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Mon rêve d’Église, aujourd’hui
Pierrette Bertrand

 

 

Pierrette Bertrand est Oblate franciscaine de Saint-Joseph. Elle a été professeur. Elle a œuvré au Tchad dans l’éducation pendant 1 5ans. Depuis de nombreuses années, elle consacre sa vie à une pastorale, à un engagement social auprès des marginalisé(e)s.

Merci de me donner ce temps de parole pour tenter d’articuler devant vous mon rêve d’Église ; un rêve qui a pris racine il y a près de 50 ans, qui s’est construit et  transformé au fil de mes expériences dans l’Église et dans la société et qui continue d’être alimenté par une réflexion collective ; on ne rêve pas l’Église seule, dans son coin.

J’avais 20 ans quand j’ai vraiment pris conscience de la catholicité de l’Église en même temps que de la complexité de ses structures et de la rigidité de son cadre dogmatique. À ce moment là, j’étais en formation et chaque dimanche, nous descendions à la salle de conférence écouter « À l’heure du Concile » à Radio-Canada. Le Père Régis et Francis Mayor nous décrivaient les travaux en cours pour hâter « le printemps de l’Église ». Nous sentions que l’écorce du grand arbre commençait à craquer et, dans notre enthousiasme de jeunesse, nous anticipions déjà les fleurs de la co-responsabilité dans une Église « peuple de Dieu » ; du dialogue dans une Église « communion » ; de l’ouverture au monde de notre temps dans une Église « inculturée ».

Vingt ans plus tard, après une période de service à l’intérieur des structures diocésaines et de travail en pastorale paroissiale, j’ai vécu du dedans le fonctionnement de l’institution dans son meilleur et dans son pire. Avec d’autres, j’ai choisi de pousser sur le meilleur, persuadée que le pire n’avait pas d’avenir. Depuis dix ans, je m’implique particulièrement dans des organismes sociaux et dans des groupes de femmes engagées dans la lutte contre la pauvreté, la violence et l’exclusion.  Ces gens me gardent  chevillée aux cris et aux espoirs du peuple, là où l’Église peut encore donner corps à ce qu’elle annonce : un Dieu pour la Vie en abondance. C’est à travers cette expérience que je nomme aujourd’hui l’Église en laquelle je crois.

Une Église dans le monde

Les personnes autour de moi sont préoccupées de pauvreté, de violence, d’exclusion, de justice, d’écologie… Elles sont en quête de bonheur et d’un sens à donner à la vie, à la souffrance, à la maladie, à la mort même. Elles cherchent  une spiritualité qui réponde à leur soif de transcendance. Comme adultes responsables, ces personnes s’impliquent dans leur milieu et traduisent leur amour du prochain par des gestes concrets de service aux jeunes,  démunis, aux personnes âgées ou par des engagements citoyens dans des groupes communautaires ou des organismes de défense des droits humains. Ces lieux sont pour la plupart de nos concitoyens des pierres d’attente de l’Évangile, des chemins pour la Bonne Nouvelle. 

L’Église dont je rêve s’engage dans les enjeux du monde et elle ne craint pas d’entrer en dialogue avec lui sur toutes ces questions  Elle est sainte quand elle témoigne de Jésus avec les lépreux, Jésus avec les femmes, Jésus avec les exclus. Elle est sacrement quand elle apporte un surplus d’humanité à chacune des étapes de l’existence  ou lors d’événements qui jalonnent la vie : naissance, épreuves, angoisses et joies, échec ou réussite des relations humaines. Dans cette Église, les pasteurs sont moins préoccupés de l’orthodoxie de la doctrine et de la conformité à une certaine théologie que de la recherche de chemins neufs pour rejoindre les femmes et les hommes  dans une société de post-modernité sans pour autant  détruire le sens de la continuité avec le passé où plongent les racines de notre identité.

Après avoir connu au Québec une période d’ouverture avec des évêques charismatiques et visionnaires, un repli  sur l’institution s’est opéré soit par une centralisation romaine très forte ou soit par un contrôle plus grand de la Curie romaine. Je rêve d’une Église qui encourage une saine pluralité d’opinions et même un niveau raisonnable de dissidence.

Une Église d’égaux

Depuis Vatican II, l’Église présente le peuple de Dieu comme un rassemblement de baptisés partageant l’unique sacerdoce du Christ, prêtre, prophète et roi. Ainsi, prêtres et laïcs se retrouvent égaux. Comment alors expliquer la difficile route du partenariat hommes et femmes en Église et la non accessibilité de ces dernières aux ministères ordonnées ? Le système normatif présent dans l’Église veut-il nous laisser croire que ce qui est, doit, par fidélité, demeurer tel quel. ?

Après le synode à Rome sur la Parole de Dieu, on annonçait qu’une réflexion était en cours sur la possibilité de conférer le lectorat aux femmes en raison de leur engagement dans l’annonce de la Parole de Dieu. Quelles femmes recevront le message comme une bonne nouvelle, elles qui tiennent déjà à bout de bras une bonne partie de la vie en Église ? 

J’emprunte à un auteur américain, Lathrop Chuck, la parabole de la Table ronde pour exprimer le modèle de partenariat auquel je rêve.

Quand je pense au partenariat…
La même image refait surface :
Celle d’une table, une table ronde.

Sabler la grande table pour l’arrondir,
Adopter un nouveau design…
Cela ne se fait pas sans égratignures.
C’est impossible de remodeler et de rajeunir…
Sans faire un peu mal aux gens et aux tables.

Cela voudrait dire enlever les trônes et les encensoirs
Parce qu’il n’y a qu’un seul roi,
Celui qui a lavé les pieds de ses amis
Pendant qu’ils étaient tous à table. Rien de moins.

Mais alors, qu’arrivent-ils aux ministres
Lorsqu’ils rencontrent un peuple assis à une table ronde ?
Ils ont été habitués  à s’asseoir au bout de la table
Pour conseiller, décider, présider.

Si le rabot et la scie transforment la forme de la table,
La table ronde change aussi le cœur des ministres.

En effet, c’est autour de cette table,
Qu’ils expérimentent la mutualité, la réciprocité
C’est la scie de l’amour qui les transforme.

La table ronde favorise la communication.
La table ronde transforme les relations.
La table ronde distribue les fonctions.
C’est un peuple que Dieu a appelé,
Sans distinction entre « eux » et « nous »,
Sans faire la différence entre « vous » et nous ».

Autour de la table ronde, il n’y a ni côté, ni bout !
Chaque personne est invitée à partager leadership et repas

La vie consacrée dans l’Église

Dans l’Exhortation apostolique sur la vie consacrée  (#25), il est  dit que l’Église a le souci de se rendre visiblement présente dans la vie quotidienne, spécialement  dans la culture contemporaine et que pour cela, elle peut a bon droit attendre une contribution particulière des personnes en vie religieuse.

En 2006, lors de la visite ad limina à Rome, les congrégations religieuses ont présenté un document aux Évêques exposant leur perception de la réalité de l’Église canadienne. « Nous voulons vous partager, écrivaient-elles,  nos inquiétudes, notre questionnement, nos souffrances de même que ceux que portent les frères et sœurs que nous  rencontrons.  Nous le faisons dans la foi au nom de notre conviction en une Église-communion, Peuple de Dieu, fidèle à Jésus et à son Évangile ». Et la fin de non-recevoir fut la réponse des évêques exprimée sur tous les tons.  Deux ans plus tard, représentants de la CRC et délégués de la Conférence des Évêques catholiques du Québec sont assis à la même table (est-elle ronde ?) afin de reprendre le dialogue  mais ils en sont encore à  en définir  les conditions.

Les relations en Église auxquelles je rêve pour la vie religieuse apostolique sont celles qui s’inspirent du dialogue qui a pu exister entre Paul et Pierre au sujet des premières communautés chrétiennes. Un dialogue certes  pas toujours  facile,  mais qui était commandé par la droiture au service de la vérité de l’Évangile. C’est ce qui a rendu Paul capable de plaider en faveur des personnes, lutter pour maintenir envers et contre tout la liberté de l’Évangile et questionner le sens des Écritures et de la Tradition.

En guise de conclusion

Près de 50 ans se sont écoulées depuis Vatican II. Reprenant la symbolique  de l’arbre au début de mon propos,  je conclus : Après avoir espéré les bourgeons du printemps, nous avons assisté à la disparition des fleurs pourtant nécessaires à la germination des fruits ?  Mon rêve actuellement : Qu’à la manière de l’étranger d’Emmaüs, notre Église s’approche des marcheurs, ajuste son pas aux leurs, écoute leurs préoccupations, trouve les mots de Jésus de Nazareth et les accompagne jusqu’à l’auberge où la rencontre avec le Vivant qui a traversé la mort  montrera le chemin aux nouveaux disciples d’Emmaüs.

 

 

 

 

 

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