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Vatican II et ses suites :
le commencement du commencement – ou la fin du Chant Nouveau ?
Wolfgang Seibel, s.j.

 

 


Conférence prononcée lors de la 24e assemblée fédérale du Mouvement du Peuple de l’Église (Wir sind Kirche) à Würzburg, le 8 novembre 2008.

BILAN

Pour m’en tenir au cœur du sujet, je n’examinerai pas ici en détail la période préparatoire et le déroulement du concile œcuménique Vatican II, de même que la teneur des seize documents conciliaires  – qui n’ont pas tous la même importance ou la même qualité – me limitant plutôt à en rappeler les réalisations majeures à partir de trois mots-clés : réforme, dialogue et peuple de Dieu.

Réforme

Jean XXIIII avait convoqué le concile avec  la conviction qu’il fallait soumettre  l’Église à une réforme en profondeur afin de pouvoir annoncer l’Évangile d’une façon convaincante et crédible. Dans le texte de la convocation officielle du concile, daté du 25 décembre 1961, on peut lire : Dès le début de Notre pontificat, Nous avons pensé que c'était un grave devoir […] que l’Église se montre de plus en plus apte à résoudre les problèmes des hommes de notre époque […]  que l’Église renouvelle sa beauté, brille d'une nouvelle splendeur  (Humanae Salutis, Documentation Catholique, n° 1323 du 6 mars 1960, col. 296).

Pour Jean XXIII, le monde se trouvait au début d’une nouvelle ère, confronté à des bouleversements majeurs, porteurs de bons et de mauvais présages, mais également d’espoir. Il incombait à l’Église de créer de nouveaux rapports avec ce monde transformé en profondeur : impossible pour elle de se cantonner dans une attitude défensive. Il lui fallait s’ouvrir au dialogue avec le monde, relever les défis de l’ère moderne, aider l’humanité dans sa quête de paix, de justice et d’unité, tout  en concevant de nouvelles façons d’annoncer l’Évangile. C’est dans ce contexte qu’elle était invitée à son tour à un renouvellement en profondeur. Cette invitation, Jean XXIII en parlait comme d’un aggiornamento, expression qui met en lumière les efforts devant être déployés pour permettre à l’Église de se mettre  à jour, pour que le message de l’Évangile puisse rejoindre les humains de notre époque. Aux yeux de Jean XXIII, l’Église n’était pas une institution intemporelle, soustraite à toute évolution, mais plutôt une communauté vivante qui doit  tenir compte, en se renouvelant constamment,  des exigences du présent, de ce qu’il appelait « les signes du temps ». Il insistait sur l’idée que l’Église n’était pas un musée mais bien au contraire un jardin vivant. Jean XXIII envisageait donc le renouveau de l’Église à partir d’une réflexion sur l’Évangile en lien avec les problèmes de notre temps de manière à favoriser le dialogue avec le monde moderne.

Jean XXIII  avait de plus la ferme conviction  que ce travail de réflexion et ce dialogue devait être ouvert à tous sans exclusive, faire appel au savoir et à l’expérience de chacun pour mieux définir les voies de cette réforme. Il écartait l’idée de régler les problèmes soulevés au moyen de directives ou décrets dictés d’en haut. S’il avait convoqué le concile, c’était précisément dans ce but.

L’allocution de Jean XXIII  lors de l’ouverture du concile le 11 octobre 1962 demeure à ce titre d’une importance capitale. Il s’avérait que le Pape envisageait un concile d’un nouveau genre. Vatican II  ne se contenterait pas de rappeler la doctrine existante, ni de condamner  des erreurs, mais se mettrait plutôt à la recherche de réponses aux questions soulevées par  les temps présents, qui entraînent de nouvelles situations, de nouvelles formes de vie [1]. Il ajoutait que nous devons nous mettre joyeusement, sans crainte, au travail qu'exige notre époque, et bénéficier de l'aide efficace et très appréciable d'experts en matière de science sacrée, de pastorale et de questions administratives, que nous devons en outre employer le langage de la pensée d’aujourd’hui : Autre est le dépôt lui-même de la foi, c'est-à-dire les vérités contenues dans notre vénérable doctrine, et autre est la forme sous laquelle ces vérités sont énoncées. Approche nouvelle en effet, puisque jamais auparavant un concile n’avait eu comme objectif de tourner son regard vers le monde contemporain et ses problèmes, de scruter en profondeur les rapports de l’Église et du monde.

Vatican II est donc conçu comme un concile de la réforme, le terme réforme employé ici dans le sens non pas d’une reconstitution d’un état antérieur, mais d’un renouveau de l’Église selon l’esprit de l’Évangile et en regard  du  monde d’aujourd’hui. En première place, on trouve l’Évangile de manière à relier le prochain concile aux précédents, l’objectif premier d’un concile étant de faire rayonner l’Évangile à nouveau, en soulevant les obstacles mis sur sa route. À la différence des autres conciles, Vatican II s’intéressait également  à l’expérience humaine, c’est-à-dire à  l’évolution de la société, aux questions, aux espoirs des êtres humains et aux problèmes du monde contemporain. C’est dans ce contexte que le concile posa la question suivante : à quels changements l’Église doit-elle se résoudre pour pouvoir annoncer l’Évangile et en témoigner de façon crédible à notre époque?

D’aucune façon, cette réforme ne devait être perçue comme définitive, et ses résultats figés dans les textes comme si les décisions du concile, une fois mises  en œuvre, ne devaient pas connaître de modification par la suite. Au contraire, le concile voulait faire naître une disposition fondamentale en faveur du renouveau, axé sur les défis d’un monde en constante mutation afin de mieux les relever. Dans la Constitution pastorale L’Église dans le monde d’aujourd’hui, on peut lire : L’Église […]  en se renouvelant et en se purifiant sans cesse sous la conduite de l'Esprit-Saint (Gaudium et Spes, 21, par. 5). Et encore :  L'Église a le devoir, à tout moment, de scruter les signes des temps et de les interpréter à la lumière de l’Évangile (GS, Avant-propos, Le service de l’homme).

Dialogue

Le dialogue fait partie intégrante d’un concile. Les résultats des travaux de Vatican II sont le fruit du dialogue et de discussions ouvertes.

Le dialogue est devenu le principe fondamental du concile du fait même qu’il a voulu  projeter cette image de l’Église. À plusieurs reprises se trouve affirmé que, dans l’Église d’aujourd’hui, le dialogue devrait être la façon habituelle d’atteindre la vérité et mener à une décision. C’est avant tout dans la constitution pastorale L’Église dans le monde d’aujourd’hui (Gaudium et Spes) que le concile a mis en lumière le fait – jusqu’ici jamais exprimé aussi clairement – que l’Église en tant qu’Église en marche n’a pas de réponse toute faite à toutes les questions (GS 33, 2), mais qu’elle est elle-même en recherche de vérité. Elle ne peut y parvenir qu’en mettant à contribution le plus d’intervenants possible, en s’appuyant sur leur savoir et leur expérience. Un dialogue ouvert (GS 43, 3) et sincère s’impose; ou encore : établir un dialogue sans cesse plus fécond entre tous ceux qui constituent l'unique Peuple de Dieu (GS 92, 2), peu importe le statut de ces participants ou leurs fonctions particulières, membres du clergé ou laïcs. En un mot, une quête de la vérité partagée par tous, alimentée par le dialogue, la solution des problèmes émanant non pas de directives ou de décrets d’en haut, mais par le moyen d’une consultation de la base et de débats ouverts.

Je pense qu’il convient ici d’insister sur le fait  que  le dialogue ne se ramène pas à un simple échange se déroulant sans règles précises. Tout participant doit avoir la chance de défendre son point de vue, de faire valoir ses arguments, de débattre d’une manière ouverte et avec fair-play des opinions de ses adversaires. Il doit également accepter que ses opinions soient elles aussi débattues, voire être prêt à changer d’idée. Le dialogue présuppose en effet un climat d’ouverture, de confiance, et une volonté d’en arriver à une entente. Par conséquent, pour pouvoir obtenir des résultats valables, des règles  et  procédures obligatoires doivent guider ce dialogue.

Il est évident qu’aucune forme de dialogue ne peut naître sans divergences d’opinion. Pour la première fois dans l’histoire de l’Église, Vatican II admet qu’une pluralité d’opinions n’était pas seulement possible, mais aussi légitime.

D’ailleurs, tous les problèmes à résoudre sont d’une telle complexité que les opinions des participants sont bien souvent opposées, nonobstant  leur égale probité. Dans ce cas, souligne le concile, personne n'a le droit de revendiquer d'une manière exclusive pour son opinion l'autorité de l’Église (GS 43, 3). Au contraire, que toujours, dans un dialogue sincère, ils cherchent à s'éclairer mutuellement (GS 43, 3). Chaque tentative de mettre fin aux différences d’opinion par une intervention d’autorité, sans avoir tenté de les résoudre par le biais d’un dialogue éclairant, irait à l’encontre de l’esprit du concile. Plus que jamais auparavant, il devient nécessaire d’adopter l’attitude fondamentale du dialogue véritable, de prendre les opinions divergentes au sérieux, de conserver un esprit d’ouverture. Sans doute, il faut s’attendre à  ce que le visage de l’Église soit de plus en plus marqué par la présence croissante d’une très grande diversité d’opinions sur le sens de la foi, des formes de vie et des expressions de la religiosité. À l’instar du dialogue, cette cohabitation de groupes des plus divers exige une forte dose de patience, de tolérance et d’ouverture, pour éviter qu’un groupe isolé puisse se retrouver en position dominante pour ensuite dénier aux autres groupes leur caractère de  vrais chrétiens. Dans leur façon de faire face à cette diversité et aux conflits qui en découlent, de régler des différends dans un esprit d’équité, d’ouverture, et d’altruisme,  les chrétiens pourraient servir de modèles aux autres humains de notre époque. À ce propos, j’aimerais rappeler une phrase, inspirée par saint Augustin, utilisée au sujet des disputes confessionnelles du XVIe siècle, reprise par le concile dans Gaudium et Spes : unité dans le nécessaire, liberté dans le doute, en toutes choses la charité (GS 92, 2).

Le dialogue est un principe fondamental dans les rapports avec la société d’aujourd’hui. Évitant de se placer en position de supériorité et de proclamer une doctrine et des principes intemporels en dénonçant toute infraction aux règles ainsi édictées, le concile s’est efforcé au contraire, dans un esprit de solidarité fondamentale, de se pencher sur les réalités et les problèmes du temps présent, de contribuer à leur solution par le biais d’un dialogue ouvert. Entrer en dialogue suppose que l’on soit prêt à donner aussi bien qu’à recevoir. C’est pourquoi le concile affirme qu’en ouvrant la voie à l’Évangile, l’Église accepte de recevoir du monde une aide multiple et variée, admet que le monde peut lui apporter une aide précieuse et diverse par les qualités et l'activité des individus ou des sociétés qui le composent (GS 40). L’Église n’ignore pas tout ce qu’elle a reçu de l’histoire et de l’évolution du genre humain (GS 44, 1), s’enrichissant à mesure que la société évolue. Par conséquent, le concile ne voit pas l’époque moderne de manière négative en l’assimilant à une période de décadence, comme elle l’a fait dans le passé; au contraire, il  lui reconnaît beaucoup d’éléments positifs que l’Église ne peut rejeter. Dorénavant, l’ancienne devise résistance et exclusion doit céder la place à l’ouverture et au dialogue. L’Église, telle que décrite par le concile, ne veut plus jouer la carte de la puissance, ni le rôle d’éducatrice omnisciente, mais plutôt celui de l’interlocutrice qui,  dans une lutte commune, tente de résoudre les problèmes majeurs du monde contemporain –  au lieu de commander, instruire ou exiger, elle prend l’habitude de la discussion et de la recherche de consensus. Ajoutons que ces affirmations, émanant de la plus haute instance en matière d’enseignement ecclésiastique, étaient jusqu’alors complètement inédites.

La résolution la plus importante du concile dans son dialogue avec l’époque moderne reste la Déclaration sur la liberté religieuse (Dignitatis humanae). Depuis toujours, l’enseignement catholique traditionnel refusait de reconnaître le droit à la liberté religieuse. Ou, formulé autrement, l’erreur n’avait aucun droit face à la vérité. Puisque l’Église catholique était considérée comme étant la seule vraie Église, elle seule était attitrée pour annoncer la vérité. Sur un plan idéal, l’État ne devait reconnaître que cette religion. Il était possible de tolérer d’autres religions et confessions sans pour autant leur accorder les mêmes droits que ceux de l’Église catholique. C’était là l’enseignement officiel jusqu’aux premières ébauches de textes pour le concile.

Le concile a révisé cet enseignement d’une manière fondamentale. Comme la déclaration sur la liberté religieuse le spécifie, la liberté en matière de religion fait partie intégrante de la dignité humaine. Dès lors, on doit  considérer cette liberté comme étant un droit antérieur à l’État que ce dernier doit reconnaître. La liberté religieuse est un droit humain qui existe indépendamment de la vérité objective des convictions individuelles et des efforts pour atteindre cette vérité. C’est pourquoi l’État doit par principe et en tout temps –  même quand il se définit comme catholique – reconnaître et protéger le droit à la liberté en matière religieuse pour tous les citoyens et toutes les communautés religieuses (DH 6).

Le dialogue est également un principe de base dans les prises de position du concile sur l’œcuménisme et les religions non-chrétiennes. En voici quelques illustrations : l’union fait la force; l’union par le renforcement  de ce que nous avons en commun; les autres Églises servent d’intermédiaires dans la transmission du salut à leurs membres; le dialogue œcuménique doit toujours respecter l’égalité des droits; si nécessaire, les catholiques doivent faire le premier pas. Grâce au concile, l’Église s’est officiellement associée en tant qu’Église universelle au mouvement œcuménique. L’œcuménisme n’est plus une sorte de passe-temps pratiqué par certains groupes. Il représente dorénavant un engagement sérieux de l’Église universelle. C’est ainsi que le concile a renoncé à la thèse jusque-là en vigueur voulant que l’unité des chrétiens ne fût possible qu’à travers un rattachement – comme un retour à l’Église catholique romaine; il n’est pas fait mention d’exemples concrets en ce sens.

La Déclaration sur l’Église et les religions non-chrétiennes (Nostra aetate) entraîne une nouvelle orientation fondamentale des relations au judaïsme, comme aux religions non-chrétiennes en général. À l’égard du judaïsme, le concile rappelle que la foi, le choix et  la mission de l’Église ont pris naissance en Israël, que la grâce de Dieu  reçue par Israël et la mission qui lui a été conférée sont irrévocables; le concile condamne résolument toute forme d’antisémitisme.

Dans l’enseignement officiel de l’Église, on pouvait lire qu’il n’y avait rien de vrai ni de bon dans les religions non-chrétiennes. Vatican II affirme que l’on trouve du vrai et de la sainteté à l’intérieur de ces religions et que l’Église regarde leurs formes concrètes et leurs enseignements avec sérieux et sincérité. À cet égard, Vatican II peut se féliciter d’avoir reconnu l’importance des religions non-chrétiennes – une première dans l’histoire de l’enseignement de l’Église au cours des derniers siècles. Ainsi, la position de l’Église renouvelle ses assises : elle passe de la confrontation au dialogue.

Peuple de Dieu

Le mot-clé pour évoquer la figure de l’Église telle que développée par le concile est celui de peuple de Dieu. Aux yeux des Pères du concile en effet, l’Église ne doit plus être représentée  par une structure de pouvoirs – illustrée par l’image d’une pyramide – mais comme le peuple de Dieu, une communauté, où tous sont égaux de par leur dignité de chrétiens, toute fonction particulière étant exercée à la façon d’un service dans le cadre de cette égalité. Autrement dit, le concile avait l’intention d’écarter l’image de l’Église comme société à deux classes avec sa structure cléricale dominante. Puisqu’aux yeux du concile, il n’y a pas de chrétiens de statut inférieur, la position des laïcs se trouve considérablement rehaussée, et les bases des organes de codécision recommandés par le concile mises en place. Le concile souligne le fait que le soi-disant apostolat laïque ne relève pas d’un mandat donné par la hiérarchie qui réduirait les laïcs à un rôle d’exécutants. En vertu de leur baptême, en qualité de chrétiens, partageant ainsi le sacerdoce commun, les laïcs sont plutôt appelés à faire partie de la mission de l’Église, à annoncer et témoigner de la Parole de Dieu

L’image du peuple de Dieu ainsi comprise est liée à l’atteinte d’un meilleur équilibre dans les rapports du Pape et des évêques qui, depuis le premier concile du Vatican en 1870, avait été modifié unilatéralement en faveur du Pape.

Dans ce contexte l’énoncé à l’effet que le Pape et les évêques forment un collège constitue un  point de départ significatif. Les évêques  sont considérés comme n’étant ni vicaires ni agents du Pape, mais possèdent leur propre autorité. Le concile voulait ainsi renforcer les églises locales tout en affaiblissant le centralisme romain.

La réforme liturgique s’appuie elle aussi sur une compréhension de l’Église comme peuple de Dieu. Dorénavant,  la messe n’est plus une célébration réservée au prêtre, à laquelle le peuple assiste ou qu’il entend, comme ce fut le cas pendant des siècles. La messe devient  plutôt la célébration de l’assistance entière. Délaissant la fonction d’objet, les paroissiens assument maintenant un rôle de sujet et de participants actifs. En même temps, le concile ordonne une réforme des rites liturgiques et  précise ses lignes directrices.

Rayonnement

Le concile en tant qu’événement marqué par une ouverture à la discussion, au désir de revenir à l’essentiel, avec sa disposition d’examiner et, le cas échéant, de changer traditions, formes et lignes de conduite, avec son ouverture envers les autres chrétiens, envers les religions non-chrétiennes et le monde, avec sa volonté fondamentale de dialoguer avec tous, a eu de l’écho et suscité un respect considérable à l’égard de l’Église partout dans le monde. Aujourd’hui, il est difficile d’imaginer la portée de cet événement, car rien de semblable ne s’est produit depuis. Le monde entier assistait d’abord avec étonnement et incrédulité, puis avec une admiration grandissante à ce virage d’une institution considérée par plusieurs comme étant  figée, impossible à réformer, mais qui soudain commençait à revoir ses enseignements, formes et lignes de conduite pour ensuite les changer.

De nos jours, il est difficile de mesurer ce  sentiment de renouveau qui régnait dans l’Église à l’époque, sentiment de libération, de soulagement, non seulement parce que la majorité des chrétiens n’ont pas connu cette atmosphère de restrictions d’avant le concile, mais aussi parce que beaucoup d’éléments –  innovateurs et libérateurs à l’époque- sont maintenant monnaie courante. Cet accueil extrêmement positif que l’Église universelle a réservé au concile témoigne jusqu’à quel point les évêques ont su reconnaître les signes du temps et rendre justice aux attentes et aux espoirs des humains, en leur montrant qu’ils avaient la même perception des problèmes que la plupart des chrétiens et qu’ils voulaient poursuivre des objectifs communs. Rarement a-t-on pu être témoin d’un tel accord entre les évêques et le peuple des croyants, rarement les évêques ont-ils à ce point reconnu et pris au sérieux les requêtes et les désirs de leurs contemporains.

Il faut toutefois admettre qu’une certaine crainte fut ressentie par plusieurs évêques après leur retour dans leur diocèse, qui les a empêché de faire preuve du même degré de courage et d’autonomie que pendant leur présence à Rome. Risquons une hypothèse pour expliquer leur comportement: à Rome, se trouvant  dans une position d’infériorité, ils devaient se défendre contre les tentatives manipulatrices de la curie, mais de retour chez eux, ils étaient à nouveau en position de supériorité.

Questions demeurées en suspens

Il n’y a rien de surprenant dans le fait que le concile n’ait pas réussi à répondre à toutes les questions que l’Église se posent de nos jours. Limité à quatre sessions, le concile aurait été dépassé par l’ampleur de la tâche. On peut regrouper les problèmes majeurs dont l’époque post-conciliaire a hérité sous quatre catégories :

  1. Des questions initialement abordées lors du concile mais en cours de route retirées de l’agenda par le pape Paul VI – qui s’est réservé la décision en ces matières. Il s’agit du célibat des prêtres dans l’Église occidentale et surtout des moyens de contraception. Contrairement aux énoncés précédents, le concile avait insisté sur le fait que la décision concernant le nombre d’enfants à avoir appartenait uniquement aux parents. Le pape Paul VI fit connaître sa décision au sujet des moyens de contraception dans l’encyclique Humanæ vitæ de 1968. Puisqu’elle condamnait par principe toutes les méthodes dites artificielles et les considérait comme contraire à la morale, cette encyclique n’a pas été suivie dans la pratique par les catholiques. Même si l’Église est capable de prendre des décisions dans le cadre de son enseignement sur des sujets de foi ou de morale, elle n’est pas toujours en mesure de les faire accepter. La question du célibat soulève toujours et soulèvera encore les débats.

  2. Des questions qui, bien qu’en principe examinées et traitées à fond lors du concile, ont depuis pris une dimension entièrement nouvelle; à titre d’exemple, la relation entre l’Église et les religions non-chrétiennes. Comme on l’a souligné, le concile a exprimé avant tout son estime à l’égard de ces religions, dans lesquelles il voyait partout du bien et du vrai. À l’heure actuelle, l’interrogation se fait de plus en plus aiguë étant donné la diversité des religions face au caractère absolu du christianisme et à la question de savoir si les autres religions peuvent être considérées comme des voies du salut différentes. La discussion à cet égard bat toujours son plein, sans qu’on puisse dégager des solutions convaincantes pour le moment.

  3. Des problèmes qui à l’époque du concile n’étaient pas aussi importants qu’aujourd’hui et dont on n’avait pas discuté : sur ce plan, il faut mentionner la place de la femme dans l’Église. Dans la constitution pastorale sur l’Église dans le monde, le concile a certes fortement rejeté  toute forme de discrimination à l’égard des femmes dans la société. Mais les Pères du concile ne semblaient pas être conscients – il est difficile de savoir pourquoi – que des questions sérieuses à ce sujet se posaient dans l’Église. Autre domaine où la discussion bat toujours son plein, sans avoir trouvé une solution convaincante : la question des personnes divorcées et  remariées n’était pas inscrite à l’ordre du jour non plus.

  4. Curieusement, un seul intervenant aux débats a soulevé la question de la désignation des évêques; son intervention n’a pas vraiment eu d’écho. Pourtant il s’agit d’un problème central dans l’Église. Si les évêques voulaient diminuer le centralisme romain – ce qui était leur intention – ils auraient certainement dû traiter de la question des nominations d’évêques. Ce ne fut pas le cas. Un autre problème essentiel demeure donc irrésolu.

Malgré tout, le concile a accompli une tâche exceptionnelle dans les dossiers qu’il a abordés : à la recherche d’une solution à toutes ces questions, il a trouvé un moyen privilégié sous la forme du dialogue et de la discussion ouverte pour susciter un consensus.

Cette nouvelle façon de faire se démarque indéniablement du seul fonctionnement en vigueur avant le concile, celui de la solution de problèmes par directives et décret d’en haut. Il y a encore beaucoup de chemin à faire sur cette question, situation dont le concile doit malheureusement être tenu en partie responsable.

Insuffisances

Pour des raisons d’honnêteté, il est impossible de passer sous silence l’absence de résultats  du concile dans les domaines suivants :

  1. On continue à considérer le Pape comme un monarque absolu. L’agir unilatéral caractéristique de Vatican I  subsiste sensiblement au même degré; les évêques sont toujours assujettis aux directives du Pape. En compensation, ils ont obtenu plus de pouvoir dans leurs diocèses où ils agissent comme de petits papes.

  2. Des parties importantes des décisions du concile relèvent comme avant d’une pensée patriarcale. Les laïcs continuent à être perçus comme des subordonnés, bénéficiaires passifs de ce qui est distribué et communiqué par les dirigeants.

  3. En ce qui a trait à la relation entre le Pape et les évêques, entre les évêques et les prêtres et au peuple de leur diocèse, le concile n’a pas pris de mesures juridiques ou institutionnelles. Les obligations, surtout le devoir de soumission, s’appliquent uniquement aux subordonnés respectifs tandis que la hiérarchie ne reçoit que recommandations et rappels. Le concile avait pourtant affirmé que les évêques doivent volontiers prendre conseil auprès des laïcs. Ils doivent attentivement prendre en considération dans le Christ tout ce que les laïcs leur présentent : les pasteurs doivent reconnaître et promouvoir la dignité et la responsabilité des laïcs dans l’Église, utiliser volontiers leurs avis prudents (LG 37).

L’espoir véhiculé par le concile que ce genre de recommandation et d’idéal, dans les rapports familiers entre les bergers et leur troupeau, suffirait à modifier les comportements, relève d’une espèce de romantisme sans expérience du monde (Peter Hünermann). Tant qu’il n’y a pas de règlementation juridique obligatoire au sujet du moment et des modalités d’une telle consultation entre laïcs et évêques ou que ces derniers seront exemptés de justifier le fait de prendre seuls des décisions etc., il dépendra uniquement de la qualité de leur personnalité que ces évêques exercent leurs fonctions d’une façon collégiale en prônant le dialogue, ou d’une manière despotique. D’un côté, cette lacune du concile peut être attribuée à la confiance naïve de ses participants, convaincus que la curie imposerait ces règlements en respectant l’esprit du concile; d’un autre côté, ou plutôt en premier lieu, cela peut être dû au fait regrettable, lourd de conséquences, que  visiblement la plupart des évêques ne comprennent pas la nécessité absolue d’instaurer des règlements juridiques.

  1. Dans les documents conciliaires, des énoncés contradictoires peuvent souvent cohabiter sans aucun lien apparent. Pourquoi? Cela est dû au fait que les nouvelles ébauches de textes devaient s’imposer face aux esquisses déjà en place, en dépit de la résistance d’une puissante minorité. D’où le caractère ambigu de plusieurs de ces textes. La majorité des participants était prête à faire des concessions dans ce sens, puisque – comme le souhaitait le pape Paul VI – elle visait un accord aussi large que possible. À côté des éléments nouveaux, appuyés par la majorité en vue de jeter les bases des décisions, se retrouvent souvent des énoncés isolés, qui, à l’instigation de la minorité, avaient étés transférés des esquisses préparatoires, et qui par le fait même reflètent la théologie pré-conciliaire. À ce propos  Otto Herrmann Pesch  s’est exprimé sans détours en ces termes :

« Rarement dans l’histoire de l’Église une minorité pas même qualifiée […] a-t-elle été traitée avec autant de soin, voire de délicatesse lors d’un concile […] par conséquent, les textes du concile contiennent souvent des  formulations contradictoires, certainement peu claires.

Rarement jusqu’ici, en agissant avec si peu de gêne ou autant d’effronterie et d’impudence, une minorité a-t-elle à ce point su tirer profit de ces imprécisions des textes du concile, d’abord obtenues de force dans le but d’imposer ses vues traditionnelles au détriment de la volonté clairement exprimée par la majorité des représentants de l’Église universelle. »

En prenant comme base ces formulations ambiguës, les adversaires du renouvellement conciliaire ont pu trouver un prétexte pour pouvoir interpréter le concile dans le sens de l’image de l’Église d’avant Vatican II; ce qui constitue une source majeure des problèmes actuels.

Voici quelques exemples mettant en lumière des sujets d’affrontement à l’heure actuelle :

  1. L’Église en tant que Communio par opposition à l’Église en tant qu’institution hiérarchique.

  2. La collégialité par opposition à l’insistance sur la primauté pontificale, presque plus forte que lors de Vatican I.

  3. Le sacerdoce commun par opposition au sacerdoce de service.

  4. Le sens de la foi du peuple de Dieu par opposition à la compétence exclusive de l’enseignement hiérarchique.

  5. Le pouvoir propre aux évêques par opposition à l’omnicompétence du Pape.

Situation actuelle

Je me limiterai aux actions et à la politique de l’administration centrale de l’Église, donc du Pape et de la curie romaine. Dans les différentes régions et surtout, à la base même, les choses ne se présentent pas de la même manière.

À peine quelques années après le concile, Rome a continué à agir à toutes fins utiles comme avant, ce qui est devenu une cause majeure du malaise ressenti par plusieurs dans l’Église de nos jours. Malgré la tendance manifestée par la curie à réaffirmer son adhésion au concile, dans les faits, presque toutes les décisions et documents de Vatican II – à l’exception de celui sur la liberté religieuse – ont été « freinés jusqu’à élimination »  (Wolfgang Beinert) par la curie romaine et souvent tout simplement remplacés par des directives contraires. Au terme du concile, Paul VI avait créé des commissions mandatées pour mettre à exécution les décisions du concile. Étaient membres de ces commissions des évêques et théologiens du concile qui avaient la responsabilité – indépendamment de la curie romaine – d’élaborer les modalités de la mise en œuvre des décisions du concile.  Seule la question de la réforme liturgique a pu être réglée avec succès, quelques années durant. Dès le début, la curie s’est accaparé de toutes les autres commissions au point que la plupart d’entre elles n’ont même pas siégé.

Quels sont les résultats de tout cela? Dans l’ensemble, on peut affirmer qu’à l’intérieur de l’administration centrale de l’Église, ce sont ceux qui visent à repousser toute tentative du concile de promouvoir une nouvelle image de l’Église en termes de dialogue et ouverture qui ont pris le dessus et, bien souvent, ils sont les seuls à se faire entendre. Ce sont les mêmes personnes qui cherchent à restaurer l’Église dans le sens traditionnel où l’on règle les problèmes non pas par le biais de discussions ouvertes, mais par des directives émanant de l’autorité en place.

Je pourrais citer un grand nombre d’exemples pour corroborer cette analyse, comme le refus par le droit canon d’autoriser des réformes additionnelles, un jugement généralement négatif sur la modernité, une situation d’endurcissement dans les relations œcuméniques, des complications dans la relation avec les juifs attribuables à la prière du Vendredi saint, qui faisait partie de l’ancienne liturgie, à nouveau autorisée, la répression à l’égard des laïcs – le retour à  une plus grande valorisation de la dualité : organisation de la société ecclésiale en deux classes, dont l’une est vue comme supérieure à l’autre au détriment de l’égalité de tous sur la base du baptême. Il serait inconvenant de prolonger mon exposé à ce sujet; je vous propose d’y ajouter d’autres détails pendant la période de discussion.

Pour le moment, j’aimerais illustrer à l’aide de deux thèmes symptomatiques l’impact que  cette orientation donnée par Rome a eu  sur le concile : 1) le centralisme et par le fait même le déclin de l’autonomie des églises locales, 2) la réforme liturgique.

Il est devenu de plus en plus difficile de parler de nos jours de l’autonomie des églises locales. De facto, les évêques ne font que recevoir des ordres du pape et de la curie. Dans le nouveau code de droit canonique (Codex Iuris Canonici), on a tout simplement omis les énoncés du concile voulant qu’on considère les évêques comme représentants et émissaires du Christ et non pas comme représentants des évêques de Rome (LG 27). À l’heure actuelle, les évêques sont dépourvus de pouvoir comme jamais auparavant; ils ne participent  presque plus comme partenaires à la discussion ouverte autour de sujets litigieux dans l’Église. Ils subissent une telle pression de devoir rester loyaux, qu’ils doivent défendre l’ensemble et chaque détail des directives émanant de Rome (Otto Hermann Pesch). C’est probablement ce pourquoi ils se conforment le plus souvent sans aucune contestation aux tentatives de centralisation de Rome et endurent presque tout en se soumettant à la volonté de Dieu. Souvent ils ne profitent pas à plein de leurs pouvoirs ou n’osent pas s’en servir, ou ils sont portés à se renseigner auprès de Rome. Ce faisant, ils finissent par conférer eux-mêmes des compétences à la curie, devenant en quelque sorte responsables du fait que jamais auparavant, même avant le concile, le centralisme romain n’a été aussi fort qu’à l’heure actuelle. C’est dans son effort pour diminuer le centralisme que le concile a sans doute essuyé son plus grand échec. Un autre exemple du peu d’estime manifesté par Rome à l’égard des églises locales se fait sentir lors de nominations d’évêques, dans lesquelles ces églises n’ont aucune influence. Il faut mentionner à ce propos, comme je l’ai déjà dit avant, que la question des nominations d’évêques n’avait pas été abordée au cours du concile.

Il faut également tenir compte du fait que le flot des informations de la base vers le sommet est toujours très perturbé dans tout système centralisateur – particulièrement  en ce qui concerne l’absolutisme pontifical, qui n’est sujet à aucune restriction ou contrôle. Il n’arrive presque plus jamais que les dirigeants soient informés fidèlement des problèmes et  du climat à la base. Or tout système centralisateur, absolutiste, constitue une arène de choix pour les délateurs, intrigants et flatteurs.

Selon la constitution liturgique du concile, la traduction des livres liturgiques relevait de la compétence des conseils des évêques. Contrairement aux décisions du concile, Rome s’est peu après réservé tous les droits de la traduction. Aux yeux de Rome, les conseils des évêques n’ont plus de compétence en termes de questions liturgiques. En outre, Rome insiste sur l’importance de l’uniformité du rite. L’application des numéros 37 à 40 de la constitution qui aurait permis un ajustement aux différentes cultures a été entravée.

L’attaque la plus sévère contre la réforme liturgique s’est produite en l’an 2007 avec l’autorisation renouvelée du rite ancien. Le concile avait ordonné une réforme de la liturgie et des lignes directrices précises pour son exécution. Cette réforme fut mise en pratique dans l’esprit du concile. Si l’on  autorise à nouveau l’ancien rite non-réformé, on est en train de désavouer le concile d’une manière indéniable. En outre, le nouveau rite fait davantage ressortir l’image de l’Église comme peuple de Dieu véhiculée par le concile, tandis que le rite ancien vise le contraire. C’est pourquoi, l’édit de 2007 représente aussi un désaveu  de la constitution ecclésiastique du concile.

Entre-temps, on peut constater un changement de climat dans la façon de comprendre la liturgie et la réforme liturgique, non seulement dans certains cercles très conservateurs, mais également à Rome depuis le nouveau pontificat. Un grand nombre d’acquis de la réforme liturgique – par exemple, le prêtre qui officie face au peuple, la liturgie dans la langue maternelle, la communion offerte dans la main, les femmes pouvant servir la messe, et bien d’autres éléments – tout cela est maintenant conçu comme une perte du vrai caractère du catholicisme. Ceux qui préconisent le renouveau liturgique sont tenus en suspicion générale (Albert Gerhards).

Somme toute, ce qui frappe, c’est que le Vatican se montre à ce point prêt à accommoder le groupe autour de Lefebvre que l’on n’exige même pas l’approbation de Vatican II. Tout ceci – et bien d’autres éléments dont la discussion dépasserait les limites de notre exposé –  met en lumière que le Pape semble être prêt à  mettre les conquêtes du deuxième concile du Vatican plus que jamais en touche (Klaus Nientiedt, HK 8/2008,383).

En résumé, il n’y a plus de doute qu’à l’intérieur de l’administration centrale de l’Église, l’on est d’avis que les travaux du concile en vue de présenter une nouvelle image de l’Église comme lieu de dialogue et d’ouverture, au lieu d’être soutenus, devraient être repoussés en faveur d’une restauration du statu quo pré-conciliaire, de l’ancienne compréhension de l’Église prônant la solution de problèmes non pas par le dialogue et la discussion ouverte, mais uniquement par des directives de l’autorité dictées d’en haut.  Est-il permis d’en espérer quelques bienfaits? Cela reste à voir. Une telle attitude a rendu impossible l’examen de tous les problèmes restés en plan lors du concile ou ceux que l’on n’avait pas examinés avec la même rigueur qu’aujourd’hui.

Dans ce contexte, voici deux autres citations :

Le philosophe de la religion Eugen Biser écrit le 26 juin 2000 : « Nous vivons dans une phase que je dois qualifier […] de période de révocation des acquis du concile Vatican II. Pièce par pièce on déconstruit et reprend tout ce que ce concile nous a donné. Une Église qui agit comme cela, qui commet de tels actes d’auto-dégradation, n’a plus besoin d’ennemis, car elle hâte son propre déclin et son rejet. »

Le théologien fondamental Hansjürgen Verweyen  note en 2007 : « On pourrait parler d’une heure décisive pour l’humanité (Stefan Zweig) – où les disciples de Jésus se sont malheureusement encore une fois endormis avant qu’elle ne prenne fin (voir Mt 26,40). »

Nous venons de brosser un tableau assez sombre de l’état actuel de l’Église. Mais il faut faire face à la réalité, cela ne sert à rien de s’illusionner. À vrai dire, une telle analyse de la situation ne devrait pas être notre dernier mot. L’Église n’est pas seulement constituée par le pape, la curie romaine et les évêques. Il n’y a rien qui empêche les gens qui se trouvent là où l’Église est véritablement vivante, c’est-à-dire à la base, dans les paroisses, de suivre les recommandations de Vatican II et de conformer leur vie à ses élans et ses principes. Personne n’est obligé d’appuyer les décisions venant des dirigeants de l’Église à l’encontre de ses propres convictions ou encore penser que leurs décisions constituent le dernier mot en la matière. On ne peut refuser à personne le droit de faire tout ce qu’il peut pour réviser de telles décisions.

Après tout, dans l’histoire de l’Église, toutes les nouvelles idées, toutes les initiatives novatrices, toutes les ébauches de réforme, ont toujours tiré leur origine de la base. L’administration avait plutôt la tâche, autant que possible, de freiner, de contrôler. C’était une première dans l’histoire de l’Église que l’initiative du renouveau, la convocation du concile, provienne de la tête de l’Église, du Pape lui-même. Or l’initiative du Pape se résumait uniquement à la convocation du concile et à s’en tenir fermement à cette décision contre toute opposition surtout de la part de la curie romaine. La pleine réussite du concile doit être attribuée au fait que toutes les voies étaient déjà ouvertes à la base. On peut rappeler ici  le renouveau théologique de la première moitié du XXe siècle, les efforts visant un renouvellement de la liturgie, le mouvement biblique, le mouvement œcuménique, le mouvement de la jeunesse, et bien d’autres facteurs. Ces développements se sont surtout produits en France, en Belgique, en Hollande et dans les pays de langue allemande. Tous ces pays étaient comme un vaste terrain d’expérimentation, où l’on inventait  et mettait à l’épreuve de nouvelles idées, souvent sans appui, et très souvent malgré la résistance des autorités romaines. Sans doute, on peut dire que la plus grande réussite du concile a résidé dans sa capacité à tirer profit de toutes ces expériences élaborées auparavant pour ensuite en consacrer l’essentiel grâce à son statut d’autorité suprême dans l’Église. Pour tous ceux qui sont déjà familiers avec ces développements antérieurs, le concile n’a pas produit beaucoup d’éléments essentiellement nouveaux. La vraie nouveauté a consisté dans le fait que tout cela devenait l’enseignement officiel et la pratique de l’Église. Pour tout ce qui était déjà vivant et éprouvé, un chemin s’ouvrait dans  l’ensemble de l’Église.

La pire attitude à avoir face à la nouvelle orientation empruntée par les dirigeants de l’Église serait la résignation. Cela ferait sans doute l’affaire des adversaires d’un renouveau conciliaire. L’espoir et la volonté d’agir s’imposent. Refuser de croiser les bras, arrêter de se plaindre, de se lamenter – même si les raisons pour le faire ne manquent pas. Au contraire, il s’agit de tout faire pour éviter que les initiatives du concile s’enlisent, pour s’assurer qu’elles continuent à  laisser leurs empreintes dans la vie de l’Église.

Pour résumer en faisant référence au sous-titre de mon exposé, je rappelle qu’à Rome, c’est la fin de la nouvelle chanson. Par contre, à la base, un recommencement est toujours possible. Car, à la base, les voies vers une évolution future et un renouveau de l’Église dans l’esprit de Vatican II sont toujours ouvertes, pourvu que l’on ait  le courage d’agir avec détermination. Ici, à la base, l’Église est vivante, ici se façonne l’avenir.

 


 

[1]   Traduction de la D. C., d'après le texte latin publié par l'Osservatore Romano du 12 octobre 1962.

 

 

 

 


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