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Pour mieux comprendre le renouveau de l’Église initié par le
concile Vatican II, il faut se rappeler que cet
événement ecclésial a été fortement influencé
par la culture optimiste des années soixante.
Dans ma présentation, je montrerai que les
grandes attentes de cette décennie ont été
déçues, et dans la société et dans l’Église.
Puisque la culture dominante de nos jours est
plutôt pessimiste, il est peu probable, selon
moi, que les chefs de l’Église s’engagent dans
un mouvement de réforme. Je montrerai que,
depuis le concile, les papes ont réintroduit la
monarchie pontificale. Pourtant, il ne faut pas
exclure la possibilité qu’un nouveau pape,
charismatique à la façon d’Obama, réussisse à
brasser la cage. Pour éviter d’être trop négatif
dans mon évaluation de l’Église actuelle, je
parlerai de deux changements introduits par le
concile Vatican II qui ont produit des effets
libérateurs dans le monde catholique.
La culture optimiste des années soixante
Le concile Vatican II a été tenu dans les années soixante,
une décennie particulière, marquée par un
optimisme culturel exceptionnel. Dans les pays
de l’Europe de l’ouest et en Amérique du nord,
le capitalisme dirigé, suivant les principes de
l’économiste Keynes, avait produit une grande
richesse − distribuée de façon significative
même aux classes laborieuses. Hommes et femmes
de toutes les classes sociales se voyaient
monter dans l’échelle économique, et espéraient
que ce progrès continuerait dans l’avenir. À la
même époque, les peuples de l’Asie et de
l’Afrique, colonisés par les empires européens,
luttaient pour leur indépendance et désiraient
reconstruire leur société dans la justice. Aux
États-Unis, la lutte pour les droits civiques
des Noirs et la campagne contre la guerre au
Viêt-Nam laissaient entrevoir l’avènement d’une
société plus juste et plus humaine. Une attente
semblable avait été créée au Québec par
la Révolution tranquille. Cet optimisme culturel
touchait les libéraux et les
sociaux-démocrates qui croyaient que
l’amélioration du système en place pourrait
rendre la société plus juste pour tous ses
membres. Mais l’optimisme culturel touchait
aussi les socialistes et les tiers-mondistes qui
croyaient qu’une transformation radicale de la
société était possible.
Cette culture optimiste a eu un effet sur les chrétiens et,
en particulier, sur les catholiques. Après la
deuxième guerre mondiale,
la France, divisée depuis la Révolution entre
républicains et catholiques, a connu la
réconciliation sociale, permettant aux
catholiques d’être entendus par toute la société
et de participer pleinement à la vie publique.
Après la première guerre mondiale, en Allemagne,
la chute de la monarchie protestante a permis
aux catholiques d’échapper à la marginalisation;
puis, toujours en Allemagne, après la deuxième
guerre mondiale, après la perte de certaines
régions, les catholiques sont devenus
majoritaires et ont eu de l’influence dans la
vie politique. En Hollande aussi, la minorité
catholique, échappant à sa marginalisation, a
joué un rôle important dans la société.
Cette ouverture des catholiques au monde, accompagnée par un
nouveau sens de responsabilité sociale, a eu un
grand effet sur la théologie catholique. Le
renouveau théologique, commencé déjà avant la
deuxième guerre mondiale, par de grands penseurs
− comme Chenu, Congar, von Balthasar, Rahner et
de Lubac − s’est répandu très vite après 1945:
en Europe, cette nouvelle théologie était
enseignée dans les facultés de théologie.
C’est dans ce contexte historique qu’a lieu le concile
Vatican II. Il n’y a pas de doute que
l’optimisme culturel a eu une influence sur les
évêques et les théologiens rassemblés à Rome. On
partageait le grand espoir que les nouvelles
idées, c'est-à-dire les réponses croyantes aux
problèmes posés par la modernité, allaient
transformer la vie de l’Église de façon
significative. On espérait surtout que la
collégialité entre pape et évêques, ainsi que le
dialogue entre ces derniers et les laïcs,
deviendraient une caractéristique permanente de
l’Église.
Après le concile, l’encyclique Ecclesiam suam de Paul
VI affirmait que l’Église est une communauté en
dialogue, dialogue avec le monde et dialogue
entre ses membres. Mais le grand débat sur le
contrôle des naissances a persuadé Paul VI de
réaffirmer le magistère pontifical, contre le
conseil de sa propre commission et sans aucune
consultation avec les évêques. Jean Paul II,
progressiste sur bien des questions sociales et
politiques, a pleinement rétabli la monarchie
pontificale. Selon le jugement sévère de Hans
Küng : par son mépris de la collégialité, Jean
Paul II a trahi le concile Vatican II.
Nous sommes donc désappointés. Nous sommes aussi déçus que
nos attentes des années soixante à l’égard de la
société ne se sont pas réalisées. Le capitalisme
dirigé a été remplacé par le libre marché,
l’écart entre riches et pauvres s’est élargi, la
social-démocratie s’est pliée devant le capital,
et les efforts, en Europe de l’Est et sur
d’autres continents, de créer un socialisme à
visage humain ont tristement échoué. Nos
gouvernements manquent toujours de volonté
politique pour répondre de façon rationnelle aux
grands problèmes économiques et écologiques. La
répartition des richesses et du pouvoir devient
de plus en plus injuste, nourrissant le
ressentiment parmi les exclus et leur désir de
vengeance.
Ici, au Québec, les promesse de
la Révolution tranquille n’ont pas été remplies; la social-démocratie et la solidarité
sociale des années soixante et soixante-dix ont
été remplacées par une vision néolibérale de la
société.
Selon moi, la déception causée par la non-satisfaction des
attentes des années soixante à l’égard de la
société est plus grande que la déception liée au
non-accomplissement des promesses du Vatican II.
La crise de la civilisation produite par la
vulnérabilité de la nature et les limites des
ressources naturelles ainsi que par le refus de
l’empire d’y réagir de façon responsable nous
rendent plus tristes que la présence dominante
du courant conservateur dans l’Église.
On se demande si on peut s’attendre à une réforme de l’Église
dans les années qui viennent. Puisque le climat
culturel n’est plus celui des années soixante,
puisque l’optimisme culturel de ces années s’est
effrité et a été remplacé par le cynisme et la
peur, je ne crois pas que notre époque verra une
réforme démocratique dans l’Église catholique.
Même si nous sommes déçus par l’inflexibilité de l’appareil
ecclésiastique, nous apprécions les changements
que le Concile nous a apportés. Je veux en
mentionner deux : l’option pour la solidarité
universelle et la libération de la conscience.
L’option pour la solidarité universelle
Dans la première partie du XXe siècle, l’Église
catholique défendait encore la chrétienté ou la
civilisation chrétienne contre la société
moderne, marquée par la laïcité, le pluralisme
et les libertés civiques. Dans plusieurs pays
européens, la hiérarchie catholique appuyait les
mouvements politiques de droite et quelquefois
même le courant fasciste. Je pense au rôle joué
par l’Église en Autriche, en Espagne, en
Portugal, en Hongrie, en Slovaquie et, sous le
régime de Vichy, en France. L’Église voulait que
l’État défende la seule vraie religion, protège
l’unanimité culturelle du pays et réprime les
dissidents religieux et politiques. L’Église
rêvait encore de la survivance de la chrétienté,
c’est-à-dire de cette civilisation où la
religion chrétienne est intégrée aux structures
mêmes de la société. Au nom de ce grand idéal,
l’Église s’opposait aux droits humains et aux
libertés civiques promus par les régimes
démocratiques.
Ces idées conservatrices n’étaient pas partagées par des
penseurs catholiques dans les pays où les
catholiques vivaient en minorité, dans des pays
protestants ou laïcs. La liberté de ces
minorités était assurée par le régime
démocratique et pluraliste de leur société. Ce
sont les idées progressistes de ces penseurs
catholiques qui ont influencé la réflexion
théologique de Jean XXIII et les délibérations
du concile Vatican II. Depuis lors,
l’enseignement catholique officiel défend les
droits humains, y compris la liberté religieuse.
L’Église post-conciliaire s’est réconciliée avec
la démocratie et le pluralisme.
De plus, au concile Vatican II, l’Église a affirmé sa
solidarité avec toute l’humanité. L’amour du
prochain ne s’arrête pas à la frontière de la
communauté catholique : cet amour embrasse aussi
les chrétiens non-catholiques, les adeptes des
autres religions et les non-croyants. Depuis le
concile, les papes ne défendent plus la
chrétienté: ils veulent que l’Occident se
souvienne de son origine chrétienne, mais, pour
l’avenir, ils préconisent ce qu’ils appellent
« la civilisation d’amour ». Les papes veulent
que les catholiques s’engagent socialement pour
humaniser la société à laquelle ils
appartiennent, c’est-à-dire qu’ils agissent dans
leur société afin d’y promouvoir la justice, la
coopération et la paix.
L’effet concret de ce nouvel enseignement est très visible.
La plupart des pays européens ont aujourd’hui
des partis politiques de droite, hostiles aux
immigrants, opposés au pluralisme culturel.
Certains de ces partis se présentent comme
défenseurs de la chrétienté. Nous voyons naître,
en Europe, un nouveau racisme, une résistance à
l’intégration des nouveaux-arrivés, et même des
efforts pour renvoyer certains groupes dans leur
pays d’origine. Dans tous ces pays européens,
l’Église catholique s’oppose à ces partis de
droite. Contrairement à leur politique d’avant
la deuxième guerre mondiale, aujourd’hui le pape
et les évêques défendent la dignité des
immigrants, leurs droits humains et le respect
de leur religion. Il y a beaucoup de catholiques
pratiquants dans le Front national de M. Le
Pen, mais les déclarations des évêques français
s’opposent à ce mouvement. Partout en Europe,
l’Église officielle défend le pluralisme et les
droits des immigrants et des réfugiés.
Certaines remarques de Benoît XVI critiquant l’islam – que
je ne peux pas analyser ici − ont créé
l’impression que l’Église veut défendre l’Europe
chrétienne contre une invasion des musulmans.
C’était l’impression de certains commentateurs
dans les journaux, Mais les grands textes de
Benoît XVI sur l’amour du prochain révèlent que,
selon lui, cet amour embrasse tous les humains
et exige respect et justice pour tous. Pendant
son voyage en Turquie, Benoît XVI a reconnu
publiquement que les chrétiens et les musulmans
adorent le même Dieu et qu’ils sont appelés par
leur foi à se respecter mutuellement.
Tout récemment, un comité, désigné par le Conseil des Églises
européennes et la Conférence européenne des
évêques catholiques, a invité des représentants
des musulmans européens pour préparer avec eux
une déclaration commune, intitulée « Être
citoyen de l’Europe et personne de foi ». Cette
déclaration substantielle, publiée le 23 octobre
2008, reconnaît que l’Europe a expérimenté une
profonde transformation, devenant une société
interethnique, interculturelle et
interreligieuse, et que, dans cette société
pluraliste, les chrétiens et les musulmans sont
des citoyens et des croyants appelés à
travailler ensemble au service du bien commun et
à la défense des droits humains. La déclaration
appelle les chrétiens et les musulmans à rester
fidèles à leur foi et, à partir de leur foi, à
contribuer aux valeurs fondamentales de la
société européenne.
Que les évêques catholiques européens aient pris l’initiative
pour une telle déclaration, c’est le fruit du
concile Vatican II. Même si la théologie
catholique officielle n’as pas encore résolu le
conflit entre la proclamation et le dialogue, la
pastorale de l’Église s’engage clairement pour
le dialogue et la coopération − et refuse tout
effort de convertir les européens non-chrétiens
à la foi en Jésus. Cette politique pastorale
correspond parfaitement à la pratique des
grandes Églises nord-américaines qui, elles
aussi, s’abstiennent de tout effort pour
convertir au christianisme les immigrants
non-chrétiens. Aujourd’hui, l’Église catholique
se considère fidèle à sa mission divine quand
elle s’engage dans le dialogue et la coopération
afin de favoriser la paix sociale et la
réconciliation des religions dans des œuvres de
coopération. Ici l’initiative prise par le
Concile a porté des fruits.
La libération de la conscience
Le concile a mis un accent particulier sur la conscience
personnelle. La conscience, lisons-nous dans
Gaudium et spes, est « le centre le plus
secret de l’homme, le sanctuaire où il est seul
avec Dieu et où Sa voix se fait entendre. »
C’est par la conscience que Dieu nous guide. Le
concile adopte ici la théologie classique de
saint Thomas selon laquelle la vie morale est
guidée par la conscience et qu’il faut obéir à
sa conscience, même si elle est fausse.
Nous serons jugés par la fidélité à notre
conscience.
Cette théologie de la conscience a deux conséquences
importantes. Premièrement, l’Église catholique
ne méprise plus les chrétiens dissidents comme
hérétiques; elle les respecte car ils sont
fidèles à leur conscience. Formant leur
conscience en lisant
la Bible et en écoutant la tradition chrétienne,
ces chrétiens arrivent à des positions
différentes de celles du magistère catholique,
et ils sont obligés de suivre leur conscience.
Dans la déclaration conciliaire sur la liberté
religieuse, le concile reconnaît que l’être
humain dans son cheminement spirituel doit
suivre sa conscience et que c’est un droit que
la société doit respecter. La théologie de la
conscience permet à l’Église de respecter les
adeptes des grandes religions qui, suivant leur
conscience, pratiquent la compassion, aiment
leur prochain et s’ouvrent à la sphère
spirituelle.
Cette théologie de la conscience a une autre conséquence
pratique: elle tend à libérer la conscience
catholique. Nous sommes obligés comme
catholiques de former notre conscience en
écoutant le magistère: mais que devons-nous
faire quand nous ne sommes pas convaincus par la
position officielle? Obéir à la position
officielle sans en être convaincus − et donc
incapables de l’intégrer dans notre conscience −
est moralement problématique. Aller contre sa
conscience n’est pas un choix acceptable. Si on
ne réussit pas à être persuadés par la position
du magistère, ce qu’il faut faire, c’est suivre
sa propre conscience. C’est là le seul choix
moral
Voici un exemple : bien des catholiques ne sont pas
convaincus par la position officielle de
l’Église sur le contrôle des naissances et même
sur l’éthique sexuelle en général. Incapables de
comprendre la logique de la position officielle
et de trouver un lien entre cette position et
l’Évangile, les catholiques suivent
tranquillement leur propre conscience.
L’inégalité entre homme et femme est toujours
enseignée par le magistère, mais cet
enseignement n’a pas convaincu tous les
catholiques. Le magistère ordonne que les
catholiques arrêtent la discussion sur
l’ordination des femmes au sacerdoce, mais les
catholiques continuent d’en discuter. Il est
difficile à expliquer pourquoi, sur les
questions de femmes et de sexualité, il y a une
telle différence entre l’enseignement catholique
et protestant.
Le concile nous a fait découvrir que le magistère est
capable de se réformer et de changer. Par
exemple, la liberté religieuse comme droit
civique, condamnée maintes fois par les papes
après la Révolution française, a été
formellement proclamée par le concile. Le
magistère s’est repris. Plus dramatique encore,
la doctrine « hors de l’Église, point de salut»
a été abandonnée par le concile Vatican II.
Selon le concile de Florence, au XVe siècle, les
chrétiens dissidents, les juifs et les païens
allaient en enfer après leur mort, mais, selon
le concile Vatican II, tous les humains, y
compris les dissidents, les juifs et les païens,
reçoivent une offre − par une voie connue de
Dieu seul − de participer au mystère de la
rédemption. Que le magistère ne puisse pas
changer son enseignement est une fiction pieuse.
La revue Relations qui prépare un numéro sur la
torture m’a demandé d’écrire un article sur
l’Église et la torture. Aujourd’hui, le
magistère condamne la torture, mais, au XIIIe
siècle, les papes ont formellement approuvé la
torture et recommandé son utilisation dans la
poursuite des hérétiques. Consciente de
l’évolution doctrinale, la théologie catholique
ne peut plus conseiller la conformité aveugle au
magistère ecclésiastique. Il faut le respecter,
le prendre au sérieux et essayer de l’assimiler;
mais, si on ne réussit pas à en être convaincu,
il faut suivre sa propre conscience. Cette
libération de la conscience catholique est un
fruit de la théologie du concile Vatican II.
La vie communautaire
Comme chrétien, on ne vit pas seul. Pour être appuyé dans la
foi et pour clarifier sa conscience, il nous
faut participer à une vie commune. La paroisse
ne permet pas toujours l’échange des idées et la
réflexion sur la foi catholique. Il faut donc
multiplier des centres et des réseaux, comme
Culture et Foi, où les catholiques se parlent,
écoutent l’Évangile, s’appuient mutuellement,
réagissent ensemble aux problèmes de l’Église et
articulent leur foi au mystère de rédemption
révélé dans le Christ. À Montréal et dans les
grandes villes on trouve plusieurs de ces
centres, mais, dans les régions, c’est déjà plus
difficile. Bien des catholiques quittent
l’Église parce qu’ils doivent se taire : ils
n’ont pas d’endroit où ils peuvent exprimer
leurs aspirations religieuses et discuter de
leurs difficultés. Nous avons tous besoin de
réseaux de croyants et de croyantes. L’Évangile
se célèbre en communauté.
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