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Vatican II peut-il encore renouveler l’Église?
C’est par cette interrogation que le Réseau
Culture et Foi a lancé l’invitation à cette
journée de réflexion. Pour ne pas faire durer le
suspense, j’apporte immédiatement une réponse.
C’est la réponse qu’un théologien expert au
concile Vatican II donnait tout récemment, le 31
octobre 2008, il y a moins d’un mois. Il ne
reste pas beaucoup d’évêques qui ont fait le
concile; il y a encore quelques experts qui sont
vivants, dont Gregory [Baum].
Or voici ce que
disait ce théologien expert du concile à un très
récent congrès de théologiens, et je cite :
« Malgré le passage des années, les documents
conciliaires n’ont pas perdu leur actualité. Ils
se révèlent au contraire particulièrement
pertinents face aux nouveaux problèmes de
l’Église et de la société globalisée actuelle.
Nous sommes tous vraiment débiteurs de cet
événement extraordinaire auquel j’ai eu
l’honneur de participer en qualité d’expert. »
Fin de la citation. J’aurais le goût, à mon
tour, de vous poser une question. Quel est le
nom de ce théologien expert au concile qui vient
d’écrire ce texte? Qui? Ratzinger. Vous
connaissez Ratzinger? J’étais pour dire: c’est
malheureusement Ratzinger. Parce que je crains
d’être déçu, dans quelques jours, par des gestes
ou des paroles contraires.
Alors je ferme
la parenthèse. Et je réponds moi aussi que le
concile n’est pas un coup manqué. Il peut encore
renouveler l’Église aujourd’hui. Et je voudrais
avec vous, ce matin, rafraîchir notre mémoire en
nous rappelant les grands appels du concile.
Un immense recentrage évangélique
Mais avant de
rappeler ces grands appels et les conversions
auxquelles le concile nous convie, je vais
prendre un petit moment pour vous parler du
concile comme expérience, comme événement.
Il a été une
expérience spirituelle dans la vie de l’Église.
Une manifestation de l’Esprit aux dimensions de
l’Église universelle. Nous sommes habitués à
reconnaître l’Esprit à l’œuvre dans des témoins
privilégiés, dans la vie des saints, ou encore
dans des petits groupes que nous appelons
spirituels ou charismatiques. Cette fois, à
Vatican II, c’est à la tête de l’Église, dans le
corps des évêques du monde entier rassemblés,
que l’Esprit se manifestait. Le concile a été
une expérience ecclésiale unique. Et avant de
décrire l’Église comme communion, les évêques en
ont vécu la réalité. Pendant quatre ans nous
avons vécu ensemble, travaillé ensemble, prié
ensemble. Nous avons appris à nous connaître et
à nous aimer. À travers les évêques, les Églises
locales sont entrées en communion, non plus dans
le seul lien au pape, mais dans la fraternité
des évêques, dans la collégialité.
Si on aborde
Vatican II au plan de son œuvre doctrinale et
pastorale, il apparaît comme le fruit d’un long
mûrissement, comme l’émergence à la conscience
commune de l’Église de tout un renouveau
biblique, liturgique, théologique et
missionnaire. L’Évangile reprend une place
centrale dans la catéchèse, dans la liturgie,
dans la réflexion théologique. Vatican II est un
immense recentrage évangélique. Dans les manuels
et les parcours catéchétiques, l’histoire du
Salut et la personne de Jésus ont pris la place
des définitions conceptuelles sur Dieu. On
pourrait résumer tout le concile en disant: le
Christ, le Christ, le Christ. D’ailleurs, le
premier mot des seize documents, le premier mot
de tous les textes du concile, c’est: le Christ
est la lumière des nations.
Il faut faire
attention, parce que, quand on parle de la
constitution sur l’Église, c’est intitulé
souvent: Constitution sur l’Église, et en
dessous: Lumen Gentium, «lumière des
nations». Ce n’est pas l’Église, qui est la
lumière des nations! C’est le Christ! Et dès le
début, au premier mot du concile, c’est
l’expression qu’on a: Lumen Gentium,
virgule, Christus!
Une de nos
dérives congénitales, c’est de trop nous occuper
de nous-mêmes, et pas assez du Christ. Ce n’est
pas moi qui disais ça, c’est l’auxiliaire —
l’archevêque de Lyon, Mgr Barbarin.
Je réponds donc
à votre question en disant: oui, Vatican II peut
encore renouveler l’Église. Pourquoi? Parce que
l’évolution qu’il consacre est une évolution
vivante, dynamique, ouverte, et on ne peut pas
être fidèle au concile en l’enfermant sur
lui-même. Oui, Vatican II peut être un scénario
d’avenir, une rampe de lancement, l’inspiration
pour notre Église d’aujourd’hui et de demain.
Les grands appels du concile
Oui, à la
condition de nous remettre tous à l’écoute des
grands appels du concile. C’est de ces grands
appels que je vais faire mémoire aujourd’hui,
pour nous rafraîchir la mémoire. Sept grands
appels, sept grandes conversions auxquelles le
concile nous convie. Ça suppose sept passages
difficiles, et ça invite à sept tâches
prioritaires. Je les énumère d’abord, pour
ensuite les reprendre avec quelques
explications, en essayant de voir où nous en
sommes aujourd’hui, après cinquante ans. Je les
énumère.
1re
conversion conciliaire Une
Église peuple de Dieu
Passage
difficile
D’une Église cléricale à une Église des baptisés
Tâche prioritaire
La formation de communautés responsables
2e
conversion conciliaire Une
Église missionnaire
Passage
difficile
D’une Église de chrétienté à une Église
missionnaire
Tâche prioritaire
La transmission de la foi
3e
conversion conciliaire Une
Église qui met en évidence la Parole de Dieu
Passage
difficile
D’une Église du rite à une Église de la Parole
Tâche prioritaire
La mise en évidence de la Parole
4e
conversion conciliaire Une
Église au cœur du monde (ferment)
Passage
difficile
D’une Église d’adaptation au monde
à une Église de participation à la mutation du
monde
Tâche prioritaire
La participation au défi de la civilisation
5e
conversion conciliaire Une
Église centrée sur la personne
Passage
difficile
D’une Église des normes
à une Église de l’expérience humaine et
spirituelle
Tâche prioritaire
L’accompagnement des personnes
6e
conversion conciliaire Une
Église ouverte aux cultures
Passage
difficile
D’une Église uniforme à une Église plurielle
Tâche prioritaire
L’accueil véritable des diversités
7e
conversion conciliaire Une
Église servante et pauvre
Passage difficile
D’une Église soucieuse de l’ordre social
légitime
à une Église soucieuse des pauvres
Tâche prioritaire
Le parti pris pour les pauvres
Voilà les sept conversions,
les sept passages à faire, que le concile
nous demande de faire. Je les reprends une à
une en nous demandant où nous en sommes.
L’Église, signe de Jésus Christ
Une Église peuple de Dieu
(première conversion). Cet appel est bien connu.
Le concile, avant de parler de la hiérarchie,
parle de l’Église peuple de Dieu. Nous nous
sommes tous réjouis (quand je dis «nous», c’est
nous tous, ce n’est pas le «nous» solennel des
évêques), nous nous sommes tous réjouis que
l’Église ait été présentée d’abord dans le
chapitre deuxième de la Constitution sur
l’Église, avant la présentation de l’Église
hiérarchique, au troisième chapitre. C’était une
grande découverte conciliaire, et c’est ce qu’on
a retenu. Aujourd’hui on parle de l’Église
peuple de Dieu, et c’est heureux, très heureux.
Mais ici je tiens à ajouter quelque chose. Il ne
faudrait pas oublier le numéro un de la
Constitution sur l’Église. Le numéro un qui nous
parle du mystère de l’Église. Le numéro un qui
nous dit que l’Église, elle est le sacrement,
elle est le signe de Jésus Christ.
« Celle-ci, pour sa part, nous dit le concile au
numéro un, est dans le Christ comme un sacrement
ou, si l’on veut, un signe et un moyen d’opérer
l’union intime avec Dieu […] il importe en effet
que la communauté humaine, toujours plus
étroitement unifiée par de
multiples liens sociaux,
techniques, culturels, puisse atteindre
également sa pleine unité dans le Christ. »
C’est un numéro rassurant.
S’arrêter pour penser à l’Église, sacrement de
Jésus Christ! C’est un numéro rassurant,
rafraîchissant. Je dirais «re-sereinisant». On
est tous inquiets aujourd’hui de notre Église,
et on a mal à notre Église. Je pense que si on
ne saute pas par-dessus le numéro un, on va
avoir encore plus mal à notre Église. Ça nous
rend sereins de relire ce premier numéro. Et
c’est grâce à un grand théologien que nous avons
eu ce numéro-là, sur l’Église.
Heureusement qu’ils étaient là!
Les théologiens ont été
importants dans le concile vous savez. Des fois
je rencontre des personnes qui me disent : « Oh,
Monseigneur, vous vous êtes fait charrier par le
théologiens! Ce sont les cuisiniers de
l’Église! » Et je réponds toujours:
heureusement! Heureusement qu’ils étaient là,
les de Lubac, les Congar et tous les théologiens
qui étaient là au concile! Ils nous ont fait
connaître la vraie théologie. Pas celle que j’ai
apprise au Grand Séminaire, à Montréal. Parce
que je n’ai jamais fait de théologie au Grand
Séminaire, j’ai fait de la philosophie. Je suis
parti de Sainte-Thérèse, où j’avais fait ma
philosophie, avec les livres de Grenier, les
thèses de Grenier (atque… ergo…).
J’arrive au Grand Séminaire de Montréal avec les
livres de Ferland: le même scénario. Des thèses
avec atque… ergo. La seule différence
entre Grenier et Ferland, c’est que Ferland,
après nous avoir fait travailler du «coco», il
mettait un petit texte d’Écriture en-dessous:
«Confirmatur». On confirmait l’effort
intellectuel qu’on avait fait pendant deux
semaines sur un sujet, par une petite phrase sur
laquelle on s’arrêtait pendant deux minutes.
C’est ça que j’ai fait au Grand Séminaire à
Montréal.
J’ai refait ma théologie au
concile, grâce à ces théologiens-là.
Je ne peux pas résister [à
l’envie] de vous lire cette belle page [du père]
de Lubac, qui a inspiré le numéro un, et qui a
inspiré aussi le discours de Paul VI à la
deuxième session. Au mois de février 1983,
Jean-Paul II nommait Henri de Lubac cardinal. Je
m’en suis réjoui. Et même si j’étais seul dans
ma demeure à Pierrefonds, j’ai pensé fêter cet
événement. Je me suis demandé: est-ce que je
vais faire éclater un demi-litre de la veuve
Cliquot? Je suis presque abstinent, je n’ai pas
fait ça. J’ai pensé, peut-être, porter ma
soutane rouge toute la journée pour célébrer la
pourpre cardinalice, mais ça aurait trop surpris
les sœurs de Pierrefonds. J’ai plutôt tiré de ma
bibliothèque un livre du père de Lubac:
Méditation sur l’Église. Je vous lis une
page de de Lubac, qui a inspiré tout le concile.
« Si Jésus-Christ ne fait pas sa
richesse, l’Église est misérable. Elle est
stérile, si Jésus-Christ n’y fleurit pas. Son
édifice est ruineux, si Jésus-Christ n’en est
pas l’architecte et si, des pierres vivantes
dont elle se construit, son esprit n’est pas le
ciment. Elle est sans beauté, si elle ne reflète
pas l’unique beauté du visage de Jésus-Christ et
si elle n’est pas l’Arbre dont la racine est la
Passion de Jésus-Christ. La science dont elle se
targue est fausse, et fausse la sagesse qui la
décore, si elles ne se résument l’une et l’autre
en Jésus-Christ. Elle nous retient dans les
ténèbres de la mort, si la lumière n’est pas
“lumière illuminée” venant toute de
Jésus-Christ. »
Et ça continue
comme ça. Le premier numéro de tout le concile
est inspiré par cette page-là, écrite en 1953,
dix ans avant le concile. Grâce à Jean XXIII qui
a été chercher de Lubac pour en faire un des
experts du concile.
Alors, moi,
quand je suis un peu comme vous et que je
regimbe, je relis de Lubac, et je relis le
numéro un. Ça me calme. J’ai besoin d’être calmé
de temps en temps.
Réveiller le baptême des fidèles
À la «tâche
prioritaire» on dit: la formation de
communautés responsables. C’est la tâche
qu’il fallait se donner après cette première
conversion. Où est-ce que nous en sommes
aujourd’hui? Je pense qu’il y a eu de gros
progrès, quand on regarde avant le concile et
après le concile. Il y a quand même des
communautés qui sont devenues plus responsables
dans l’Église. Il y a même des marguilliers qui
font plus que compter la quête du dimanche mais
qui, avec leur curé, pensent aussi à la
pastorale de la paroisse.
Faudrait qu’on
prie beaucoup pour que nos baptisés deviennent
responsables dans l’Église. On prie pour les
vocations sacerdotales et religieuses, je suis
d’accord. Je pense qu’il faudrait prier encore
plus pour que le baptême des fidèles soit
réveillé. C’est une tâche urgente. Mais il y a
du progrès de fait.
L’Église de chrétienté, c’était
ça!
Deuxième
conversion conciliaire: une Église
missionnaire. Passage d’une Église de
chrétienté à une Église missionnaire. Les plus
âgés se rappellent, avant le concile, ce que
c’était l’Église, les curés dans l’Église. Dans
les années 1950, j’étais curé à Saint-Jérôme,
dans une grande paroisse. J’avais six vicaires.
Le dimanche il y avait sept messes à toutes les
demi-heures, une au sous-sol et une en haut. On
faisait du bureau à longueur de journée, il n’y
avait pas beaucoup de «psy» à cette époque-là.
Pas beaucoup de conseillers matrimoniaux non
plus. C’est effrayant le prestige qu’on avait!
Incroyable! Je vous conte quelque chose.
Un samedi soir,
j’étais en train de préparer mon prône pour le
lendemain. Au presbytère de la cathédrale, il y
avait un aumônier national d’action catholique
qui restait avec nous autres. Je l’entends
descendre l’escalier en courant. Il entre dans
le bureau et me dit : « Monsieur le Curé,
syntonisez donc la radio de Saint-Jérôme. » Je
dis : « Qu’est-ce qu’il y a? » Il dit :
« Syntonisez! » J’ouvre la radio. C’était des
journalistes qui interviewaient des jeunes de 15
à 17 ans (ils disaient leur âge) qui étaient
dans l’Hôtel Lapointe, là où était la station de
radio. Ça avait scandalisé l’oblat. « Ah, je
dis, c’est correct, c’est correct, montez vous
coucher le Père, là, et puis on verra ça. »
Je continue de
faire mon prône. Le lendemain j’arrive à
l’église, et j’annonçais que c’étaient les
Quarante Heures qui commençaient. Je dis : « On
prie pour la paroisse durant les Quarante
Heures. ». Et tout d’un coup l’histoire du
samedi soir me revient dans la tête. Je dis aux
gens : « Notre paroisse a besoin de prières.
J’ai entendu à la radio hier soir quelque chose
que je n’ai pas aimé. » Et là j’ai gardé le
silence à peu près dix à quinze secondes. C’est
long! Si je vous faisais ça, là, vous vous
demanderiez ce que j’ai. J’ai gardé le silence
dix à quinze secondes et j’ai regardé le monde.
En sortant les gens disaient : « Le curé, il est
en beau … à matin! » Le maire arrive à la
sacristie après la messe. « Curé, qu’est-ce qui
se passe? » J’ai dit : « C’est vous qui êtes
responsable dans la ville? Devinez! » Il s’est
rappelé que j’avais parlé de la radio, il est
allé voir à l’hôtel, il a su ce que c’était, il
a appelé le député. Le député m’appelle pendant
le dîner. « Paul-Émile! (c’était un ami de mon
père, il restait à Sainte-Thérèse) il dit, t’es
mal pris? » Je dis : « Pardon? C’est vous qui
êtes mal pris. » C’est resté là. L’après-midi,
Jean Lalonde m’arrive, le don juan de la
chanson, propriétaire du poste de radio :
« Monsieur le Curé je ne suis pas méchant, je
suis un sentimental. ». L’après-midi, le maire
revient. Il dit : « Monsieur le Curé vous
devriez voir le juge Lacombe pour lui demander
d’insister sur une peine. Il peut payer cher, il
a de l’argent, ça va lui faire mal. Mais dites
au juge de ne pas l’envoyer en prison. » Je ne
me rappelle pas ce que j’ai répondu, mais j’ai
dû lui dire de sortir.
C’est
épouvantable, épouvantable comment un petit «flo»
de trente ans — j’avais trente ans à cette
époque-là — était capable d’énerver toute une
ville pendant quelques jours par quinze secondes
de silence! C’est effrayant!
L’Église de
chrétienté, c’était ça! Je n’ai pas la nostalgie
de cette Église-là vous savez. J’aime bien mieux
celle d’aujourd’hui, notre Église minoritaire
qui est en train de retrouver l’Évangile, et
moins de… moins de faste qu’autrefois.
Prêcher l’Évangile à toute la
Création
Alors, la tâche
prioritaire de cette Église-là, c’est la
transmission de la foi. Mettre la Parole en
évidence. Et je pense que le problème le plus
important posé à l’Église, ce n’est pas d’abord
les réaménagements, ce n’est pas d’abord les
regroupements de paroisses, c’est plutôt ses
assises, ses fondements. Le problème important
n’est pas celui de la taille ou de l’émondage
des branches, mais un problème de terre et de
graines. Problème d’une terre (et aucune n’est
parfaite), d’une terre à ameublir et à
engraisser, d’une semence vivante à répandre. La
semence première, c’est celle de la Parole.
Ensemencement
plus qu’aménagement. Infiniment plus. C’est
d’ailleurs ce que dit le concile, au numéro 4 du
Décret sur le ministère et la vie des
prêtres [Presbyterorum Ordinis]. Les prêtres
«ont pour premier devoir d’annoncer l’Évangile à
tous les hommes; ils exécutent ainsi l’ordre du
Seigneur: “Allez par le monde entier, prêchez
l’Évangile à toute la Création” […] C’est la
parole de salut qui éveille la foi dans le cœur
des non-chrétiens, et qui la nourrit dans le
cœur des chrétiens».
Avec eux il faudra recommencer
Ce numéro 4 —
prophétique — nous dit encore ce que sera la
pastorale dans l’Église de demain: des petits
regroupements autour de la Parole, où ensemble
on écoute ce que l’Esprit veut nous dire.
L’Église d’aujourd’hui, elle est encore formée
des chrétiens «tout faits», baptisés,
eucharistiés, confirmés, catéchisés par les
bonnes religieuses, les bons frères, les bons
prêtres de nos anciennes écoles et de nos
anciens couvents. Notre Église d’aujourd’hui est
encore formée de catholiques du berceau. Le
peuple de notre Église de demain, il sera fait
des jeunes et des adolescents d’aujourd’hui,
dont quelques-uns ne sont même pas baptisés.
Eucharistiés une ou deux fois dans l’espace de
dix ans. Très peu catéchisés. Avec eux il faudra
recommencer. Ils seront demain des commençants
adultes.
Notre Église de
demain sera aussi faite de leurs parents, les
baby-boomers d’aujourd’hui, retraités à 55 ans,
golfeurs et golfeuses émérites. Des parents qui
auront laissé tomber depuis plusieurs années et
qui seront en recherche, qui voudront peut-être
recommencer à soixante ans et à soixante-dix
ans.
Devant ces
commençants et ces recommençants notre Église
est un peu comme Nicodème. Elle est vieille, et
elle se demande si elle peut naître de nouveau.
On ne peut pas prévoir le futur. Par contre on
peut l’inventer. L’Église peut naître de
nouveau. Il faut recommencer à partir de Jésus.
Le Christ, le Christ, le Christ! C’est tout le
concile qui nous dit qu’il faut mettre les gens
sur le chemin de Jésus plutôt que de les mettre
d’abord dans l’«enceinte Église».
Oui, l’Église
peut naître de nouveau, dans les commençants et
dans les recommençants, à la condition de passer
à une pastorale de l’essence, une pastorale de
la genèse, une pastorale de l’engendrement, et
je dirais une pastorale de la résonance: laisser
résonner la Parole — la Parole de Dieu et la
parole des uns et des autres — pour qu’elle
éclaire chacun dans son propre cheminement.
Une Église qui
écoute avant de parler. Une Église qui accueille
avant de juger. Une Église qui annonce plutôt
qu’elle ne dénonce. S’asseoir et écouter
ensemble ce que l’Esprit dit aux Églises.
Inventer simplement, humblement,
pour la mutation du monde
Une Église au
cœur du monde: passer d’une Église
d’adaptation au monde à une Église de
participation à la mutation du monde. Quand
on dit s’adapter, ça veut dire qu’on est en
retard. Il faut passer de l’adaptation à la
création. Là aussi il y a des belles choses qui
se font. Il y a quelques années, j’avais eu
entre les mains le bottin des projets des
communautés religieuses, Je pense qu’il y en
avait 99. Des petits projets. Des «petites
affaires», comme je dis d’habitude. Pas de
grosses affaires. Des petites affaires.
Extraordinaire
tout ce qui se fait! Je ne sais pas si ça serait
bon qu’un beau jour quelqu’un écrive tout ce qui
se fait, simplement, humblement, pour la
mutation du monde. Autrefois les gens voyaient
nos choses. Nos gros collèges, nos gros
couvents, nos costumes! Ils voyaient tout cela.
Aujourd’hui ils ne voient plus ça.
Mais il y a un
tas de beaux petits germes qui… On dit des
germes qui poussent ou des pousses qui germent,
je ne sais pas, là! Mais il y en a un tas, je ne
peux pas vous en nommer, ça prendrait trop de
temps.
Du travail pour
la dignité des personnes. Pas de l’adaptation,
de la création.
Rencontrer une personne, c’est
toute la différence
L’accompagnement des personnes, l’autre tâche…
Une Église centrée sur la personne. Le
passage d’une Église des normes à une Église de
l’expérience humaine et spirituelle. Tâche
prioritaire : l’accompagnement des personnes.
Qu’est-ce que
ça veut dire? Ne pas faire une pastorale à
partir de lois et à partir de dossiers, mais à
partir des personnes. Je me rappelle, quand
j’étais évêque à Hull, j’étais allé faire la
visite des paroisses. Dans une paroisse, un curé
m’a reçu; il était tout fier, et il me remercie
de lui avoir envoyé un bon vicaire. Je lui dis :
« Oui, il est bon votre vicaire? » Il dit :
« Oui, il refuse l’absolution aux femmes qui
empêchent la famille. » Le lendemain matin,
quand je suis parti de la paroisse, j’ai ramené
avec moi son vicaire pour lui faire suivre des
cours de pastorale.
C’est facile de
refuser l’absolution. Mais accompagner les
personnes, les faire grandir tranquillement, ça
c’est plus difficile.
La pastorale,
ce n’est pas des dossiers, c’est des personnes.
Il faudrait qu’on relise à ce moment-là la page
de la femme adultère. Les pharisiens lui avaient
amené un dossier, à Jésus. Et lui a voulu
rencontrer une personne. C’est toute la
différence.
Comme si nous étions des
contemporains de Jésus
Je termine. Je
termine en vous disant… Je viens de lire un
volume du cardinal Etchegaray intitulé J’ai
senti battre le cœur du monde. Etchegaray a
battu le pape Jean-Paul II, il a fait 142
voyages. Jean-Paul II en a fait 101 ou 102.
Etchegaray raconte, il dit : « Le corps de
l’Église est plein de cicatrices et de
prothèses. Son oreille résonne du chant du coq
qu’entendit Pierre, trois fois renégat. Le
carnet de l’Église est plein de rendez-vous
manqués. Ça me rappelle ma rencontre en plein
régime communiste à Moscou, avec Alexandre Men,
ce prêtre orthodoxe assassiné à coups de hache
et dont on a publié certains écrits sous le
titre significatif Le christianisme ne fait
que commencer. Ce qui compte, m’avait-il
dit, c’est de vivre malgré tout comme si nous
étions des contemporains de Jésus, des
fondateurs de nouvelles Églises avec les
apôtres. »
Je pense que
c’est ça qui compte pour nous aujourd’hui :
« vivre malgré tout comme si nous étions des
contemporains de Jésus, des fondateurs de
nouvelles Églises avec les apôtre. » C’est ce
que je nous souhaite.
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