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Conférence prononcée
lors de la 24e assemblée fédérale du
Mouvement du Peuple de l’Église (Wir sind Kirche)
à Würzburg, le 8 novembre 2008.
BILAN
Pour m’en tenir au cœur du sujet, je
n’examinerai pas ici en détail la période
préparatoire et le
déroulement du concile œcuménique Vatican II, de
même que la teneur des seize documents
conciliaires – qui n’ont pas tous la même
importance ou la même qualité –
me limitant plutôt
à en rappeler les réalisations majeures à
partir de trois mots-clés : réforme, dialogue et
peuple de Dieu.
Réforme
Jean XXIIII avait convoqué le concile avec la conviction
qu’il fallait soumettre l’Église à une réforme
en profondeur afin de pouvoir annoncer
l’Évangile d’une façon convaincante et crédible.
Dans le texte de la convocation officielle du
concile, daté du 25 décembre 1961, on peut
lire : Dès le début de Notre pontificat, Nous
avons pensé que c'était un grave devoir […] que
l’Église se montre de plus en plus apte à
résoudre les problèmes des hommes de notre
époque […] que l’Église renouvelle sa
beauté, brille d'une nouvelle splendeur (Humanae
Salutis,
Documentation
Catholique, n° 1323 du 6 mars 1960,
col. 296).
Pour Jean XXIII, le monde se trouvait au début d’une nouvelle
ère, confronté à des bouleversements majeurs,
porteurs de bons et de mauvais présages, mais
également d’espoir. Il incombait à l’Église de
créer de nouveaux rapports avec ce monde
transformé en profondeur : impossible pour elle
de se cantonner dans une attitude défensive. Il
lui fallait s’ouvrir au dialogue avec le monde,
relever les défis de l’ère moderne, aider
l’humanité dans sa quête de paix, de justice et
d’unité, tout en concevant de nouvelles façons
d’annoncer l’Évangile. C’est dans ce contexte
qu’elle était invitée à son tour à un
renouvellement en profondeur. Cette invitation,
Jean XXIII en parlait comme d’un
aggiornamento, expression qui met en lumière
les efforts devant être déployés pour permettre
à l’Église de se mettre à jour, pour que
le message de l’Évangile puisse rejoindre les
humains de notre époque. Aux yeux de Jean XXIII,
l’Église n’était pas une institution
intemporelle, soustraite à toute évolution, mais
plutôt une communauté vivante qui doit tenir
compte, en se renouvelant constamment, des
exigences du présent, de ce qu’il appelait « les
signes du temps ». Il insistait sur l’idée que
l’Église n’était pas un musée mais bien au
contraire un jardin vivant. Jean XXIII
envisageait donc le renouveau de l’Église à
partir d’une réflexion sur l’Évangile en lien
avec les problèmes de notre temps de manière à
favoriser le dialogue avec le monde moderne.
Jean
XXIII avait de plus la ferme conviction que ce
travail de réflexion et ce dialogue devait être
ouvert à tous sans exclusive, faire appel au
savoir et à l’expérience de chacun pour mieux
définir les voies de cette réforme. Il écartait
l’idée de régler les problèmes soulevés au moyen
de directives ou décrets dictés d’en haut. S’il
avait convoqué le concile, c’était précisément
dans ce but.
L’allocution de Jean XXIII lors de l’ouverture du concile le
11 octobre 1962 demeure à ce titre d’une
importance capitale. Il s’avérait que le Pape
envisageait un concile d’un nouveau genre.
Vatican II ne se contenterait pas de rappeler
la doctrine existante, ni de condamner des
erreurs, mais se mettrait plutôt à la recherche
de réponses aux questions soulevées par les
temps présents, qui entraînent de nouvelles
situations, de nouvelles formes de vie
[1]. Il
ajoutait que nous devons nous mettre
joyeusement, sans crainte, au travail qu'exige
notre époque, et bénéficier de l'aide
efficace et très appréciable d'experts en
matière de science sacrée, de pastorale et de
questions administratives, que nous devons
en outre employer le langage de la pensée
d’aujourd’hui : Autre est le dépôt lui-même
de la foi, c'est-à-dire les vérités contenues
dans notre vénérable doctrine, et autre est la
forme sous laquelle ces vérités sont énoncées. Approche
nouvelle en effet, puisque jamais auparavant un
concile n’avait eu comme objectif de tourner son
regard vers le monde contemporain et ses
problèmes, de scruter en profondeur les rapports
de l’Église et du monde.
Vatican
II est donc conçu comme un concile de la
réforme, le terme réforme employé ici
dans le sens non pas d’une reconstitution d’un
état antérieur, mais d’un renouveau de l’Église
selon l’esprit de l’Évangile et en regard du
monde d’aujourd’hui. En première place, on
trouve l’Évangile de manière à relier le
prochain concile aux précédents, l’objectif
premier d’un concile étant de faire rayonner
l’Évangile à nouveau, en soulevant les obstacles
mis sur sa route. À la différence des autres
conciles, Vatican II s’intéressait également à
l’expérience humaine, c’est-à-dire à
l’évolution de la société, aux questions, aux
espoirs des êtres humains et aux problèmes du
monde contemporain. C’est dans ce contexte que
le concile posa la question suivante : à quels
changements l’Église doit-elle se résoudre pour
pouvoir annoncer l’Évangile et en témoigner de
façon crédible à notre époque?
D’aucune façon, cette réforme ne devait être
perçue comme définitive, et ses résultats figés
dans les textes comme si les décisions du
concile, une fois mises en œuvre, ne devaient
pas connaître de modification par la suite. Au
contraire, le concile voulait faire naître une
disposition fondamentale en faveur du renouveau,
axé sur les défis d’un monde en constante
mutation afin de mieux les relever. Dans la
Constitution pastorale L’Église dans le monde
d’aujourd’hui, on peut lire : L’Église
[…] en se renouvelant et en se purifiant sans
cesse sous la conduite de l'Esprit-Saint (Gaudium
et Spes, 21, par. 5). Et encore :
L'Église a le devoir, à tout moment, de scruter
les signes des temps et de les interpréter à la
lumière de l’Évangile (GS, Avant-propos, Le
service de l’homme).
Dialogue
Le dialogue fait partie intégrante d’un concile. Les
résultats des travaux de Vatican II sont le
fruit du dialogue et de discussions ouvertes.
Le dialogue est devenu le principe fondamental
du concile du fait même qu’il a voulu projeter
cette image de l’Église. À plusieurs reprises se
trouve affirmé que, dans l’Église d’aujourd’hui,
le dialogue devrait être la façon habituelle
d’atteindre la vérité et mener à une décision.
C’est avant tout dans la constitution pastorale
L’Église dans le monde d’aujourd’hui (Gaudium
et Spes) que le concile a mis en lumière le
fait – jusqu’ici jamais exprimé aussi clairement
– que l’Église en tant qu’Église en marche n’a
pas de réponse toute faite à toutes les
questions (GS 33, 2), mais qu’elle est elle-même
en recherche de vérité. Elle ne peut y parvenir
qu’en mettant à contribution le plus
d’intervenants possible, en s’appuyant sur leur
savoir et leur expérience. Un dialogue ouvert
(GS 43, 3) et sincère s’impose; ou
encore : établir un dialogue sans cesse plus
fécond entre tous ceux qui constituent l'unique
Peuple de Dieu (GS 92, 2), peu importe le
statut de ces participants ou leurs fonctions
particulières, membres du clergé ou laïcs. En un
mot, une quête de la vérité partagée par tous,
alimentée par le dialogue, la solution des
problèmes émanant non pas de directives ou de
décrets d’en haut, mais par le moyen d’une
consultation de la base et de débats ouverts.
Je
pense qu’il convient ici d’insister sur le fait
que le dialogue ne se ramène pas à un simple
échange se déroulant sans règles précises. Tout
participant doit avoir la chance de défendre son
point de vue, de faire valoir ses arguments, de
débattre d’une manière ouverte et avec fair-play
des opinions de ses adversaires. Il doit
également accepter que ses opinions soient elles
aussi débattues, voire être prêt à changer
d’idée. Le dialogue présuppose en effet un
climat d’ouverture, de confiance, et une volonté
d’en arriver à une entente. Par conséquent, pour
pouvoir obtenir des résultats valables, des
règles et procédures obligatoires doivent
guider ce dialogue.
Il est
évident qu’aucune forme de dialogue ne peut
naître sans divergences d’opinion. Pour la
première fois dans l’histoire de l’Église,
Vatican II admet qu’une pluralité d’opinions
n’était pas seulement possible, mais aussi
légitime.
D’ailleurs, tous les problèmes à résoudre sont d’une telle
complexité que les opinions des participants
sont bien souvent opposées, nonobstant leur
égale probité. Dans ce cas, souligne le concile,
personne n'a le droit de revendiquer d'une
manière exclusive pour son opinion l'autorité de
l’Église (GS 43, 3). Au contraire, que
toujours, dans un dialogue sincère, ils
cherchent à s'éclairer mutuellement (GS 43,
3). Chaque tentative de mettre fin aux
différences d’opinion par une intervention
d’autorité, sans avoir tenté de les résoudre par
le biais d’un dialogue éclairant, irait à
l’encontre de l’esprit du concile. Plus que
jamais auparavant, il devient nécessaire
d’adopter l’attitude fondamentale du dialogue
véritable, de prendre les opinions divergentes
au sérieux, de conserver un esprit d’ouverture.
Sans doute, il faut s’attendre à ce que le
visage de l’Église soit de plus en plus marqué
par la présence croissante d’une très grande
diversité d’opinions sur le sens de la foi, des
formes de vie et des expressions de la
religiosité. À l’instar du dialogue, cette
cohabitation de groupes des plus divers exige
une forte dose de patience, de tolérance et
d’ouverture, pour éviter qu’un groupe isolé
puisse se retrouver en position dominante pour
ensuite dénier aux autres groupes leur caractère
de vrais chrétiens. Dans leur façon de faire
face à cette diversité et aux conflits qui en
découlent, de régler des différends dans un
esprit d’équité, d’ouverture, et d’altruisme,
les chrétiens pourraient servir de modèles aux
autres humains de notre époque. À ce propos,
j’aimerais rappeler une phrase, inspirée par
saint Augustin, utilisée au sujet des disputes
confessionnelles du XVIe siècle, reprise par le
concile dans Gaudium et Spes : unité
dans le nécessaire, liberté dans le doute, en
toutes choses la charité (GS 92, 2).
Le dialogue est un principe fondamental dans les rapports
avec la société d’aujourd’hui. Évitant de se
placer en position de supériorité et de
proclamer une doctrine et des principes
intemporels en dénonçant toute infraction aux
règles ainsi édictées, le concile s’est efforcé
au contraire, dans un esprit de solidarité
fondamentale, de se pencher sur les réalités et
les problèmes du temps présent, de contribuer à
leur solution par le biais d’un dialogue ouvert.
Entrer en dialogue suppose que l’on soit prêt à
donner aussi bien qu’à recevoir. C’est pourquoi
le concile affirme qu’en ouvrant la voie à
l’Évangile, l’Église accepte de recevoir du
monde une aide multiple et variée, admet que
le monde peut lui apporter une aide précieuse et
diverse par les qualités et l'activité des
individus ou des sociétés qui le composent
(GS 40). L’Église n’ignore pas tout ce
qu’elle a reçu de l’histoire et de l’évolution
du genre humain (GS 44, 1),
s’enrichissant à mesure que la société évolue.
Par conséquent, le concile ne voit pas l’époque
moderne de manière négative en l’assimilant à
une période de décadence, comme elle l’a fait
dans le passé; au contraire, il lui reconnaît
beaucoup d’éléments positifs que l’Église ne
peut rejeter. Dorénavant, l’ancienne devise
résistance et exclusion doit céder la place
à l’ouverture et au dialogue. L’Église, telle
que décrite par le concile, ne veut plus jouer
la carte de la puissance, ni le rôle
d’éducatrice omnisciente, mais plutôt celui de
l’interlocutrice qui, dans une lutte commune,
tente de résoudre les problèmes majeurs du monde
contemporain – au lieu de commander, instruire
ou exiger, elle prend l’habitude de la
discussion et de la recherche de consensus.
Ajoutons que ces affirmations, émanant de la
plus haute instance en matière d’enseignement
ecclésiastique, étaient jusqu’alors complètement
inédites.
La résolution la plus importante du concile dans son dialogue
avec l’époque moderne reste la Déclaration
sur la liberté religieuse (Dignitatis humanae).
Depuis toujours, l’enseignement catholique
traditionnel refusait de reconnaître le droit à
la liberté religieuse. Ou, formulé autrement,
l’erreur n’avait aucun droit face à la vérité.
Puisque l’Église catholique était considérée
comme étant la seule vraie Église, elle seule
était attitrée pour annoncer la vérité. Sur un
plan idéal, l’État ne devait reconnaître que
cette religion. Il était possible de tolérer
d’autres religions et confessions sans pour
autant leur accorder les mêmes droits que ceux
de l’Église catholique. C’était là
l’enseignement officiel jusqu’aux premières
ébauches de textes pour le concile.
Le concile a révisé cet enseignement d’une manière
fondamentale. Comme la déclaration sur la
liberté religieuse le spécifie, la liberté en
matière de religion fait partie intégrante de la
dignité humaine. Dès lors, on doit considérer
cette liberté comme étant un droit antérieur à
l’État que ce dernier doit reconnaître. La
liberté religieuse est un droit humain qui
existe indépendamment de la vérité objective des
convictions individuelles et des efforts pour
atteindre cette vérité. C’est pourquoi l’État
doit par principe et en tout temps – même quand
il se définit comme catholique – reconnaître et
protéger le droit à la liberté en matière
religieuse pour tous les citoyens et
toutes les communautés religieuses (DH 6).
Le
dialogue est également un principe de base dans
les prises de position du concile sur
l’œcuménisme et les religions non-chrétiennes.
En voici quelques illustrations : l’union fait
la force; l’union par le renforcement de ce que
nous avons en commun; les autres Églises servent
d’intermédiaires dans la transmission du salut à
leurs membres; le dialogue œcuménique doit
toujours respecter l’égalité des droits; si
nécessaire, les catholiques doivent faire le
premier pas. Grâce au concile, l’Église s’est
officiellement associée en tant qu’Église
universelle au mouvement œcuménique.
L’œcuménisme n’est plus une sorte de passe-temps
pratiqué par certains groupes. Il représente
dorénavant un engagement sérieux de l’Église
universelle. C’est ainsi que le concile a
renoncé à la thèse jusque-là en vigueur voulant
que l’unité des chrétiens ne fût possible qu’à
travers un rattachement – comme un retour à
l’Église catholique romaine; il n’est pas fait
mention d’exemples concrets en ce sens.
La Déclaration sur l’Église et les religions
non-chrétiennes (Nostra aetate)
entraîne une nouvelle orientation fondamentale
des relations au judaïsme, comme aux religions
non-chrétiennes en général. À l’égard du
judaïsme, le concile rappelle que la foi, le
choix et la mission de l’Église ont pris
naissance en Israël, que la grâce de Dieu reçue
par Israël et la mission qui lui a été conférée
sont irrévocables; le concile condamne
résolument toute forme d’antisémitisme.
Dans l’enseignement officiel de l’Église, on pouvait lire
qu’il n’y avait rien de vrai ni de bon dans les
religions non-chrétiennes. Vatican II affirme
que l’on trouve du vrai et de la sainteté à
l’intérieur de ces religions et que l’Église
regarde leurs formes concrètes et leurs
enseignements avec sérieux et sincérité. À cet
égard, Vatican II peut se féliciter d’avoir
reconnu l’importance des religions
non-chrétiennes – une première dans l’histoire
de l’enseignement de l’Église au cours des
derniers siècles. Ainsi, la position de l’Église
renouvelle ses assises : elle passe de la
confrontation au dialogue.
Peuple de Dieu
Le mot-clé pour évoquer la figure de l’Église telle que
développée par le concile est celui de peuple de
Dieu. Aux yeux des Pères du concile en effet,
l’Église ne doit plus être représentée par une
structure de pouvoirs – illustrée par l’image
d’une pyramide – mais comme le peuple de Dieu,
une communauté, où tous sont égaux de par leur
dignité de chrétiens, toute fonction
particulière étant exercée à la façon d’un
service dans le cadre de cette égalité.
Autrement dit, le concile avait l’intention
d’écarter l’image de l’Église comme société à
deux classes avec sa structure cléricale
dominante. Puisqu’aux yeux du concile, il n’y a
pas de chrétiens de statut inférieur, la
position des laïcs se trouve considérablement
rehaussée, et les bases des organes de
codécision recommandés par le concile mises en
place. Le concile souligne le fait que le
soi-disant apostolat laïque ne relève pas d’un
mandat donné par la hiérarchie qui réduirait les
laïcs à un rôle d’exécutants. En vertu de leur
baptême, en qualité de chrétiens, partageant
ainsi le sacerdoce commun, les laïcs sont plutôt
appelés à faire partie de la mission de
l’Église, à annoncer et témoigner de la Parole
de Dieu
L’image du peuple de Dieu ainsi comprise est liée à
l’atteinte d’un meilleur équilibre dans les
rapports du Pape et des évêques qui, depuis le
premier concile du Vatican en 1870, avait été
modifié unilatéralement en faveur du Pape.
Dans ce contexte l’énoncé à l’effet que le Pape et les
évêques forment un collège constitue un point
de départ significatif. Les évêques sont
considérés comme n’étant ni vicaires ni agents
du Pape, mais possèdent leur propre autorité. Le
concile voulait ainsi renforcer les églises
locales tout en affaiblissant le centralisme
romain.
La réforme liturgique s’appuie elle aussi sur une
compréhension de l’Église comme peuple de Dieu.
Dorénavant, la messe n’est plus une célébration
réservée au prêtre, à laquelle le peuple assiste
ou qu’il entend, comme ce fut le cas pendant des
siècles. La messe devient plutôt la célébration
de l’assistance entière. Délaissant la fonction
d’objet, les paroissiens assument maintenant un
rôle de sujet et de participants actifs. En même
temps, le concile ordonne une réforme des rites
liturgiques et précise ses lignes directrices.
Rayonnement
Le concile en tant qu’événement marqué par une ouverture à la
discussion, au désir de revenir à l’essentiel,
avec sa disposition d’examiner et, le cas
échéant, de changer traditions, formes et lignes
de conduite, avec son ouverture envers les
autres chrétiens, envers les religions
non-chrétiennes et le monde, avec sa volonté
fondamentale de dialoguer avec tous, a eu de
l’écho et suscité un respect considérable à
l’égard de l’Église partout dans le monde.
Aujourd’hui, il est difficile d’imaginer la
portée de cet événement, car rien de semblable
ne s’est produit depuis. Le monde entier
assistait d’abord avec étonnement et
incrédulité, puis avec une admiration
grandissante à ce virage d’une institution
considérée par plusieurs comme étant figée,
impossible à réformer, mais qui soudain
commençait à revoir ses enseignements, formes et
lignes de conduite pour ensuite les changer.
De nos jours, il est difficile de mesurer ce sentiment de
renouveau qui régnait dans l’Église à l’époque,
sentiment de libération, de soulagement, non
seulement parce que la majorité des chrétiens
n’ont pas connu cette atmosphère de restrictions
d’avant le concile, mais aussi parce que
beaucoup d’éléments – innovateurs et
libérateurs à l’époque- sont maintenant monnaie
courante. Cet accueil extrêmement positif que
l’Église universelle a réservé au concile
témoigne jusqu’à quel point les évêques ont su
reconnaître les signes du temps et rendre
justice aux attentes et aux espoirs des humains,
en leur montrant qu’ils avaient la même
perception des problèmes que la plupart des
chrétiens et qu’ils voulaient poursuivre des
objectifs communs. Rarement a-t-on pu être
témoin d’un tel accord entre les évêques et le
peuple des croyants, rarement les évêques
ont-ils à ce point reconnu et pris au sérieux
les requêtes et les désirs de leurs
contemporains.
Il faut toutefois admettre qu’une certaine crainte fut
ressentie par plusieurs évêques après leur
retour dans leur diocèse, qui les a empêché de
faire preuve du même degré de courage et
d’autonomie que pendant leur présence à Rome.
Risquons une hypothèse pour expliquer leur
comportement: à Rome, se trouvant dans une
position d’infériorité, ils devaient se défendre
contre les tentatives manipulatrices de la
curie, mais de retour chez eux, ils étaient à
nouveau en position de supériorité.
Questions demeurées en suspens
Il n’y
a rien de surprenant dans le fait que le concile
n’ait pas réussi à répondre à toutes les
questions que l’Église se posent de nos jours.
Limité à quatre sessions, le concile aurait été
dépassé par l’ampleur de la tâche. On peut
regrouper les problèmes majeurs dont l’époque
post-conciliaire a hérité sous quatre
catégories :
-
Des questions initialement abordées lors du concile mais en
cours de route retirées de l’agenda par le
pape Paul VI – qui s’est réservé la décision
en ces matières. Il s’agit du célibat
des prêtres dans l’Église occidentale et
surtout des moyens de contraception.
Contrairement aux énoncés précédents, le
concile avait insisté sur le fait que la
décision concernant le nombre d’enfants à
avoir appartenait uniquement aux parents. Le
pape Paul VI fit connaître sa décision au
sujet des moyens de contraception dans
l’encyclique Humanæ vitæ de 1968.
Puisqu’elle condamnait par principe toutes
les méthodes dites artificielles et les
considérait comme contraire à la morale,
cette encyclique n’a pas été suivie dans la
pratique par les catholiques. Même si
l’Église est capable de prendre des
décisions dans le cadre de son enseignement
sur des sujets de foi ou de morale, elle
n’est pas toujours en mesure de les faire
accepter. La question du célibat soulève
toujours et soulèvera encore les débats.
-
Des questions qui, bien qu’en principe examinées et traitées
à fond lors du concile, ont depuis pris une
dimension entièrement nouvelle; à titre
d’exemple, la relation entre l’Église et les
religions non-chrétiennes. Comme on
l’a souligné, le concile a exprimé avant
tout son estime à l’égard de ces religions,
dans lesquelles il voyait partout du bien et
du vrai. À l’heure actuelle, l’interrogation
se fait de plus en plus aiguë étant donné la
diversité des religions face au caractère
absolu du christianisme et à la question de
savoir si les autres religions peuvent être
considérées comme des voies du salut
différentes. La discussion à cet égard bat
toujours son plein, sans qu’on puisse
dégager des solutions convaincantes pour le
moment.
-
Des problèmes qui à l’époque du concile n’étaient pas aussi
importants qu’aujourd’hui et dont on n’avait
pas discuté : sur ce plan, il faut
mentionner la place de la femme dans
l’Église. Dans la constitution pastorale sur
l’Église dans le monde, le concile a certes
fortement rejeté toute forme de
discrimination à l’égard des femmes dans la
société. Mais les Pères du concile ne
semblaient pas être conscients – il est
difficile de savoir pourquoi – que des
questions sérieuses à ce sujet se posaient
dans l’Église. Autre domaine où la
discussion bat toujours son plein, sans
avoir trouvé une solution convaincante : la
question des personnes divorcées et
remariées n’était pas inscrite à l’ordre du
jour non plus.
-
Curieusement, un seul intervenant aux débats a soulevé la
question de la désignation des évêques; son
intervention n’a pas vraiment eu d’écho.
Pourtant il s’agit d’un problème central
dans l’Église. Si les évêques voulaient
diminuer le centralisme romain – ce qui
était leur intention – ils auraient
certainement dû traiter de la question des
nominations d’évêques. Ce ne fut pas le cas.
Un autre problème essentiel demeure donc
irrésolu.
Malgré tout, le concile a accompli une tâche exceptionnelle
dans les dossiers qu’il a abordés : à la
recherche d’une solution à toutes ces questions,
il a trouvé un moyen privilégié sous la forme du
dialogue et de la discussion ouverte pour
susciter un consensus.
Cette nouvelle façon de faire se démarque indéniablement du
seul fonctionnement en vigueur avant le concile,
celui de la solution de problèmes par directives
et décret d’en haut. Il y a encore beaucoup de
chemin à faire sur cette question, situation
dont le concile doit malheureusement être tenu
en partie responsable.
Insuffisances
Pour des raisons d’honnêteté, il est impossible de passer
sous silence l’absence de résultats du concile
dans les domaines suivants :
-
On continue à considérer le Pape comme un monarque absolu.
L’agir unilatéral caractéristique de Vatican
I subsiste sensiblement au même degré; les
évêques sont toujours assujettis aux
directives du Pape. En compensation, ils ont
obtenu plus de pouvoir dans leurs diocèses
où ils agissent comme de petits papes.
-
Des parties importantes des décisions du concile relèvent
comme avant d’une pensée patriarcale. Les
laïcs continuent à être perçus comme des
subordonnés, bénéficiaires passifs de ce qui
est distribué et communiqué par les
dirigeants.
-
En ce qui a trait à la relation entre le Pape et les évêques,
entre les évêques et les prêtres et au
peuple de leur diocèse, le concile n’a pas
pris de mesures juridiques ou
institutionnelles. Les obligations, surtout
le devoir de soumission, s’appliquent
uniquement aux subordonnés respectifs tandis
que la hiérarchie ne reçoit que
recommandations et rappels. Le concile avait
pourtant affirmé que les évêques doivent
volontiers prendre conseil auprès des
laïcs. Ils doivent attentivement prendre en
considération dans le Christ tout ce que les
laïcs leur présentent : les pasteurs
doivent reconnaître et promouvoir la dignité
et la responsabilité des laïcs dans
l’Église, utiliser volontiers leurs avis
prudents (LG 37).
L’espoir véhiculé par le concile que ce genre de
recommandation et d’idéal, dans les rapports
familiers entre les bergers et leur
troupeau, suffirait à modifier les
comportements, relève d’une espèce de
romantisme sans expérience du monde
(Peter Hünermann). Tant qu’il n’y a pas de
règlementation juridique obligatoire au
sujet du moment et des modalités d’une telle
consultation entre laïcs et évêques ou que
ces derniers seront exemptés de justifier le
fait de prendre seuls des décisions etc., il
dépendra uniquement de la qualité de leur
personnalité que ces évêques exercent leurs
fonctions d’une façon collégiale en prônant
le dialogue, ou d’une manière despotique.
D’un côté, cette lacune du concile peut être
attribuée à la confiance naïve de ses
participants, convaincus que la curie
imposerait ces règlements en respectant
l’esprit du concile; d’un autre côté, ou
plutôt en premier lieu, cela peut être dû au
fait regrettable, lourd de conséquences,
que visiblement la plupart des évêques ne
comprennent pas la nécessité absolue
d’instaurer des règlements juridiques.
-
Dans les documents conciliaires, des énoncés contradictoires
peuvent souvent cohabiter sans aucun lien
apparent. Pourquoi? Cela est dû au fait que
les nouvelles ébauches de textes devaient
s’imposer face aux esquisses déjà en place,
en dépit de la résistance d’une puissante
minorité. D’où le caractère ambigu de
plusieurs de ces textes. La majorité des
participants était prête à faire des
concessions dans ce sens, puisque – comme le
souhaitait le pape Paul VI – elle visait un
accord aussi large que possible. À côté des
éléments nouveaux, appuyés par la majorité
en vue de jeter les bases des décisions, se
retrouvent souvent des énoncés isolés, qui,
à l’instigation de la minorité, avaient étés
transférés des esquisses préparatoires, et
qui par le fait même reflètent la théologie
pré-conciliaire. À ce propos Otto Herrmann
Pesch s’est exprimé sans détours en ces
termes :
« Rarement
dans l’histoire de l’Église une minorité pas
même qualifiée […] a-t-elle été traitée avec
autant de soin, voire de délicatesse lors
d’un concile […] par conséquent, les textes
du concile contiennent souvent des
formulations contradictoires, certainement
peu claires.
Rarement
jusqu’ici, en agissant avec si peu de gêne
ou autant d’effronterie et d’impudence, une
minorité a-t-elle à ce point su tirer profit
de ces imprécisions des textes du concile,
d’abord obtenues de force dans le but
d’imposer ses vues traditionnelles au
détriment de la volonté clairement exprimée
par la majorité des représentants de
l’Église universelle. »
En prenant comme base ces formulations ambiguës, les
adversaires du renouvellement conciliaire ont pu
trouver un prétexte pour pouvoir interpréter le
concile dans le sens de l’image de l’Église
d’avant Vatican II; ce qui constitue une source
majeure des problèmes actuels.
Voici quelques exemples mettant en lumière des sujets
d’affrontement à l’heure actuelle :
-
L’Église en tant que Communio par
opposition à l’Église en tant qu’institution
hiérarchique.
-
La collégialité par opposition à
l’insistance sur la primauté pontificale,
presque plus forte que lors de Vatican I.
-
Le sacerdoce commun par opposition au
sacerdoce de service.
-
Le sens de la foi du peuple de Dieu par
opposition à la compétence exclusive de
l’enseignement hiérarchique.
-
Le pouvoir propre aux évêques par opposition à l’omnicompétence
du Pape.
Situation actuelle
Je me limiterai aux actions et à la politique de
l’administration centrale de l’Église, donc du
Pape et de la curie romaine. Dans les
différentes régions et surtout, à la base même,
les choses ne se présentent pas de la même
manière.
À peine quelques années après le concile, Rome a continué à
agir à toutes fins utiles comme avant, ce qui
est devenu une cause majeure du malaise ressenti
par plusieurs dans l’Église de nos jours. Malgré
la tendance manifestée par la curie à réaffirmer
son adhésion au concile, dans les faits, presque
toutes les décisions et documents de Vatican II
– à l’exception de celui sur la liberté
religieuse – ont été « freinés jusqu’à
élimination » (Wolfgang Beinert) par la curie
romaine et souvent tout simplement remplacés par
des directives contraires. Au terme du concile,
Paul VI avait créé des commissions mandatées
pour mettre à exécution les décisions du
concile. Étaient membres de ces commissions des
évêques et théologiens du concile qui avaient la
responsabilité – indépendamment de la curie
romaine – d’élaborer les modalités de la mise en
œuvre des décisions du concile. Seule la
question de la réforme liturgique a pu être
réglée avec succès, quelques années durant. Dès
le début, la curie s’est accaparé de toutes les
autres commissions au point que la plupart
d’entre elles n’ont même pas siégé.
Quels sont les résultats de tout cela? Dans l’ensemble, on
peut affirmer qu’à l’intérieur de
l’administration centrale de l’Église, ce sont
ceux qui visent à repousser toute tentative du
concile de promouvoir une nouvelle image de
l’Église en termes de dialogue et ouverture qui
ont pris le dessus et, bien souvent, ils sont
les seuls à se faire entendre. Ce sont les mêmes
personnes qui cherchent à restaurer l’Église
dans le sens traditionnel où l’on règle les
problèmes non pas par le biais de discussions
ouvertes, mais par des directives émanant de
l’autorité en place.
Je pourrais citer un grand nombre d’exemples pour corroborer
cette analyse, comme le refus par le droit canon
d’autoriser des réformes additionnelles, un
jugement généralement négatif sur la modernité,
une situation d’endurcissement dans les
relations œcuméniques, des complications dans la
relation avec les juifs attribuables à la prière
du Vendredi saint, qui faisait partie de
l’ancienne liturgie, à nouveau autorisée, la
répression à l’égard des laïcs – le retour à
une plus grande valorisation de la dualité :
organisation de la société ecclésiale en deux
classes, dont l’une est vue comme supérieure à
l’autre au détriment de l’égalité de tous sur la
base du baptême. Il serait inconvenant de
prolonger mon exposé à ce sujet; je vous propose
d’y ajouter d’autres détails pendant la période
de discussion.
Pour le moment, j’aimerais illustrer à l’aide de deux thèmes
symptomatiques l’impact que cette orientation
donnée par Rome a eu sur le concile : 1) le
centralisme et par le fait même le déclin de
l’autonomie des églises locales, 2) la réforme
liturgique.
Il est devenu de plus en plus difficile de parler de nos
jours de l’autonomie des églises locales.
De facto, les évêques ne font que
recevoir des ordres du pape et de la curie. Dans
le nouveau code de droit canonique (Codex Iuris
Canonici), on a tout simplement omis les énoncés
du concile voulant qu’on considère les évêques
comme représentants et émissaires du Christ
et non pas comme représentants des évêques de
Rome (LG 27). À l’heure actuelle, les
évêques sont dépourvus de pouvoir comme jamais
auparavant; ils ne participent presque plus
comme partenaires à la discussion ouverte autour
de sujets litigieux dans l’Église. Ils subissent
une telle pression de devoir rester loyaux,
qu’ils doivent défendre l’ensemble et chaque
détail des directives émanant de Rome (Otto
Hermann Pesch). C’est probablement ce pourquoi
ils se conforment le plus souvent sans aucune
contestation aux tentatives de centralisation de
Rome et endurent presque tout en se soumettant à
la volonté de Dieu. Souvent ils ne profitent pas
à plein de leurs pouvoirs ou n’osent pas s’en
servir, ou ils sont portés à se renseigner
auprès de Rome. Ce faisant, ils finissent par
conférer eux-mêmes des compétences à la curie,
devenant en quelque sorte responsables du fait
que jamais auparavant, même avant le concile, le
centralisme romain n’a été aussi fort qu’à
l’heure actuelle. C’est dans son effort pour
diminuer le centralisme que le concile a sans
doute essuyé son plus grand échec. Un autre
exemple du peu d’estime manifesté par Rome à
l’égard des églises locales se fait sentir lors
de nominations d’évêques, dans lesquelles ces
églises n’ont aucune influence. Il faut
mentionner à ce propos, comme je l’ai déjà dit
avant, que la question des nominations d’évêques
n’avait pas été abordée au cours du concile.
Il faut également tenir compte du fait que le flot des
informations de la base vers le sommet est
toujours très perturbé dans tout système
centralisateur – particulièrement en ce qui
concerne l’absolutisme pontifical, qui n’est
sujet à aucune restriction ou contrôle. Il
n’arrive presque plus jamais que les dirigeants
soient informés fidèlement des problèmes et du
climat à la base. Or tout système
centralisateur, absolutiste, constitue une arène
de choix pour les délateurs, intrigants et
flatteurs.
Selon la constitution liturgique du concile, la traduction
des livres liturgiques relevait de la compétence
des conseils des évêques. Contrairement aux
décisions du concile, Rome s’est peu après
réservé tous les droits de la traduction. Aux
yeux de Rome, les conseils des évêques n’ont
plus de compétence en termes de questions
liturgiques. En outre, Rome insiste sur
l’importance de l’uniformité du rite.
L’application des numéros 37 à 40 de la
constitution qui aurait permis un ajustement aux
différentes cultures a été entravée.
L’attaque la plus sévère contre la réforme liturgique s’est
produite en l’an 2007 avec l’autorisation
renouvelée du rite ancien. Le concile avait
ordonné une réforme de la liturgie et des lignes
directrices précises pour son exécution. Cette
réforme fut mise en pratique dans l’esprit du
concile. Si l’on autorise à nouveau l’ancien
rite non-réformé, on est en train de désavouer
le concile d’une manière indéniable. En outre,
le nouveau rite fait davantage ressortir l’image
de l’Église comme peuple de Dieu véhiculée par
le concile, tandis que le rite ancien vise le
contraire. C’est pourquoi, l’édit de 2007
représente aussi un désaveu de la constitution
ecclésiastique du concile.
Entre-temps, on peut constater un changement de climat dans
la façon de comprendre la liturgie et la réforme
liturgique, non seulement dans certains cercles
très conservateurs, mais également à Rome depuis
le nouveau pontificat. Un grand nombre d’acquis
de la réforme liturgique – par exemple, le
prêtre qui officie face au peuple, la liturgie
dans la langue maternelle, la communion offerte
dans la main, les femmes pouvant servir la
messe, et bien d’autres éléments – tout cela est
maintenant conçu comme une perte du vrai
caractère du catholicisme. Ceux qui
préconisent le renouveau liturgique sont
tenus en suspicion générale (Albert Gerhards).
Somme toute, ce qui frappe, c’est que le Vatican se montre à
ce point prêt à accommoder le groupe autour de
Lefebvre que l’on n’exige même pas l’approbation
de Vatican II. Tout ceci – et bien d’autres
éléments dont la discussion dépasserait les
limites de notre exposé – met en lumière que le
Pape semble être prêt à mettre les conquêtes
du deuxième concile du Vatican plus que jamais
en touche (Klaus Nientiedt, HK 8/2008,383).
En résumé, il n’y a plus de doute qu’à l’intérieur de
l’administration centrale de l’Église, l’on est
d’avis que les travaux du concile en vue de
présenter une nouvelle image de l’Église comme
lieu de dialogue et d’ouverture, au lieu d’être
soutenus, devraient être repoussés en faveur
d’une restauration du statu quo pré-conciliaire,
de l’ancienne compréhension de l’Église prônant
la solution de problèmes non pas par le dialogue
et la discussion ouverte, mais uniquement par
des directives de l’autorité dictées d’en haut.
Est-il permis d’en espérer quelques bienfaits?
Cela reste à voir. Une telle attitude a rendu
impossible l’examen de tous les problèmes restés
en plan lors du concile ou ceux que l’on n’avait
pas examinés avec la même rigueur
qu’aujourd’hui.
Dans ce contexte, voici deux autres citations :
Le
philosophe de la religion Eugen Biser écrit le
26 juin 2000 : « Nous vivons dans une phase que
je dois qualifier […] de période de révocation
des acquis du concile Vatican II. Pièce par
pièce on déconstruit et reprend tout ce que ce
concile nous a donné. Une Église qui agit comme
cela, qui commet de tels actes d’auto-dégradation,
n’a plus besoin d’ennemis, car elle hâte son
propre déclin et son rejet. »
Le
théologien fondamental Hansjürgen Verweyen note
en 2007 : « On pourrait parler d’une heure
décisive pour l’humanité (Stefan Zweig) – où les
disciples de Jésus se sont malheureusement
encore une fois endormis avant qu’elle ne prenne
fin (voir Mt 26,40). »
Nous venons de brosser un tableau assez sombre de l’état
actuel de l’Église. Mais il faut faire face à la
réalité, cela ne sert à rien de s’illusionner. À
vrai dire, une telle analyse de la situation ne
devrait pas être notre dernier mot. L’Église
n’est pas seulement constituée par le pape, la
curie romaine et les évêques. Il n’y a rien qui
empêche les gens qui se trouvent là où l’Église
est véritablement vivante, c’est-à-dire à la
base, dans les paroisses, de suivre les
recommandations de Vatican II et de conformer
leur vie à ses élans et ses principes. Personne
n’est obligé d’appuyer les décisions venant des
dirigeants de l’Église à l’encontre de ses
propres convictions ou encore penser que leurs
décisions constituent le dernier mot en la
matière. On ne peut refuser à personne le droit
de faire tout ce qu’il peut pour réviser de
telles décisions.
Après tout, dans l’histoire de l’Église, toutes les nouvelles
idées, toutes les initiatives novatrices, toutes
les ébauches de réforme, ont toujours tiré leur
origine de la base. L’administration avait
plutôt la tâche, autant que possible, de
freiner, de contrôler. C’était une première dans
l’histoire de l’Église que l’initiative du
renouveau, la convocation du concile, provienne
de la tête de l’Église, du Pape lui-même. Or
l’initiative du Pape se résumait uniquement à la
convocation du concile et à s’en tenir fermement
à cette décision contre toute opposition surtout
de la part de la curie romaine. La pleine
réussite du concile doit être attribuée au fait
que toutes les voies étaient déjà ouvertes à la
base. On peut rappeler ici le renouveau
théologique de la première moitié du XXe siècle,
les efforts visant un renouvellement de la
liturgie, le mouvement biblique, le mouvement
œcuménique, le mouvement de la jeunesse, et bien
d’autres facteurs. Ces développements se sont
surtout produits en France, en Belgique, en
Hollande et dans les pays de langue allemande.
Tous ces pays étaient comme un vaste terrain
d’expérimentation, où l’on inventait et mettait
à l’épreuve de nouvelles idées, souvent sans
appui, et très souvent malgré la résistance des
autorités romaines. Sans doute, on peut dire que
la plus grande réussite du concile a résidé dans
sa capacité à tirer profit de toutes ces
expériences élaborées auparavant pour ensuite en
consacrer l’essentiel grâce à son statut
d’autorité suprême dans l’Église. Pour tous ceux
qui sont déjà familiers avec ces développements
antérieurs, le concile n’a pas produit beaucoup
d’éléments essentiellement nouveaux. La vraie
nouveauté a consisté dans le fait que tout cela
devenait l’enseignement officiel et la pratique
de l’Église. Pour tout ce qui était déjà vivant
et éprouvé, un chemin s’ouvrait dans l’ensemble
de l’Église.
La pire attitude à avoir face à la nouvelle orientation
empruntée par les dirigeants de l’Église serait
la résignation. Cela ferait sans doute l’affaire
des adversaires d’un renouveau conciliaire.
L’espoir et la volonté d’agir s’imposent.
Refuser de croiser les bras, arrêter de se
plaindre, de se lamenter – même si les raisons
pour le faire ne manquent pas. Au contraire, il
s’agit de tout faire pour éviter que les
initiatives du concile s’enlisent, pour
s’assurer qu’elles continuent à laisser leurs
empreintes dans la vie de l’Église.
Pour résumer en faisant référence au sous-titre de mon
exposé, je rappelle qu’à Rome, c’est la fin de
la nouvelle chanson. Par contre, à la base, un
recommencement est toujours possible. Car, à la
base, les voies vers une évolution future et un
renouveau de l’Église dans l’esprit de Vatican
II sont toujours ouvertes, pourvu que l’on ait
le courage d’agir avec détermination. Ici, à la
base, l’Église est vivante, ici se façonne
l’avenir.
[1] Traduction de
la D. C., d'après le texte latin publié
par l'Osservatore Romano du 12 octobre
1962.
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