presque une
ordalie. C’est-à-dire qu’à ce moment, à la table
avec Jésus, nous sommes jugés à savoir si nous
réalisons un faux rite de consolation, ou un
engagement réel et concret. Si, comme Jésus,
malgré nos limites et contradictions
(laissez-moi le dire : nous sommes pleins de
contradictions, nous sommes imparfaits et
pécheurs comme l’est l’Église historique à
laquelle nous appartenons), nous nous engageons
à être une Église-pour-les-autres, comme nous
l’a enseigné Dietrich Bonhoeffer, alors,
l’Eucharistie que nous célébrons sera pour nous,
bénédiction et salut, un vrai viatique dans
notre chemin vers le Royaume.
Si, au contraire, sous le rite il n’y a rien, et
que nous travaillons pour une Église-pour-nous,
notre Eucharistie sera notre mort et notre
malédiction (1Cor 11,28). Mais comme le disent
si bien les rabbins, en commentant les premiers
chapitres de la Genèse, quand le Seigneur maudit
le serpent qui avait tenté Ève, en réalité il le
bénit. Ils ajoutent astucieusement : en
l’obligeant à ramper le Seigneur lui permet de
fuir le danger et de se cacher dans les trous de
la terre. Si notre Eucharistie n’est pas
sincère, le Seigneur nous invite à nous
repentir, à nous convertir, à reprendre de
nouveau le chemin avec humilité et courage.
Vous me demandez : « As-tu confiance dans le
futur de l’Église? » Que pourrai-je vous
répondre? Si le monde va si mal, l’Église
pourrait-elle être en bon état? Ne pensons pas
au futur, pensons au présent. À ce présent si
tragique et tourmenté, si tourmenté par de
grands malheurs et enveloppé dans les ténèbres.
Voici un exemple frappant : dans la centrale
nucléaire japonaise de Fukushima, quelques
techniciens, tout en sachant qu’ils allaient
vers la mort, sont entrés pour tenter de
refroidir les réacteurs. Ces gens-là n’étaient
pas chrétiens, ils ne savaient peut-être rien de
Jésus. Malgré tout, ils ont accepté la mort pour
sauver d’autres vies. Cela m’émeut et je dis
qu’il faut continuer d’espérer dans l’être
humain. Il me vient à l’esprit les paroles de
Jésus : « Levez les yeux et regardez les champs,
ils sont déjà mûrs pour la récolte » (Jean,
4,35). Il est évident que dans un monde plein
d’ivraie et de mauvaises herbes, grâce à Dieu le
grain mûrit. Il mûrit là où des femmes et des
hommes travaillent pour la paix, la justice, la
sauvegarde de la Création, là où ils se
convertissent en Samaritains pour aider le frère
inconnu qui tombe victime des bandits.
Mes chers amis, mes chères amies, je vous
remercie de nouveau de votre invitation. Et si
je peux exprimer un souhait, c’est que vous
continuiez à avancer avec courage, avec humilité
et générosité. Opposez-vous au pouvoir
ecclésiastique, mais ayez de la compassion pour
les gardiens de ce pouvoir. Dans vos
communautés, essayez de construire, jour après
jour, cette Église-pour-les-autres qui a mille
motifs de se baser sur le Concile Vatican II.
Et allez encore plus loin, là où les hommes et
les femmes cherchent des réponses difficiles à
de graves problèmes. Salissez-vous les mains
dans la boue, avec eux, pour construire ce monde
nouveau qui attend notre indispensable
collaboration. Semons, comme le dit l’évangile,
dans les larmes; d’autres, un jour, récolteront
dans la joie. Mais ne nous lamentons pas sur
notre sort : c’est une tâche immense, difficile
mais toujours merveilleuse.
10 septembre 2011
Traduit de l’espagnol par Yves La Neuville
avec la collaboration de Jean Trudeau
Texte espagnol : ReligionDigital.com
Traduction anglaise :
Association of Catholic Priests (Irlande)
[
RETOUR ]
|