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L’herméneutique du concile Vatican II
Jean Rigal, théologien

 

 

 

Le dialogue théologique qui s’est ouvert au Vatican, le 26 octobre 2009, entre des membres désignés par la Commission de la Doctrine de la Foi et les représentants de la Fraternité Saint Pie X concerne, au premier chef, l’enseignement du concile Vatican II.

L’histoire nous apprend que tous les conciles, à des degrés divers, ont été suivis d’une période difficile. Le pape Benoît XVI ne cache pas qu’une des difficultés de la réception de Vatican II provient de son herméneutique ou de son interprétation. [1]

Les difficultés sont de plusieurs ordres

Les conciles antérieurs définissaient la foi catholique en référence à des hérésies ou des erreurs. On procédait par anathèmes. Or, Vatican II n’a pas été convoqué pour défendre une institution menacée mais pour confronter la Parole de Dieu avec le dynamisme de l’histoire. Le concile ne profère aucune condamnation à partir de laquelle on pourrait préciser son enseignement.

Une deuxième difficulté vient de l’orientation pastorale du concile. Certes, « pastoral » ne s’oppose pas à « doctrinal ». Ce concile est authentiquement théologique. Néanmoins, Vatican II  n’a pas posé de définition dogmatique  nouvelle, qui engagerait la foi de façon normative sous la forme d’un dogme. De ce fait, il est plus difficile de parvenir à un  consensus.

Une autre difficulté est liée au fait que le concile procède parfois par « intégration » d’éléments antérieurs à des affirmations nouvelles. C’est le cas du rapport entre la primauté du pape et la collégialité des évêques. Une certaine juxtaposition demeure. Tout le monde s’y retrouve peut-être, mais cela pose des questions au niveau de la réception du concile. Il faut toutefois convenir que la mission d’un concile n’est pas d’élaborer un « traité » en bonne et due forme.

Peut-on relever, aussi, et c’est essentiel, quelques principes d’interprétation ? 

D’abord, chaque affirmation doit être interprétée dans un ensemble et non isolée, sous peine de fausser sa signification. C’est la tension qui existe entre plusieurs affirmations qui dévoile la richesse de ces affirmations. Par exemple, la tension qui existe entre la mission de tous les baptisés et le ministère de quelques-uns. De même, le rapport entre l’appel universel à la sainteté et la « vie consacrée ». Ou encore, le lien entre la notion de « peuple de Dieu » et celle de « communion ecclésiale ».

Il est tout aussi manifeste qu’on ne peut séparer l’esprit et la lettre du concile. Benoît XVI désapprouve ceux qui prétendent « qu’il faudrait suivre non pas les textes du concile mais son esprit, ce qui serait accorder une place à toute fantaisie ». Cette observation ne doit pas être comprise comme une manière de sous-estimer l’esprit du concile. Le pape Paul VI ne déclarait-il pas : « Désormais, aggiornamento (mise à jour) signifiera pour nous l’entrée lucide dans l’esprit du concile et l’application fidèle des directives que le concile a tracées avec piété et de manière si heureuse ». Une fidélité au texte ne suffit donc pas. « Une affirmation particulière ne peut être comprise qu’à partir de l’esprit du tout, comme inversement l’esprit du tout ne se dégage que d’une interprétation consciencieuse des textes particuliers ». (W.Kasper)

Comment ne pas reconnaître que la recherche, la créativité, les transformations, les adaptations, les évolutions sont constitutives d’une Église, à partir du moment où elle accepte d’être appelée à une « réforme permanente » (Vatican II) pour être plus fidèle à la mission qu’elle a reçue ?

Entrer profondément dans l’esprit du concile : voilà ce qui est parfois refusé. C’est ainsi que l’on parlera « d’un prétendu esprit du concile » et de la nécessité de s’en tenir exclusivement à la lettre des documents. Cette crispation correspond à une volonté d’immobilisme, si ce n’est à des raidissements doctrinaux et disciplinaires dont on peut penser qu’ils sont plus proches de l’intégrisme que de l’incarnation de l’Évangile dans le monde de ce temps.

Le caractère éminemment « pastoral » de Vatican II demande aussi à être relevé. Cette préoccupation n’est, en rien, une édulcoration du message lui-même. Mais sa pénétration plus profonde, en rapport aux exigences de l’histoire. On a dit, à juste titre, que « L’Église n’a pas à être de son temps- au sens où elle se plierait sottement à toutes les modes- mais elle a à être pour ce temps ». [2] Elle ne peut rester  sourde aux « signes des temps », s’il est vrai que Dieu appelle de façon nouvelle dans la nouveauté d’un temps. Comme tout concile, Vatican II est à la fois un point d’arrivée et un point de départ, pour répondre à des questions nouvelles que l’on ne soupçonnait même pas, il y a quarante-cinq ans. De ce point de vue, « l’aggiornamento » n’est-il pas une tâche permanente de l’Église ? On peut dire que la réception de Vatican II ne fait que commencer.

La dimension culturelle de la réception de l’enseignement conciliaire a aussi beaucoup d’importance. Vatican II est tributaire d’une époque ; il est, aussi, fortement coloré par la culture occidentale. Que devient le concile lorsqu’il est interprété en rapport aux sciences humaines, aux progrès scientifiques, aux nouvelles sensibilités, à l’essor des « jeunes Églises?

Enfin, n’y a-t-il pas dans l’enseignement conciliaire, des points sur lesquels il ne peut y avoir débat, par exemple « la liberté religieuse »?

Au terme de ces brèves réflexions, je voudrais revenir sur le discours de Benoît XVI concernant Vatican II. Il déclare : « Il existe, d’une part, une interprétation que je voudrais appeler ‘’herméneutique de la discontinuité et de la rupture’’. D’autre part, il y a ‘’l’herméneutique de la réforme, du renouveau dans la continuité’’ ». Avec une sensibilité différente et une évidente préoccupation pastorale, le cardinal Marty, ancien archevêque de Paris, aimait dire : « l’Église change parce qu’elle est fidèle »

Benoît XVI relie continuité et renouveau, sinon continuité signifie purement et simplement « immobilisme », ce qui s’accorde mal au nomadisme biblique et au mouvement de l’histoire.

Le cardinal Marty relie le changement et la fidélité, car le changement pour lui-même, sans fidélité, devient la nouveauté sans fondement, sujette à toutes les dérives.

Sans doute, il importe aujourd’hui de se souvenir de l’adage latin : « Semper  ipsa,  nunquam  eadem », c’est-à-dire : l’ Église toujours elle-même, jamais la même.

 

 


 

[1]  Discours à la Curie romaine, du 22 décembre 2005. Cf. Documentation catholique, 15 janvier 2006, p.59.

[2]  Le « Comité de la jupe », Journal La Croix du 14 octobre 2009.

 

 

 

 

 

 

 

 

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