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Vatican II, scénario d’avenir
Mgr Paul-Émile Charbonneau

 

 


Vatican II peut-il encore renouveler l’Église? C’est par cette interrogation que le Réseau Culture et Foi a lancé l’invitation à cette journée de réflexion. Pour ne pas faire durer le suspense, j’apporte immédiatement une réponse. C’est la réponse qu’un théologien expert au concile Vatican II donnait tout récemment, le 31 octobre 2008, il y a moins d’un mois. Il ne reste pas beaucoup d’évêques qui ont fait le concile; il y a encore quelques experts qui sont vivants, dont Gregory [Baum].

Or voici ce que disait ce théologien expert du concile à un très récent congrès de théologiens, et je cite : « Malgré le passage des années, les documents conciliaires n’ont pas perdu leur actualité. Ils se révèlent au contraire particulièrement pertinents face aux nouveaux problèmes de l’Église et de la société globalisée actuelle. Nous sommes tous vraiment débiteurs de cet événement extraordinaire auquel j’ai eu l’honneur de participer en qualité d’expert. » Fin de la citation. J’aurais le goût, à mon tour, de vous poser une question. Quel est le nom de ce théologien expert au concile qui vient d’écrire ce texte? Qui? Ratzinger. Vous connaissez Ratzinger? J’étais pour dire: c’est malheureusement Ratzinger. Parce que je crains d’être déçu, dans quelques jours, par des gestes ou des paroles contraires.

Alors je ferme la parenthèse. Et je réponds moi aussi que le concile n’est pas un coup manqué. Il peut encore renouveler l’Église aujourd’hui. Et je voudrais avec vous, ce matin, rafraîchir notre mémoire en nous rappelant les grands appels du concile.

Un immense recentrage évangélique

Mais avant de rappeler ces grands appels et les conversions auxquelles le concile nous convie, je vais prendre un petit moment pour vous parler du concile comme expérience, comme événement.

Il a été une expérience spirituelle dans la vie de l’Église. Une manifestation de l’Esprit aux dimensions de l’Église universelle. Nous sommes habitués à reconnaître l’Esprit à l’œuvre dans des témoins privilégiés, dans la vie des saints, ou encore dans des petits groupes que nous appelons spirituels ou charismatiques. Cette fois, à Vatican II, c’est à la tête de l’Église, dans le corps des évêques du monde entier rassemblés, que l’Esprit se manifestait. Le concile a été une expérience ecclésiale unique. Et avant de décrire l’Église comme communion, les évêques en ont vécu la réalité. Pendant quatre ans nous avons vécu ensemble, travaillé ensemble, prié ensemble. Nous avons appris à nous connaître et à nous aimer. À travers les évêques, les Églises locales sont entrées en communion, non plus dans le seul lien au pape, mais dans la fraternité des évêques, dans la collégialité.

Si on aborde Vatican II au plan de son œuvre doctrinale et pastorale, il apparaît comme le fruit d’un long mûrissement, comme l’émergence à la conscience commune de l’Église de tout un renouveau biblique, liturgique, théologique et missionnaire. L’Évangile reprend une place centrale dans la catéchèse, dans la liturgie, dans la réflexion théologique. Vatican II est un immense recentrage évangélique. Dans les manuels et les parcours catéchétiques, l’histoire du Salut et la personne de Jésus ont pris la place des définitions conceptuelles sur Dieu. On pourrait résumer tout le concile en disant: le Christ, le Christ, le Christ. D’ailleurs, le premier mot des seize documents, le premier mot de tous les textes du concile, c’est: le Christ est la lumière des nations.

Il faut faire attention, parce que, quand on parle de la constitution sur l’Église, c’est intitulé souvent: Constitution sur l’Église, et en dessous: Lumen Gentium, «lumière des nations». Ce n’est pas l’Église, qui est la lumière des nations! C’est le Christ! Et dès le début, au premier mot du concile, c’est l’expression qu’on a: Lumen Gentium, virgule, Christus!

Une de nos dérives congénitales, c’est de trop nous occuper de nous-mêmes, et pas assez du Christ. Ce n’est pas moi qui disais ça, c’est l’auxiliaire — l’archevêque de Lyon, Mgr Barbarin.

Je réponds donc à votre question en disant: oui, Vatican II peut encore renouveler l’Église. Pourquoi? Parce que l’évolution qu’il consacre est une évolution vivante, dynamique, ouverte, et on ne peut pas être fidèle au concile en l’enfermant sur lui-même. Oui, Vatican II peut être un scénario d’avenir, une rampe de lancement, l’inspiration pour notre Église d’aujourd’hui et de demain.

Les grands appels du concile

Oui, à la condition de nous remettre tous à l’écoute des grands appels du concile. C’est de ces grands appels que je vais faire mémoire aujourd’hui, pour nous rafraîchir la mémoire. Sept grands appels, sept grandes conversions auxquelles le concile nous convie. Ça suppose sept passages difficiles, et ça invite à sept tâches prioritaires. Je les énumère d’abord, pour ensuite les reprendre avec quelques explications, en essayant de voir où nous en sommes aujourd’hui, après cinquante ans. Je les énumère.

1re conversion conciliaire           Une Église peuple de Dieu

     Passage difficile                   D’une Église cléricale à une Église des baptisés

     Tâche prioritaire                    La formation de communautés responsables

2e  conversion conciliaire            Une Église missionnaire

     Passage difficile                   D’une Église de chrétienté à une Église missionnaire

     Tâche prioritaire                    La transmission de la foi

3e  conversion conciliaire            Une Église qui met en évidence la Parole de Dieu

     Passage difficile                   D’une Église du rite à une Église de la Parole

     Tâche prioritaire                    La mise en évidence de la Parole

4e  conversion conciliaire            Une Église au cœur du monde (ferment)

     Passage difficile                   D’une Église d’adaptation au monde
à une Église de participation à la mutation du monde

     Tâche prioritaire                    La participation au défi de la civilisation

5e  conversion conciliaire            Une Église centrée sur la personne

     Passage difficile                   D’une Église des normes
à une Église de l’expérience humaine et spirituelle

     Tâche prioritaire                    L’accompagnement des personnes

6e  conversion conciliaire            Une Église ouverte aux cultures

     Passage difficile                   D’une Église uniforme à une Église plurielle

     Tâche prioritaire                    L’accueil véritable des diversités

7e  conversion conciliaire            Une Église servante et pauvre

     Passage difficile                   D’une Église soucieuse de l’ordre social légitime
à une Église soucieuse des pauvres

     Tâche prioritaire                    Le parti pris pour les pauvres

Voilà les sept conversions, les sept passages à faire, que le concile nous demande de faire. Je les reprends une à une en nous demandant où nous en sommes.

L’Église, signe de Jésus Christ

Une Église peuple de Dieu (première conversion). Cet appel est bien connu. Le concile, avant de parler de la hiérarchie, parle de l’Église peuple de Dieu. Nous nous sommes tous réjouis (quand je dis «nous», c’est nous tous, ce n’est pas le «nous» solennel des évêques), nous nous sommes tous réjouis que l’Église ait été présentée d’abord dans le chapitre deuxième de la Constitution sur l’Église, avant la présentation de l’Église hiérarchique, au troisième chapitre. C’était une grande découverte conciliaire, et c’est ce qu’on a retenu. Aujourd’hui on parle de l’Église peuple de Dieu, et c’est heureux, très heureux.

Mais ici je tiens à ajouter quelque chose. Il ne faudrait pas oublier le numéro un de la Constitution sur l’Église. Le numéro un qui nous parle du mystère de l’Église. Le numéro un qui nous dit que l’Église, elle est le sacrement, elle est le signe de Jésus Christ. « Celle-ci, pour sa part, nous dit le concile au numéro un, est dans le Christ comme un sacrement ou, si l’on veut, un signe et un moyen d’opérer l’union intime avec Dieu […] il importe en effet que la communauté humaine, toujours plus étroitement unifiée par de multiples liens sociaux, techniques, culturels, puisse atteindre également sa pleine unité dans le Christ. »

C’est un numéro rassurant. S’arrêter pour penser à l’Église, sacrement de Jésus Christ! C’est un numéro rassurant, rafraîchissant. Je dirais «re-sereinisant». On est tous inquiets aujourd’hui de notre Église, et on a mal à notre Église. Je pense que si on ne saute pas par-dessus le numéro un, on va avoir encore plus mal à notre Église. Ça nous rend sereins de relire ce premier numéro. Et c’est grâce à un grand théologien que nous avons eu ce numéro-là, sur l’Église.

Heureusement qu’ils étaient là!

Les théologiens ont été importants dans le concile vous savez. Des fois je rencontre des personnes qui me disent : « Oh, Monseigneur, vous vous êtes fait charrier par le théologiens! Ce sont les cuisiniers de l’Église! » Et je réponds toujours: heureusement! Heureusement qu’ils étaient là, les de Lubac, les Congar et tous les théologiens qui étaient là au concile! Ils nous ont fait connaître la vraie théologie. Pas celle que j’ai apprise au Grand Séminaire, à Montréal. Parce que je n’ai jamais fait de théologie au Grand Séminaire, j’ai fait de la philosophie. Je suis parti de Sainte-Thérèse, où j’avais fait ma philosophie, avec les livres de Grenier, les thèses de Grenier (atque… ergo…). J’arrive au Grand Séminaire de Montréal avec les livres de Ferland: le même scénario. Des thèses avec atque… ergo. La seule différence entre Grenier et Ferland, c’est que Ferland, après nous avoir fait travailler du «coco», il mettait un petit texte d’Écriture en-dessous: «Confirmatur». On confirmait l’effort intellectuel qu’on avait fait pendant deux semaines sur un sujet, par une petite phrase sur laquelle on s’arrêtait pendant deux minutes. C’est ça que j’ai fait au Grand Séminaire à Montréal.

J’ai refait ma théologie au concile, grâce à ces théologiens-là.

Je ne peux pas résister [à l’envie] de vous lire cette belle page [du père] de Lubac, qui a inspiré le numéro un, et qui a inspiré aussi le discours de Paul VI à la deuxième session. Au mois de février 1983, Jean-Paul II nommait Henri de Lubac cardinal. Je m’en suis réjoui. Et même si j’étais seul dans ma demeure à Pierrefonds, j’ai pensé fêter cet événement. Je me suis demandé: est-ce que je vais faire éclater un demi-litre de la veuve Cliquot? Je suis presque abstinent, je n’ai pas fait ça. J’ai pensé, peut-être, porter ma soutane rouge toute la journée pour célébrer la pourpre cardinalice, mais ça aurait trop surpris les sœurs de Pierrefonds. J’ai plutôt tiré de ma bibliothèque un livre du père de Lubac: Méditation sur l’Église. Je vous lis une page de de Lubac, qui a inspiré tout le concile. « Si Jésus-Christ ne fait pas sa richesse, l’Église est misérable. Elle est stérile, si Jésus-Christ n’y fleurit pas. Son édifice est ruineux, si Jésus-Christ n’en est pas l’architecte et si, des pierres vivantes dont elle se construit, son esprit n’est pas le ciment. Elle est sans beauté, si elle ne reflète pas l’unique beauté du visage de Jésus-Christ et si elle n’est pas l’Arbre dont la racine est la Passion de Jésus-Christ. La science dont elle se targue est fausse, et fausse la sagesse qui la décore, si elles ne se résument l’une et l’autre en Jésus-Christ. Elle nous retient dans les ténèbres de la mort, si la lumière n’est pas “lumière illuminée” venant toute de Jésus-Christ. »

Et ça continue comme ça. Le premier numéro de tout le concile est inspiré par cette page-là, écrite en 1953, dix ans avant le concile. Grâce à Jean XXIII qui a été chercher de Lubac pour en faire un des experts du concile.

Alors, moi, quand je suis un peu comme vous et que je regimbe, je relis de Lubac, et je relis le numéro un. Ça me calme. J’ai besoin d’être calmé de temps en temps.

Réveiller le baptême des fidèles

À la «tâche prioritaire» on dit: la formation de communautés responsables. C’est la tâche qu’il fallait se donner après cette première conversion. Où est-ce que nous en sommes aujourd’hui? Je pense qu’il y a eu de gros progrès, quand on regarde avant le concile et après le concile. Il y a quand même des communautés qui sont devenues plus responsables dans l’Église. Il y a même des marguilliers qui font plus que compter la quête du dimanche mais qui, avec leur curé, pensent aussi à la pastorale de la paroisse.

Faudrait qu’on prie beaucoup pour que nos baptisés deviennent responsables dans l’Église. On prie pour les vocations sacerdotales et religieuses, je suis d’accord. Je pense qu’il faudrait prier encore plus pour que le baptême des fidèles soit réveillé. C’est une tâche urgente. Mais il y a du progrès de fait.

L’Église de chrétienté, c’était ça!

Deuxième conversion conciliaire: une Église missionnaire. Passage d’une Église de chrétienté à une Église missionnaire. Les plus âgés se rappellent, avant le concile, ce que c’était l’Église, les curés dans l’Église. Dans les années 1950, j’étais curé à Saint-Jérôme, dans une grande paroisse. J’avais six vicaires. Le dimanche il y avait sept messes à toutes les demi-heures, une au sous-sol et une en haut. On faisait du bureau à longueur de journée, il n’y avait pas beaucoup de «psy» à cette époque-là. Pas beaucoup de conseillers matrimoniaux non plus. C’est effrayant le prestige qu’on avait! Incroyable! Je vous conte quelque chose.

Un samedi soir, j’étais en train de préparer mon prône pour le lendemain. Au presbytère de la cathédrale, il y avait un aumônier national d’action catholique qui restait avec nous autres. Je l’entends descendre l’escalier en courant. Il entre dans le bureau et me dit : « Monsieur le Curé, syntonisez donc la radio de Saint-Jérôme. » Je dis : « Qu’est-ce qu’il y a? » Il dit : « Syntonisez! » J’ouvre la radio. C’était des journalistes qui interviewaient des jeunes de 15 à 17 ans (ils disaient leur âge) qui étaient dans l’Hôtel Lapointe, là où était la station de radio. Ça avait scandalisé l’oblat. « Ah, je dis, c’est correct, c’est correct, montez vous coucher le Père, là, et puis on verra ça. »

Je continue de faire mon prône. Le lendemain j’arrive à l’église, et j’annonçais que c’étaient les Quarante Heures qui commençaient. Je dis : « On prie pour la paroisse durant les Quarante Heures. ». Et tout d’un coup l’histoire du samedi soir me revient dans la tête. Je dis aux gens : « Notre paroisse a besoin de prières. J’ai entendu à la radio hier soir quelque chose que je n’ai pas aimé. » Et là j’ai gardé le silence à peu près dix à quinze secondes. C’est long! Si je vous faisais ça, là, vous vous demanderiez ce que j’ai. J’ai gardé le silence dix à quinze secondes et j’ai regardé le monde. En sortant les gens disaient : « Le curé, il est en beau … à matin! » Le maire arrive à la sacristie après la messe. « Curé, qu’est-ce qui se passe? » J’ai dit : « C’est vous qui êtes responsable dans la ville? Devinez! » Il s’est rappelé que j’avais parlé de la radio, il est allé voir à l’hôtel, il a su ce que c’était, il a appelé le député. Le député m’appelle pendant le dîner. « Paul-Émile! (c’était un ami de mon père, il restait à Sainte-Thérèse) il dit, t’es mal pris? » Je dis : « Pardon? C’est vous qui êtes mal pris. » C’est resté là. L’après-midi, Jean Lalonde m’arrive, le don juan de la chanson, propriétaire du poste de radio : « Monsieur le Curé je ne suis pas méchant, je suis un sentimental. ». L’après-midi, le maire revient. Il dit : « Monsieur le Curé vous devriez voir le juge Lacombe pour lui demander d’insister sur une peine. Il peut payer cher, il a de l’argent, ça va lui faire mal. Mais dites au juge de ne pas l’envoyer en prison. » Je ne me rappelle pas ce que j’ai répondu, mais j’ai dû lui dire de sortir.

C’est épouvantable, épouvantable comment un petit «flo» de trente ans — j’avais trente ans à cette époque-là — était capable d’énerver toute une ville pendant quelques jours par quinze secondes de silence! C’est effrayant!

L’Église de chrétienté, c’était ça! Je n’ai pas la nostalgie de cette Église-là vous savez. J’aime bien mieux celle d’aujourd’hui, notre Église minoritaire qui est en train de retrouver l’Évangile, et moins de… moins de faste qu’autrefois.

Prêcher l’Évangile à toute la Création

Alors, la tâche prioritaire de cette Église-là, c’est la transmission de la foi. Mettre la Parole en évidence. Et je pense que le problème le plus important posé à l’Église, ce n’est pas d’abord les réaménagements, ce n’est pas d’abord les regroupements de paroisses, c’est plutôt ses assises, ses fondements. Le problème important n’est pas celui de la taille ou de l’émondage des branches, mais un problème de terre et de graines. Problème d’une terre (et aucune n’est parfaite), d’une terre à ameublir et à engraisser, d’une semence vivante à répandre. La semence première, c’est celle de la Parole.

Ensemencement plus qu’aménagement. Infiniment plus. C’est d’ailleurs ce que dit le concile, au numéro 4 du Décret sur le ministère et la vie des prêtres [Presbyterorum Ordinis]. Les prêtres «ont pour premier devoir d’annoncer l’Évangile à tous les hommes; ils exécutent ainsi l’ordre du Seigneur: “Allez par le monde entier, prêchez l’Évangile à toute la Création” […] C’est la parole de salut qui éveille la foi dans le cœur des non-chrétiens, et qui la nourrit dans le cœur des chrétiens».

Avec eux il faudra recommencer

Ce numéro 4 — prophétique — nous dit encore ce que sera la pastorale dans l’Église de demain: des petits regroupements autour de la Parole, où ensemble on écoute ce que l’Esprit veut nous dire. L’Église d’aujourd’hui, elle est encore formée des chrétiens «tout faits», baptisés, eucharistiés, confirmés, catéchisés par les bonnes religieuses, les bons frères, les bons prêtres de nos anciennes écoles et de nos anciens couvents. Notre Église d’aujourd’hui est encore formée de catholiques du berceau. Le peuple de notre Église de demain, il sera fait des jeunes et des adolescents d’aujourd’hui, dont quelques-uns ne sont même pas baptisés. Eucharistiés une ou deux fois dans l’espace de dix ans. Très peu catéchisés. Avec eux il faudra recommencer. Ils seront demain des commençants adultes.

Notre Église de demain sera aussi faite de leurs parents, les baby-boomers d’aujourd’hui, retraités à 55 ans, golfeurs et golfeuses émérites. Des parents qui auront laissé tomber depuis plusieurs années et qui seront en recherche, qui voudront peut-être recommencer à soixante ans et à soixante-dix ans.

Devant ces commençants et ces recommençants notre Église est un peu comme Nicodème. Elle est vieille, et elle se demande si elle peut naître de nouveau. On ne peut pas prévoir le futur. Par contre on peut l’inventer. L’Église peut naître de nouveau. Il faut recommencer à partir de Jésus. Le Christ, le Christ, le Christ! C’est tout le concile qui nous dit qu’il faut mettre les gens sur le chemin de Jésus plutôt que de les mettre d’abord dans l’«enceinte Église».

Oui, l’Église peut naître de nouveau, dans les commençants et dans les recommençants, à la condition de passer à une pastorale de l’essence, une pastorale de la genèse, une pastorale de l’engendrement, et je dirais une pastorale de la résonance: laisser résonner la Parole — la Parole de Dieu et la parole des uns et des autres — pour qu’elle éclaire chacun dans son propre cheminement.

Une Église qui écoute avant de parler. Une Église qui accueille avant de juger. Une Église qui annonce plutôt qu’elle ne dénonce. S’asseoir et écouter ensemble ce que l’Esprit dit aux Églises.

Inventer simplement, humblement, pour la mutation du monde

Une Église au cœur du monde: passer d’une Église d’adaptation au monde à une Église de participation à la mutation du monde. Quand on dit s’adapter, ça veut dire qu’on est en retard. Il faut passer de l’adaptation à la création. Là aussi il y a des belles choses qui se font. Il y a quelques années, j’avais eu entre les mains le bottin des projets des communautés religieuses, Je pense qu’il y en avait 99. Des petits projets. Des «petites affaires», comme je dis d’habitude. Pas de grosses affaires. Des petites affaires.

Extraordinaire tout ce qui se fait! Je ne sais pas si ça serait bon qu’un beau jour quelqu’un écrive tout ce qui se fait, simplement, humblement, pour la mutation du monde. Autrefois les gens voyaient nos choses. Nos gros collèges, nos gros couvents, nos costumes! Ils voyaient tout cela. Aujourd’hui ils ne voient plus ça.

Mais il y a un tas de beaux petits germes qui… On dit des germes qui poussent ou des pousses qui germent, je ne sais pas, là! Mais il y en a un tas, je ne peux pas vous en nommer, ça prendrait trop de temps.

Du travail pour la dignité des personnes. Pas de l’adaptation, de la création.

Rencontrer une personne, c’est toute la différence

L’accompagnement des personnes, l’autre tâche… Une Église centrée sur la personne. Le passage d’une Église des normes à une Église de l’expérience humaine et spirituelle. Tâche prioritaire : l’accompagnement des personnes.

Qu’est-ce que ça veut dire? Ne pas faire une pastorale à partir de lois et à partir de dossiers, mais à partir des personnes. Je me rappelle, quand j’étais évêque à Hull, j’étais allé faire la visite des paroisses. Dans une paroisse, un curé m’a reçu; il était tout fier, et il me remercie de lui avoir envoyé un bon vicaire. Je lui dis : « Oui, il est bon votre vicaire? » Il dit : « Oui, il refuse l’absolution aux femmes qui empêchent la famille. » Le lendemain matin, quand je suis parti de la paroisse, j’ai ramené avec moi son vicaire pour lui faire suivre des cours de pastorale.

C’est facile de refuser l’absolution. Mais accompagner les personnes, les faire grandir tranquillement, ça c’est plus difficile.

La pastorale, ce n’est pas des dossiers, c’est des personnes. Il faudrait qu’on relise à ce moment-là la page de la femme adultère. Les pharisiens lui avaient amené un dossier, à Jésus. Et lui a voulu rencontrer une personne. C’est toute la différence.

Comme si nous étions des contemporains de Jésus

Je termine. Je termine en vous disant… Je viens de lire un volume du cardinal Etchegaray intitulé J’ai senti battre le cœur du monde. Etchegaray a battu le pape Jean-Paul II, il a fait 142 voyages. Jean-Paul II en a fait 101 ou 102. Etchegaray raconte, il dit : « Le corps de l’Église est plein de cicatrices et de prothèses. Son oreille résonne du chant du coq qu’entendit Pierre, trois fois renégat. Le carnet de l’Église est plein de rendez-vous manqués. Ça me rappelle ma rencontre en plein régime communiste à Moscou, avec Alexandre Men, ce prêtre orthodoxe assassiné à coups de hache et dont on a publié certains écrits sous le titre significatif Le christianisme ne fait que commencer. Ce qui compte, m’avait-il dit, c’est de vivre malgré tout comme si nous étions des contemporains de Jésus, des fondateurs de nouvelles Églises avec les apôtres. »

Je pense que c’est ça qui compte pour nous aujourd’hui : « vivre malgré tout comme si nous étions des contemporains de Jésus, des fondateurs de nouvelles Églises avec les apôtre. » C’est ce que je nous souhaite.

 

 

 

 

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