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L’auteur, théologien, a participé au Concile en
tant qu’expert au secrétariat pour l’unité
chrétienne.
La nouvelle orientation théologique et pastorale du concile
Vatican II (1962-1965) n’était pas une surprise
tombée du ciel, ni le fruit d’une intervention
miraculeuse du Saint-Esprit. L’action des
mouvements de renouveau à l’intérieur même de
l’Église en a préparé le terrain. En effet, tout
au long du XXe siècle, ces mouvements, souvent
regardés avec méfiance par la hiérarchie
catholique, critiquaient le statu quo et
favorisaient une profonde réforme de l’Église.
Le climat social particulier des années 1960,
notamment l’effervescence des mouvements
sociaux, est un autre facteur essentiel qui
permet de comprendre le renouveau sanctionné par
le Concile.
Le Concile a introduit l’idée de collégialité qui reconnaît
aux évêques, en union avec le pape, le plein
pouvoir au sein de l’Église; il a institué un
synode mondial des évêques tous les trois ans et
assigné aux conférences nationales des évêques
le pouvoir d’adapter les règlements universels
aux conditions culturelles de leur pays. La
première encyclique de Paul VI, Ecclesiam
suam (1964), parue au cours du Concile, a
présenté l’Église comme une communauté en
dialogue – en dialogue avec le monde et entre
ses membres. Mais en 1968, le grand débat sur le
contrôle des naissances a persuadé Paul VI de
réaffirmer le magistère pontifical, sans aucune
consultation avec les évêques. Jean Paul II,
progressiste sur bien des questions sociales, a
pleinement rétabli la monarchie pontificale. Les
synodes mondiaux ne pouvaient plus publier leurs
délibérations, les conférences nationales des
évêques ont été privées de leur pouvoir et les
vœux exprimés lors des synodes diocésains ont
été ignorés de façon systématique par Rome.
Devant l’influence du courant conservateur émanant du
Vatican, il n’est pas étonnant que la plupart
des évêques d’aujourd’hui aient largement oublié
le Concile. Les catholiques qui restent fidèles
à son esprit sont devenus minoritaires. Ils se
demandent souvent s’il vaut encore la peine de
militer au sein d’une Église immobile, et si
leur engagement évangélique ne serait pas plus
efficace et apprécié dans la société séculière.
Pour mieux comprendre ce questionnement, il est donc utile de
revenir sur le rôle joué par les mouvements
minoritaires dans l’Église avant le Concile.
Les mouvements préconciliaires
Dans l’Église préconciliaire, on dénombre plusieurs
mouvements. D’abord, surtout dans les pays
démocratiques, il y avait un mouvement laïc.
Nombreux étaient les politiciens catholiques et
leurs alliés intellectuels qui s’opposaient à
l’intervention des évêques et du pape dans les
affaires de l’État. Ils voulaient que les chefs
ecclésiastiques se retirent de la vie politique
et reconnaissent la responsabilité des laïcs
dans la promotion du bien commun de la société.
Trois personnages marquants ont incarné l’esprit de ce
mouvement. L’Anglais Lord Acton, mort en 1906,
historien et homme politique, défenseur du
libéralisme, ose critiquer la politique des
papes et des évêques. Quand on lui rappelle
qu’on ne doit pas juger les décisions des papes
et des rois, il répond que l’on doit plutôt
considérer que « le pouvoir tend à corrompre, et
le pouvoir absolu corrompt absolument ». Le
Français Marc Sangnier, mort en 1950, homme
politique, fonde Le Sillon, un mouvement
catholique en faveur de la démocratie qui sera
condamné par Pie X en 1910. L’Italien Luigi
Sturzo, prêtre mort en 1959, fonde le
Partito Popolare
Italiano, un parti de gauche indépendant de
l’autorité ecclésiastique. Il est forcé par
Pie XI à quitter ce parti et, plus tard, sous la
pression de Mussolini, à s’exiler.
Le mouvement laïc a reçu un fort appui de
l’Action catholique, en particulier de la
Jeunesse ouvrière chrétienne, fondée en 1925, et
de la Jeunesse étudiante chrétienne, fondée en
1930. On trouve une brillante défense
théologique de ce mouvement dans le livre du
père Yves Congar, Jalons pour une théologie
du laïcat (1954), jugé par contre suspect
par le Vatican. Plus tard, le Concile
reconnaîtra formellement l’autonomie des laïcs
dans la vie de la société.
Il y avait aussi un mouvement liturgique, souvent mal
vu par la hiérarchie, qui favorisait la
participation active des fidèles à la messe et
mettait en valeur la centralité du Christ dans
le culte et dans la spiritualité. Ce mouvement
critiquait la piété purement personnelle et la
dévotion excessive aux saints. Certains de ses
militants voulaient déjà que le latin soit
remplacé par la langue vernaculaire. Les racines
de ce mouvement se trouvent au XIXe siècle, dans
certains monastères bénédictins de France. Au
XXe siècle, ce mouvement est promu, dans la
francophonie, par le bénédictin belge Lambert
Beauduin (fondateur, en 1925, du monastère de
Chevetogne), par le Centre de pastorale
liturgique (fondé en 1943, à Paris) et par la
revue française La Maison-Dieu (publiée à
partir de 1945).
Il y avait également un mouvement biblique qui
promouvait l’étude de la Bible suivant une
exégèse scientifique. L’École biblique de
Jérusalem, fondée en 1890 par le dominicain
Marie-Joseph Lagrange, était suspecte aux yeux
du Vatican et a même été fermée pour un temps en
1909. Le père Lagrange et les autres exégètes
innovateurs ont eu la vie plus facile à partir
de 1943, après la diffusion de l’encyclique
Divino afflanto Spiritu qui reconnaissait
leur approche exégétique. Le mouvement biblique
voulait que la prédication dans les paroisses se
fonde sur les textes bibliques et que la
théologie catholique, se libérant des catégories
scolastiques, mette l’accent sur le message
biblique. Ce mouvement encourageait aussi la
production des éditions de la Bible à bon marché
pour que tous les catholiques puissent se la
procurer et la lire.
Il y avait encore un mouvement théologique, dont les
racines remontent au XIXe siècle : on cherchait
à corriger la conception purement
institutionnelle de l’Église catholique, mettant
en valeur la théologie du corps du Christ et de
l’omniprésence du Saint-Esprit. Cette approche
permettait aux théologiens de reconnaître
l’œuvre de la grâce divine au-delà des
frontières de l’Église catholique. Ce mouvement
a été nourri par la pensée des théologiens
orthodoxes, réfugiés après la Révolution russe,
associés à l’Institut Saint-Serge de Paris.
Après la Deuxième Guerre mondiale, certains
théologiens catholiques, en particulier Henri de
Lubac et Karl Rahner, s’appuyant sur un ancien
thème patristique, soutenaient une thèse
audacieuse à l’époque : le mystère de la
rédemption, proclamé et célébré dans l’Église,
touche chaque être humain. Plus tard, le Concile
fera sienne cette théologie.
Il y avait aussi dans l’Église catholique un courant
œcuménique, malgré le fait qu’une encyclique
de Pie XI, en 1928, avait condamné le mouvement
œcuménique d’inspiration protestante. Si les
protestants cherchent vraiment l’unité
chrétienne, disait le pape, qu’ils se
convertissent au catholicisme et commencent à
lui obéir. Pourtant, plusieurs théologiens
catholiques, animés de l’esprit œcuménique, ont
osé former des groupes et fonder des centres de
dialogue avec les protestants et les orthodoxes,
considérés comme des frères et sœurs dans la
foi. Parmi ces groupes, on peut nommer
l’institut allemand Una Sancta, dirigé
par Thomas Sartory, et la Conférence catholique
sur les questions œcuméniques, fondée par
Johannes Willebrands, aux Pays-Bas. Ce sont des
théologiens de ce milieu qui ont été invités
comme experts au Concile, plus précisément au
Secrétariat de l’unité chrétienne, pour guider
l’ouverture de l’Église catholique à
l’œcuménisme.
En outre, après l’Holocauste, s’est développé
un courant de
réconciliation désireux de corriger
le discours anti-juif véhiculé dans la
prédication chrétienne, source d’une culture de
mépris qui marginalisait les juifs dans la
société et qui s’est avérée incapable de contrer
sérieusement l’antisémitisme biologique du
nazisme en Europe. En 1947, tout de suite après
la guerre, un groupe de catholiques et de
protestants, accompagné de quelques savants
juifs, s’est formé à Seelisberg en Suisse pour
examiner les textes néotestamentaires portant
sur les juifs, et pour en offrir une
interprétation n’alimentant pas le mépris envers
ce peuple, mais plutôt son respect. Les
conclusions de Seelisberg ont inspiré un vaste
mouvement dans l’Église, appuyé par des centres
de recherche et de dialogue. L’Amitié
judéo-chrétienne à Paris, et sa revue Sens,
ainsi que le Centre de dialogue à Freiburg en
Allemagne, et sa revue Freiburger Rundbrief,
sont de ceux-là. Quand Jean XXIII a décidé que
le Concile devait produire une déclaration
redéfinissant l’attitude de l’Église envers les
juifs et le judaïsme, ce sont les théologiens de
ce mouvement qui ont été invités comme experts à
Rome.
Les évêques d’Afrique et d’une bonne partie de l’Asie,
rappelant qu’il n’y avait pas de juifs chez eux,
ont demandé que le Concile redéfinisse aussi la
relation de l’Église avec les grandes religions
de leurs pays. Quand cette demande a été
acceptée, les spécialistes nommés pour préparer
un tel document étaient des savants catholiques,
auparavant suspects, qui avaient eu l’audace de
respecter les traditions religieuses que le
magistère considérait jusqu’alors comme païennes
et méprisables.
Le climat social des années 1960
Puisque Jean XXIII voulait que le Concile réalise l’aggiornamento
(c’est-à-dire la mise à jour) de l’Église, bien
des théologiens associés à ces mouvements
minoritaires ont été invités à participer comme
experts aux commissions conciliaires. La tâche
de celles-ci consistait à élaborer les documents
qui seraient soumis aux évêques rassemblés au
Concile. Cette invitation du pape a créé une
grande surprise, car plusieurs de ces
théologiens avaient eu des démêlés avec
l’autorité ecclésiastique, ayant déjà été
avertis, censurés ou même sanctionnés par le
Saint-Office [1].
Par leur nomination au
Concile, ils étaient ainsi blanchis. Leurs
travaux ont aidé les cardinaux et les évêques
progressistes à convaincre leurs collègues plus
conservateurs que les nouveaux courants
théologiques étaient fidèles à l’Évangile,
répondaient aux besoins de l’Église
contemporaine et méritaient l’appui solennel du
Concile.
Cette histoire du rôle joué par ces mouvements minoritaires
dans l’Église est encourageante. Mais il faut
ajouter tout de suite que cette évolution s’est
faite dans des conditions favorables. Dans
l’histoire de l’Église, on ne peut pas dire que
ces mouvements ont toujours eu la chance de
promouvoir le renouveau. Certains ont été
étouffés par l’autorité ecclésiastique.
D’autres, ayant perdu leur enthousiasme, ont
disparu. D’autres encore ont été expulsés par la
hiérarchie ou bien ont choisi de s’exclure
eux-mêmes. L’ouverture du concile Vatican II aux
courants minoritaires constitue donc un fait
historique remarquable.
C’est en grande partie l’expérience personnelle de Jean XXIII
qui a permis cette avancée du Concile. En effet,
lorsqu’il était encore évêque sous le nom de Mgr
Angelo Roncalli, il avait été témoin des
atrocités commises pendant la guerre et, plus
tard, profondément touché par la Déclaration
universelle des droits de l’homme promulguée
par l’ONU en 1948. Devenu pape en 1958, faisant
appel à un courant théologique minoritaire, il a
voulu changer l’enseignement officiel de
l’Église pour que celle-ci reconnaisse
pleinement les droits et les libertés civiques.
Mais pour opérer un tel changement, il fallait
secouer l’institution ecclésiastique tout
entière, tâche que seul un concile pouvait
réaliser. Dans son encyclique Pacem in terris
de 1963, Jean XXIII défend les droits humains au
moyen d’arguments théologiques, encourageant
ainsi le Concile à prendre au sérieux
l’expérience de l’humanité contemporaine et à la
lire à la lumière de l’Évangile.
Pour mieux comprendre le virage théologique pris par le
Concile, il faut donc prendre en considération
le climat social des années 1960. Une dizaine
d’années après la guerre, le capitalisme
keynésien (welfare capitalism) produit un
étonnant développement industriel et économique
dans les pays de l’Europe du Nord-Ouest,
générant un optimisme social, l’attente d’un
progrès sans fin et, chez les jeunes, une
impatience face aux institutions
traditionnelles. Aux États-Unis, la lutte pour
les droits civiques des Noirs et l’opposition à
la guerre du Vietnam suscitent chez les
nouvelles générations un esprit antiautoritaire
et un désir de libération.
C’est ce climat social qui va aider Vatican II à adopter une
vision positive de l’histoire humaine. Le
Concile était prêt à reconnaître la présence de
Dieu dans le monde et l’action de sa grâce dans
toute l’humanité. Il a osé demander aux
catholiques de s’engager dans le dialogue avec
toutes les traditions chrétiennes, avec les
grandes religions et avec la société tout
entière. Cette demande était guidée par l’espoir
qu’une culture de paix et de réconciliation
puisse se réaliser dans le monde en autant que
les humains, fidèles à leur tradition,
religieuse ou humaniste, mettent l’accent sur
les valeurs qu’ils partagent.
Les catholiques qui restent fidèles au concile Vatican II et
les organismes catholiques qui continuent à
appliquer son message à la situation
contemporaine constituent aujourd’hui une
minorité dans l’Église, où souffle un puissant
vent conservateur. Mais leur engagement témoigne
encore de la pertinence de l’Évangile dans le
monde actuel et prépare un renouveau de l’Église
dans l’avenir.
[1]
Congrégation vaticane qui a succédé en 1905 au
tribunal de l’Inquisition et qui, depuis 1965,
s’appelle Congrégation pour la Doctrine de la
Foi.
Relations,
numéro 750, février 2009
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