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Vatican II a cherché le renouveau dans un retour aux sources
de la foi chrétienne, en particulier l’Écriture
sainte et les origines de l’Église. Il est temps
aujourd’hui de relire les événements et les
expériences humaines sur lesquels repose notre
foi afin de leur trouver un nouveau sens, en
puisant dans une imagination religieuse
différente de celle des générations qui nous
précèdent.
En particulier nous devons:
1. Relire ces événements et ces expériences en nous inspirant
d’une idée de Dieu foncièrement différente de
celle qui a nourri leur compréhension à
l’origine. Cette différence fondamentale
consiste à considérer Dieu comme étant partout
par nature, au lieu de le situer dans un
ailleurs d’où il surveille, organise, choisit
(un peuple ou une personne, et non les autres),
réagit, punit, pardonne… en somme se comporte de
la manière induite, voire dictée, par une simple
projection du concept humain de «personne». Il
est temps de prendre conscience du caractère
résolument primitif de l’image de Dieu qui
sous-tend les Écritures et notre regard sur
Jésus. Je ne veux pas dire que nous savons mieux
et plus exactement aujourd’hui qui est Dieu, ou
ce qu’est Dieu. Il s’agit simplement de nous
assurer que nous ne persistons pas à entourer
Dieu de notions issues d’une vision du monde
dépassée, qui le font agir comme une divinité
tribale.
2. Relire ces événements et ces expériences en appréhendant
l’évolution de l’espèce humaine et la place de
l’être humain dans l’univers d’une manière
complètement différente de celle des premières
générations qui les ont interprétés. La
différence radicale consiste d’abord à penser,
tout comme nos contemporains, que le genre
humain n’est pas venu au monde dans un Paradis
et que la mort, la destruction et les
bouleversements cosmiques ont existé des
milliards d’années avant lui. La différence
consiste ensuite à tenir compte de la place
réelle de la terre dans l’univers. Supposons que
notre planète est un grain de sable, puis (bien
que cet effort défie l’imagination, même à cette
échelle réduite) essayons de nous la représenter
au sein de l’univers… dans un espace quatre
milliards de fois plus grand qu’elle. La
disparition du grain de sable ébranlerait-elle
pareille immensité? C’est peu probable. Est-ce
que Dieu serait alerté? Où et comment le
serait-il? Au minimum, il nous faut prendre
conscience du fait que notre vision de la place
de la terre dans le cosmos diffère
fondamentalement de celle des Hébreux. À leur
époque, on croyait que la terre était au centre
du monde, et que Dieu — l’entité divine —
surveillait attentivement et avait à cœur tout
ce qui s’y passait: Dieu se mêlait de tout, et
on l’imaginait volontiers en train de concocter
des stratégies pour contrebalancer les méfaits
des humains.
Enfin, nous devons remettre en question une vieille idée
reçue, l’un des piliers de notre réflexion
théologique, à savoir que l’humanité est le
terme et le joyau de la création. Il n’est pas
impossible que quelque chose de bien meilleur et
de beaucoup plus merveilleux soit encore à
venir, et advienne ailleurs que sur la terre.
Un regard foncièrement différent sur Jésus
3. Des deux points précédents découlera un regard
complètement neuf sur Jésus. La différence
radicale réside dans le fait qu’il apparaîtra
comme la révélation de Dieu-avec-nous — le Dieu
qui fonde toute chose et soutient toute chose
dans l’existence — et non plus comme l’Unique
Médiateur, le seul lien entre une humanité
déchue et exilée, et un Dieu lointain et
inatteignable.
4. Cette révision soulèvera inévitablement des questions qui
ébranleront les fondements doctrinaux sur
lesquels le christianisme s’est édifié en
faisant reposer entièrement son identité et sa
vision de lui-même sur Jésus en tant que seule
voie vers un Dieu qui est ailleurs. Ces
questions porteront sur la doctrine, mais aussi
sur la prétention d’une religion qui se
proclame, encore aujourd’hui, religion même de
Dieu.
La tâche à accomplir pour un renouveau consiste à élaborer
une christologie pour notre temps, au lieu de
persister à proposer la christologie sur
laquelle l’Église a porté son choix pour
influencer les esprits et faire entrer toute
personne et toute chose dans ce cadre prédéfini.
Pour commencer, prenons acte du fait que le Nouveau Testament
et la jeune Église ont connu diverses
christologies. Les premiers chrétiens, étant
issus du judaïsme, n’auraient pas pu accepter la
christologie nicéenne, car il est certain que,
pour eux, il ne fallait pas identifier Jésus à
Dieu. N’est-il pas intéressant de songer que la
christologie emportée dans la tombe par des
juifs comme Pierre, André, Jacques, Thomas et
d’autres était vraisemblablement bien plus
proche de celle d’Arius que de celle d’Athanase,
et que l’Église du quatrième siècle aurait donc
prononcé des condamnations à l’encontre de ces
apôtres. (Voir par exemple le discours que le
deuxième chapitre des Actes des apôtres met dans
la bouche de Pierre.) Toute christologie émane
d’une communauté, de ce qu’elle vit, des
questions qu’elle se pose, de ses
préoccupations, qu’elle essaie d’envisager avec
le regard de Jésus. C’est là précisément le défi
constant de l’Église: rendre la prédication et
la vie de Jésus présentes aux questionnements et
à la vie de chaque époque. Si l’Église ne relève
pas ce défi, elle trahit sa raison d’être.
Les évangiles synoptiques sont plus proches du
Jésus de l’histoire
Ce qui me frappe beaucoup de prime abord dans les premières
christologies, c’est la différence entre la
prédication de Jésus que transmettent les
évangiles synoptiques, et la théologie que
l’évangile de Jean met dans la bouche de Jésus.
Dans les synoptiques, les sermons de Jésus sur
le Royaume font ressortir la générosité de Dieu
et incitent les gens à déceler sa présence et
son action dans le quotidien. En termes simples,
Jésus voulait que les gens ouvrent leur esprit,
leurs yeux et leur cœur au fait que lorsqu’ils
vivaient dans l’amour, en faisant le bien à
leurs enfants et à leur prochain, la grâce et
l’Esprit de Dieu agissaient en eux; vivant dans
l’amour, ils allaient reconnaître qu’ils
vivaient en Dieu, et Dieu en eux. Or, plus tard
durant le premier siècle, l’évangile de Jean
multiplie les déclarations de Jésus sur lui-même
et sur son rôle exclusif de voie vers le Père.
«Personne ne va au Père si ce n’est par moi.»
Certes, le Jésus de Jean dit aussi que tous nous
sommes «un» en Dieu, mais très vite on a mis en
évidence l’affirmation «Je suis la voie» pour
comprendre Jésus.
Pourquoi ces différences d’accent? Pourquoi l’Église a-t-elle
soutenu la théologie de Jean de toute son
autorité, mais n’a pas fait autant de battage
pour celle des synoptiques (Dieu avec nous dans
la vie de tous les jours)?
Ce choix n’est évidemment pas étranger à la rupture avec le
judaïsme, qui a obligé l’Église à définir son
identité. Elle n’avait pas grand-chose à gagner
en proclamant la présence de Dieu dans tout être
humain, mais pouvait marquer des points en
affirmant être la seule capable de conduire à
Dieu, par Jésus et par les rituels issus de lui.
Ce pas vers l’institutionnalisation rappelle le pas que les
Hébreux avaient franchi, des siècles auparavant,
en proclamant qu’ils étaient le peuple élu,
partenaire de l’unique alliance avec Dieu. Par
là, ils avaient fondé leur identité, s’étaient
affirmés comme peuple, avaient trouvé sens à
leur existence et force dans l’épreuve. Mais
quel message une telle affirmation envoie-t-elle
au reste de l’humanité, et sur le reste de
l’humanité?
Eh bien les affirmations de l’Église sur ses attributions
exclusives et ses privilèges ont été dictées par
une volonté analogue de se donner une identité à
part.
C’est ainsi que l’Église s’est réservé l’accès à Dieu.
Mais l’Église ne s’est pas arrêtée en si bon
chemin
Cela peut paraître surprenant, mais si un voyage dans le
temps nous faisait remonter à la fin du premier
siècle, et que là nous professions que Dieu est
partout, que tous ont accès à sa présence et à
sa grâce, que l’Esprit qui habite en Jésus
habite aussi en nous et que nous pouvons nous
laisser conduire par lui en toute confiance,
nous serions condamnés par l’Église.
Croire que l’on peut s’adresser directement à Dieu, c’était
alors défier l’autorité de l’Église et l’ordre
établi par elle. Dans la dernière décennie du
premier siècle, Clément de Rome assurait en
effet que Dieu, qui règne sur toute chose, avait
délégué son autorité aux évêques, aux prêtres et
aux diacres! Leur désobéir, c’était désobéir à
Dieu.
Ainsi la division entre clercs et laïcs fut-elle établie dès
le début de la chrétienté, et les seconds furent
soumis à l’autorité d’une hiérarchie parlant au
nom de Dieu.
Ignace d’Antioche, qui exerce son ministère en Syrie une
génération plus tard, avance d’un autre pas dans
la même direction en affirmant que la
subdivision en évêques, prêtres et diacres est à
l’image d’une hiérarchie céleste. Il faut obéir
à l’évêque comme à Dieu, ajoute-t-il. Pour
Ignace, l’humanité a accès à Dieu par l’Église
et par ses chefs. À son tour Irénée enseigne
que, de même qu’il n’y a qu’un Dieu, il n’y a
qu’une Église; et le seul vrai représentant de
Dieu dans la communauté est l’évêque.
Ainsi, la pratique et la tradition de l’Église ont sacralisé
une théologie du salut qui, non seulement a fait
de Jésus la seule voie vers Dieu, mais encore a
érigé l’Église institutionnelle en intermédiaire
indispensable pour accéder à Dieu. La querelle
entre Pélage et Augustin a aggravé le clivage
entre l’enseignement de l’Église et la
prédication de Jésus sur le Royaume de Dieu:
l’Église en est sortie emmurée dans la doctrine
du péché originel, selon laquelle nous naissons
tous en état de péché et séparés de Dieu. Les
gens pouvaient aimer leur prochain de tout leur
cœur et vivre dans l’amour, mais s’ils n’étaient
pas baptisés, ils ne vivaient certainement pas
«en Dieu», et Dieu, tout aussi certainement, ne
vivait pas «en eux». Ce qu’il y a de franchement
étonnant dans cette vision des choses, c’est
qu’elle contredise si carrément l’enseignement
de Jésus. Mais, bon, grâce à elle, l’Église est
devenue nécessaire au salut. L’institution en a
tiré identité, pouvoir et autorité, et ça
continue.
Paru dans le
périodique web
New
Catholic Times
Traduction : Johanne Archambault
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