Culture et Foi > Dossiers > Vatican II > Vatican II a donné le signal, qu'attendons-nous pour avancer?

Vatican II a donné le signal, qu’attendons-nous pour avancer?
Michael Morwood

 

 


Vatican II a cherché le renouveau dans un retour aux sources de la foi chrétienne, en particulier l’Écriture sainte et les origines de l’Église. Il est temps aujourd’hui de relire les événements et les expériences humaines sur lesquels repose notre foi afin de leur trouver un nouveau sens, en puisant dans une imagination religieuse différente de celle des générations qui nous précèdent.

En particulier nous devons:

1. Relire ces événements et ces expériences en nous inspirant d’une idée de Dieu foncièrement différente de celle qui a nourri leur compréhension à l’origine. Cette différence fondamentale consiste à considérer Dieu comme étant partout par nature, au lieu de le situer dans un ailleurs d’où il surveille, organise, choisit (un peuple ou une personne, et non les autres), réagit, punit, pardonne… en somme se comporte de la manière induite, voire dictée, par une simple projection du concept humain de «personne». Il est temps de prendre conscience du caractère résolument primitif de l’image de Dieu qui sous-tend les Écritures et notre regard sur Jésus. Je ne veux pas dire que nous savons mieux et plus exactement aujourd’hui qui est Dieu, ou ce qu’est Dieu. Il s’agit simplement de nous assurer que nous ne persistons pas à entourer Dieu de notions issues d’une vision du monde dépassée, qui le font agir comme une divinité tribale.

2. Relire ces événements et ces expériences en appréhendant l’évolution de l’espèce humaine et la place de l’être humain dans l’univers d’une manière complètement différente de celle des premières générations qui les ont interprétés. La différence radicale consiste d’abord à penser, tout comme nos contemporains, que le genre humain n’est pas venu au monde dans un Paradis et que la mort, la destruction et les bouleversements cosmiques ont existé des milliards d’années avant lui. La différence consiste ensuite à tenir compte de la place réelle de la terre dans l’univers. Supposons que notre planète est un grain de sable, puis (bien que cet effort défie l’imagination, même à cette échelle réduite) essayons de nous la représenter au sein de l’univers… dans un espace quatre milliards de fois plus grand qu’elle. La disparition du grain de sable ébranlerait-elle pareille immensité? C’est peu probable. Est-ce que Dieu serait alerté? Où et comment le serait-il? Au minimum, il nous faut prendre conscience du fait que notre vision de la place de la terre dans le cosmos diffère fondamentalement de celle des Hébreux. À leur époque, on croyait que la terre était au centre du monde, et que Dieu — l’entité divine — surveillait attentivement et avait à cœur tout ce qui s’y passait: Dieu se mêlait de tout, et on l’imaginait volontiers en train de concocter des stratégies pour contrebalancer les méfaits des humains.

Enfin, nous devons remettre en question une vieille idée reçue, l’un des piliers de notre réflexion théologique, à savoir que l’humanité est le terme et le joyau de la création. Il n’est pas impossible que quelque chose de bien meilleur et de beaucoup plus merveilleux soit encore à venir, et advienne ailleurs que sur la terre.

Un regard foncièrement différent sur Jésus

3. Des deux points précédents découlera un regard complètement neuf sur Jésus. La différence radicale réside dans le fait qu’il apparaîtra comme la révélation de Dieu-avec-nous — le Dieu qui fonde toute chose et soutient toute chose dans l’existence — et non plus comme l’Unique Médiateur, le seul lien entre une humanité déchue et exilée, et un Dieu lointain et inatteignable.

4. Cette révision soulèvera inévitablement des questions qui ébranleront les fondements doctrinaux sur lesquels le christianisme s’est édifié en faisant reposer entièrement son identité et sa vision de lui-même sur Jésus en tant que seule voie vers un Dieu qui est ailleurs. Ces questions porteront sur la doctrine, mais aussi sur la prétention d’une religion qui se proclame, encore aujourd’hui, religion même de Dieu.

La tâche à accomplir pour un renouveau consiste à élaborer une christologie pour notre temps, au lieu de persister à proposer la christologie sur laquelle l’Église a porté son choix pour influencer les esprits et faire entrer toute personne et toute chose dans ce cadre prédéfini.

Pour commencer, prenons acte du fait que le Nouveau Testament et la jeune Église ont connu diverses christologies. Les premiers chrétiens, étant issus du judaïsme, n’auraient pas pu accepter la christologie nicéenne, car il est certain que, pour eux, il ne fallait pas identifier Jésus à Dieu. N’est-il pas intéressant de songer que la christologie emportée dans la tombe par des juifs comme Pierre, André, Jacques, Thomas et d’autres était vraisemblablement bien plus proche de celle d’Arius que de celle d’Athanase, et que l’Église du quatrième siècle aurait donc prononcé des condamnations à l’encontre de ces apôtres. (Voir par exemple le discours que le deuxième chapitre des Actes des apôtres met dans la bouche de Pierre.) Toute christologie émane d’une communauté, de ce qu’elle vit, des questions qu’elle se pose, de ses préoccupations, qu’elle essaie d’envisager avec le regard de Jésus. C’est là précisément le défi constant de l’Église: rendre la prédication et la vie de Jésus présentes aux questionnements et à la vie de chaque époque. Si l’Église ne relève pas ce défi, elle trahit sa raison d’être.

Les évangiles synoptiques sont plus proches du Jésus de l’histoire

Ce qui me frappe beaucoup de prime abord dans les premières christologies, c’est la différence entre la prédication de Jésus que transmettent les évangiles synoptiques, et la théologie que l’évangile de Jean met dans la bouche de Jésus. Dans les synoptiques, les sermons de Jésus sur le Royaume font ressortir la générosité de Dieu et incitent les gens à déceler sa présence et son action dans le quotidien. En termes simples, Jésus voulait que les gens ouvrent leur esprit, leurs yeux et leur cœur au fait que lorsqu’ils vivaient dans l’amour, en faisant le bien à leurs enfants et à leur prochain, la grâce et l’Esprit de Dieu agissaient en eux; vivant dans l’amour, ils allaient reconnaître qu’ils vivaient en Dieu, et Dieu en eux. Or, plus tard durant le premier siècle, l’évangile de Jean multiplie les déclarations de Jésus sur lui-même et sur son rôle exclusif de voie vers le Père. «Personne ne va au Père si ce n’est par moi.» Certes, le Jésus de Jean dit aussi que tous nous sommes «un» en Dieu, mais très vite on a mis en évidence l’affirmation «Je suis la voie» pour comprendre Jésus.

Pourquoi ces différences d’accent? Pourquoi l’Église a-t-elle soutenu la théologie de Jean de toute son autorité, mais n’a pas fait autant de battage pour celle des synoptiques (Dieu avec nous dans la vie de tous les jours)?

Ce choix n’est évidemment pas étranger à la rupture avec le judaïsme, qui a obligé l’Église à définir son identité. Elle n’avait pas grand-chose à gagner en proclamant la présence de Dieu dans tout être humain, mais pouvait marquer des points en affirmant être la seule capable de conduire à Dieu, par Jésus et par les rituels issus de lui.

Ce pas vers l’institutionnalisation rappelle le pas que les Hébreux avaient franchi, des siècles auparavant, en proclamant qu’ils étaient le peuple élu, partenaire de l’unique alliance avec Dieu. Par là, ils avaient fondé leur identité, s’étaient affirmés comme peuple, avaient trouvé sens à leur existence et force dans l’épreuve. Mais quel message une telle affirmation envoie-t-elle au reste de l’humanité, et sur le reste de l’humanité?

Eh bien les affirmations de l’Église sur ses attributions exclusives et ses privilèges ont été dictées par une volonté analogue de se donner une identité à part.

C’est ainsi que l’Église s’est réservé l’accès à Dieu.

Mais l’Église ne s’est pas arrêtée en si bon chemin

Cela peut paraître surprenant, mais si un voyage dans le temps nous faisait remonter à la fin du premier siècle, et que là nous professions que Dieu est partout, que tous ont accès à sa présence et à sa grâce, que l’Esprit qui habite en Jésus habite aussi en nous et que nous pouvons nous laisser conduire par lui en toute confiance, nous serions condamnés par l’Église.

Croire que l’on peut s’adresser directement à Dieu, c’était alors défier l’autorité de l’Église et l’ordre établi par elle. Dans la dernière décennie du premier siècle, Clément de Rome assurait en effet que Dieu, qui règne sur toute chose, avait délégué son autorité aux évêques, aux prêtres et aux diacres! Leur désobéir, c’était désobéir à Dieu.

Ainsi la division entre clercs et laïcs fut-elle établie dès le début de la chrétienté, et les seconds furent soumis à l’autorité d’une hiérarchie parlant au nom de Dieu.

Ignace d’Antioche, qui exerce son ministère en Syrie une génération plus tard, avance d’un autre pas dans la même direction en affirmant que la subdivision en évêques, prêtres et diacres est à l’image d’une hiérarchie céleste. Il faut obéir à l’évêque comme à Dieu, ajoute-t-il. Pour Ignace, l’humanité a accès à Dieu par l’Église et par ses chefs. À son tour Irénée enseigne que, de même qu’il n’y a qu’un Dieu, il n’y a qu’une Église; et le seul vrai représentant de Dieu dans la communauté est l’évêque.

Ainsi, la pratique et la tradition de l’Église ont sacralisé une théologie du salut qui, non seulement a fait de Jésus la seule voie vers Dieu, mais encore a érigé l’Église institutionnelle en intermédiaire indispensable pour accéder à Dieu. La querelle entre Pélage et Augustin a aggravé le clivage entre l’enseignement de l’Église et la prédication de Jésus sur le Royaume de Dieu: l’Église en est sortie emmurée dans la doctrine du péché originel, selon laquelle nous naissons tous en état de péché et séparés de Dieu. Les gens pouvaient aimer leur prochain de tout leur cœur et vivre dans l’amour, mais s’ils n’étaient pas baptisés, ils ne vivaient certainement pas «en Dieu», et Dieu, tout aussi certainement, ne vivait pas «en eux». Ce qu’il y a de franchement étonnant dans cette vision des choses, c’est qu’elle contredise si carrément l’enseignement de Jésus. Mais, bon, grâce à elle, l’Église est devenue nécessaire au salut. L’institution en a tiré identité, pouvoir et autorité, et ça continue.

 

Paru dans le périodique web New Catholic Times
Traduction : Johanne Archambault


 

 

© 2000-2001 - Le réseau Culture et Foi - culture_et_foi@videotron.ca