Culture et Foi > Qui sommes-nous? > Les origines du Réseau Culture et Foi

Les origines du Réseau Culture et Foi
Jean-Paul Lefebvre


J'ai pris ma retraite en 1986, à soixante ans. Pour travailler autrement! Hasard ou Providence, on m'a fourni l'occasion de poursuivre mon éducation religieuse, amorcée dans ma jeunesse, au sein de l'Action catholique étudiante. En 1989, l'Institut de Pastorale des Dominicains voulant transformer en magazine la revue Communauté chrétienne, on me demanda si la chose m'intéressait. Ne me sentant pas qualifié pour diriger une publication destinée principalement à l'information des agents de pastorale, je refusai l’invitation. Puis, sur l'insistance de mes interlocuteurs, j'ai fini par accepter.

Et me voilà immergé dans l'ambiance des spécialistes du Royaume de Dieu. Je ne tardai pas à découvrir gue l'esprit du Concile Vatican II était resté bien vivant chez une minorité de clercs et de laïcs engagés dans l'étude et l'enseignement de la théologie ou dans l'action pastorale. Par la publication du magazine, nous voulions supporter ce courant de pensée. 

Au début, j'étais mal à l'aise dans mon nouveau rôle. À preuve, ma première remarque à une collaboratrice, en l'occurrence l'excellente théologienne Marie Gratton, fut pour lui suggérer d'atténuer une critique, pourtant très respectueuse, à propos d’un texte du pape! C'était en 1989. Jean-Paul II nous avait visités en 1984. L'opinion publique, chez nous comme ailleurs, n'avait pas encore réalisé jusqu’à quel point ce pape pouvait être éloigné d'une compréhension des valeurs authentiques de la culture moderne. Le désir de Rome de diriger dans les moindres détails l'action pastorale de l'Église dans des milieux aussi différents que les Etats-Unis, l'Afrique, l'Inde, et la Pologne, devait se préciser dans les années 90. Tous ceux qui s'intéressent à la chose ont pu constater que la collégialité des évêques et le rôle des conférences épiscopales nationales sont, à toute fin pratique, éliminés.  

Mes deux années à la direction du magazine m'ont appris beaucoup. C'est avec joie que j’ai découvert, d'abord au Québec, et, par ma nouvelle piste de lectures, à travers le vaste monde, une Église très vivante, en dépit des temples presque vides. En fait, je découvrais, sous la même dénomination, deux Églises, celle de Vatican II et celle de Jean-Paul Il. Certes, l'opposition n’est pas aussi radicale, mais, il y a beaucoup plus que des nuances qui séparent l'œuvre  de Jean XXllI de celle du pape actuel et de ses hauts fonctionnaires.

J'ai appris aussi à mesurer la précarité, à moyen terme, de toutes les institutions ecclésiales. Même dans la partie la plus vivante de l'Église, la moyenne d'âge est très élevée! Et le bassin de population qui fait vivre les communautés chrétiennes et leurs services périphériques –  publications, services de pastorale, institutions d’enseignement... – ne cesse de se rétrécir, au même rythme que les équipes sacerdotales. Seules les communautés religieuses solidement installées en pays de mission échapperont à cette fatalité.

J'ai recruté pour lancer le magazine Communauté chrétienne une équipe de rédaction très riche en talents et en connaissances. Durant les deux années où nous avons travaillé ensemble, j'ai développé le goût de poursuivre un travail personnel de recherche et de réflexion sur la question centrale de l'inculturation de la foi chrétienne dans notre monde moderne. Cela implique un approfondissement des valeurs réelles de la culture moderne et un effort d'identification du contenu fondamental de la Bonne Nouvelle apportée sur notre planète par Jésus. Autrement dit, pour savoir si le message évangélique est toujours pertinent, 2000 ans plus tard, il faut le libérer des déformations que les bureaucraties ecclésiastiques successives lui ont fait subir. D'autre part, il importe de distinguer, dans le cadre de la modernité, les valeurs réelles et les orientations moins positives, voire déshumanisantes.

Durant la décennie 90, j'ai consacré le plus clair de mon temps à l'étude de la situation pastorale de l'Église. Mes interlocuteurs ont souvent été de grands spécialistes des sciences religieuses, hommes ou femmes, clercs ou laïcs. Ce furent aussi des chercheurs et chercheuses de Dieu, sans qualification particulière, comme je le suis moi-même. Rencontres et lectures connexes m'ont amené à publier, en 1992, un premier bouquin : L'Église a-t-elle abandonné les croyants? Forcé par les faits à donner une réponse largement affirmative à cette question, je ne pouvais exonérer les fidèles <abandonnés> de tout blâme. Après tout, le Concile nous a appris que tous les baptisés forment l'Église. Pour être logique, il me fallait faire ma petite part pour sensibiliser les fidèles, surtout les jeunes, à l’urgence de rajeunir l'Église. Ou, à tout le moins, de se poser, fut-ce en marge d'une Église qui avait perdu le contact avec eux, les questions fondamentales de l'existence de Dieu et de sa présence dans le monde.

J'ai découvert que plusieurs régions du globe, dont le Canada anglais, étaient pourvues de mouvements populaires, où des catholiques se regroupaient pour tenter de réaliser ce dont je rêvais pour l'Église du Québec. Je décidai de formuler un projet : Le mouvement Culture et foi, préférablement pris en charge par la génération des <baby boomers>, serait ouvert à tous les baptisés, principalement aux laïcs. Il reposerait sur un réseau de petites équipes de réflexion, réparties sur l'ensemble du territoire du Québec. Les membres seraient des baptisés, décidés à tenter un effort concerté pour empêcher la marginalisation et la banalisation d'un héritage très important, la culture chrétienne. Convaincus que les valeurs religieuses ne sauraient reposer sur la négation des valeurs séculières, ils s'engageraient personnellement dans la recherche et la promotion d'une spiritualité laïque dans le monde d'aujourd'hui. Persuadés que les débats suscités par le Concile Vatican II se rapprochaient davantage de l’esprit évangélique que l'attitude actuelle des congrégations romaines, ces équipes chercheraient à favoriser la participation du Peuple de Dieu aux prises de décision dans leur Église, devenue plus cléricale qu'elle ne le fût jamais, en dépit du grand nombre de laïcs impliqués comme agents de pastorale, etc.

Je terminais cette candide proposition en réitérant mon espoir que des croyants de trente à cinquante ans, puissent prendre l'INITIATIVE de cette difficile tâche. Mon invitation tarda à provoquer des échos chez les dites personnes! Et, je ne me résignais pas à l'idée que l'Église du Québec demeure un club de l'âge d'or, forcément voué à l'extinction. Les croyants ne sont-ils pas collectivement responsable de la forme de suicide institutionnel que représenterait la disparition de l'héritage chrétien chez tes catholiques francophones du Québec ? Responsabilité qui incombe particulièrement à ceux qui sont conscients que la désertion des églises tient largement au fait que Rome a tourné le dos au concile Vatican II et imposé un catéchisme et une pastorale en flagrante et inutile opposition avec les valeurs modernes. On se rappellera que les pères du concile avaient insisté sur l'importance de la conscience individuelle et du discernement dans l'orientation de chaque croyant. Faute de jeunes volontaires pour amorcer l'aventure, je me crus obligé de faire les premiers pas, en espérant que nous pourrions trouver des jeunes pour prendre la relève.

J'en parlai d'abord au dominicain Richard Guimond, à l'époque prieur provincial de son ordre, à qui j'avais soumis le manuscrit de mon bouquin de 1992, en me demandant s'il ne me trouverait pas légèrement irrévérencieux. Il rédigea, sous le titre révélateur « Rendez-nous notre Église », une préface plus exigeante que mes lamentations. Tout en employant une langue moins rude que la mienne !

Il était donc tout naturel qu'en 1994 Richard Guimond soit mon premier interlocuteur sur la faisabilité d'un projet Culture et foi au Québec. Surtout qu’entre temps, nous étions devenus des amis. Né plusieurs années après moi, il voulut bien abaisser l'âge moyen de l'équipe qui allait se lancer dans l'aventure. De septembre 1994 à mars 1995, ce fut la période des contacts préparatoires, dans divers milieux, avec les personnes susceptibles d'être intéressées. Notre première idée était de privilégier le regroupement de couples au sein de petites équipes. Sans doute parce que les couples sont les principales victimes de l'inadaptation de la pastorale de l'Église à la situation du monde moderne? Il n'était cependant pas question d'exclure qui que ce soit.

À l'été 1994, je transmis à Fernand Dumont, philosophe, sociologue et théologien bien connu, l'ébauche d'un petit dépliant que nous avions préparé pour faire connaître les objectifs du réseau projeté. Bien que très malade déjà, Dumont a choisi de répondre par écrit. Sa lettre du 11 août 1994 m'est très précieuse. D'une part, elle me fournissait une nouvelle preuve que nos orientations politiques divergentes, depuis les trente dernières années, n'avaient aucunement altéré une amitié vieille de quarante ans. La raison est très simple. Notre foi commune dans le royaume de Dieu pouvait supporter nos divergences sur le royaume des hommes! La réponse de Dumont a aussi rendu un grand service à notre équipe en nous obligeant à identifier et à nommer le problème le plus sérieux qui affecte l'Église catholique depuis plus de vingt ans. Je le cite :«J'ai bien reçu l'ébauche de présentation des équipes Culture et foi. Elle est très suggestive. Pour répondre à ton souhait, je te fais part de quelques remarques. Vous privilégiez les couples dans la formation des équipes, les problèmes de contraception, les difficultés des divorcés-remariés. Ce sont évidemment des questions cruciales; mais n'est-ce pas, au départ, paraître limiter les objectifs de l'entreprise? L'autoritarisme dans l'Église est d'une beaucoup plus grande envergure.»

Et, après nous avoir communiqué ses suggestions, Dumont acceptait d'être solidaire de notre démarche. Ce qui n'était pas négligeable, si l'on se rappelle que les évêques du Québec l'avaient nommé président d'une importante Commission d'étude sur les laïcs et l'Église, en 1970.

Après plusieurs mois de contacts (surtout téléphoniques) à travers tout le Québec, suivis par la distribution de la documentation appropriée, le temps vint de tenir une première rencontre d'évaluation de nos hypothèses de travail.

En mars 1995, vingt-et-un braves se rencontrèrent, pour une fin de semaine, chez les moniales dominicaines, à Berthier. Les échanges de vues ont porté sur l'utilité et la faisabilité d'un réseau Culture et foi au Québec.

Ce groupe de pionniers avait toutes sortes de qualités, dont l'une, particulièrement importante, était de tendre vers un abaissement de l'âge moyen des futurs membres du réseau. On peut dire qu'il s'y trouvait sept jeunes, et quatorze moins jeunes !  

L'assemblée de fondation du réseau eut lieu à Montréal, en juin 1995. Les jeunes y étaient encore en minorité. Hélas! Cinq ans plus tard, et après avoir tenu un bon nombre de réunions, colloques, conférences et autres rencontres, il serait téméraire d'affirmer que la survie du réseau est assurée. (C'est d’ailleurs le cas pour une forte proportion des œuvres ou entreprises des communautés catholiques au Québec). Sans en faire un présage pessimiste, je dois dire ici que la Coalition of Canadian Concemed Catholics (CCCC) a cessé ses activités au Canada anglais en 1998, après neuf ans d'existence. Par ailleurs, dans plusieurs pays, notamment en France, en Autriche et aux États-Unis, on retrouve plusieurs groupes, parfois fort bien organisés, qui militent dans le sens des objectifs que nous nous sommes fixés. Un réseau international, opérant sous la bannière WE ARE CHURCH, NOUS SOMMES L'ÉGLlSE est maintenant le porte-voix principal de ce courant de développement d'une pastorale adaptée aux valeurs positives de la modernité.  

En France et aux États-Unis, ce n'est pas un mouvement mais une floraison de groupes qui travaillent dans ce sens. Mais, il ne faut pas l'oublier, la communauté catholique au Québec et dans l'ensemble du Canada, est beaucoup moins nombreuse que dans ces pays-là. Il y a plus de cinquante millions de catholiques chez nos voisins du Sud et un nombre à peu près comparable en France. Je ne parle évidemment pas de pratiquants mais de baptisés. Je ferai aussi remarquer qu'en Autriche, où le mouvement a pris naissance, aussi bien qu'en France et aux États-Unis, ces groupes reçoivent un appui de quelques évêques. Au Québec, jusqu'à maintenant, les appuis reçus de l'épiscopat ont été très rares et... confidentiels!  

Dès la création de Culture et foi, nous avons pu bénéficier de l'action du mouvement Nous sommes l'Église. Le groupe avait mis en circulation une pétition réclamant une révision des positions pastorales de l'Église dans des domaines comme la planification familiale, la situation des divorcés-réengagés, l'ordination d’hommes mariés ou de femmes, mariées ou non... etc. Une copie anglaise m'est tombée sous la main. Je l'ai traduite et j'ai proposé aux membres du réseau de la faire circuler dans notre milieu. J’y voyais un instrument idéal de contact, d'éducation et une première action concrète. Il a fallu s'y prendre à deux ou trois fois pour réunir les appuis nécessaires. Les Québécois sont habitués aux pétitions sur les questions environnementales ou de droits civiques. Une pétition adressée au pape, cela parut bizarre à plusieurs. Finalement, le projet a démarré, mais, nous n'avons fourni qu'une très petite proportion des millions de signatures qui furent déposées au Vatican par les porte-parole de cette grande coalition.

En janvier 1999, j'ai lu sur Internet que le réseau préparait une autre intervention en rapport avec le choix du prochain pape. Je proposai à mes amis de Culture et Foi que nous communiquions avec le quartier général de Nous Sommes l'Église, à Vienne, d'abord pour leur faire parvenir la modeste contribution financière que les responsables souhaitaient recevoir de la part des groupes qui avaient supporté la pétition, leur première initiative au plan international. Dans un deuxième temps, je proposais que nous les consultions sur la façon dont nous pourrions intervenir dans le délicat problème de l'état de santé du pape. Devrions-nous, en prenant les précautions d'usage, suggérer la possibilité qu'il démissionne? Je crois en avoir scandalisé plusieurs. Pourtant, tous ont eu l'occasion de voir le pape, livide et tenant à peine sur ses jambes, transporté comme une icône de basilique en stade. On se souviendra que le courageux président de la Conférence des évêques d'Allemagne devait faire une allusion publique (mais très diplomatique) à l‘opportunité de la démission du pape. Sa phrase était dans le genre : «Je suis certain que si le pape Jean-Paul ll devait se sentir incapable de remplir sa lourde tâche, il n'hésiterait pas à remettre sa démission.»

Ce gui est scandaleux, à mon humble avis, c'est de laisser la bureaucratie romaine poursuivre et amplifier un autoritarisme de plus en plus étouffant pour l'Église, pour et au nom d'un homme qui n'a visiblement plus la force de diriger une institution aussi complexe. L’Église catholique est l’une des institutions humaines les plus difficiles à gérer. Non seulement elle est presque aussi universelle que les Nations Unies, mais son mandat touche à la fine pointe de la culture humaine et la transcende même puisqu'elle est fondée, essentiellement, sur la foi des croyants dans un mystère. Nul n'a jamais vu Dieu. Sauf ceux et celles qui ont vu le Fils et qui en ont témoigné, parfois jusqu'au martyre!

Il est impossible pour un seul homme, fut-il le plus brillant du monde, de posséder, par lui-même et de sa propre expérience, une culture et une sagesse qui lui permette de répondre aux attentes de tous les croyants. La collégialité épiscopale est une nécessité. Elle s'impose aussi, selon des modalités différentes, aux niveaux des communautés diocésaines et paroissiales.

L'autoritarisme de Rome, accentué sous le pontife actuel, a été étudié, analysé et dénoncé par plusieurs cardinaux, archevêques et évêques, dans des termes respectueux mais non équivoques. Il a aussi été étudié, analysé et dénoncé, dans des termes parfois plus directs, par des douzaines de savants théologiens, historiens de l’Église, philosophes, essayistes et autres scribes de bonne réputation. Pourtant, même les cathos instruits, adultes et de tendance réformiste, qui n'ont aucun problème à nommer les erreurs et les faiblesses des papes décédés, contractent une certaine frilosité quand le moment vient de critiquer le pape régnant! J'en étais encore là moi-même en 1989. Il m’a fallu plusieurs années de réflexion pour me sentir libre dans l'Église. Mais, si l'on veut y arriver avant de mourir, il ne faut pas trop tarder!

Toujours est-il que le mouvement Nous sommes l’Église, auquel j'ai fait référence, devait finalement faire parvenir à tous les cardinaux à travers le monde une déclaration où l'on affirme que l'Église a besoin d'un pape qui appelle à un véritable dialogue public sur les questions théologiques, les enseignements moraux et les politiques de l'Église. La déclaration, appuyée par 139 groupes catholiques provenant de 27 pays, venait souligner le 20ème anniversaire de l'élection de Jean-Paul Il. Une telle démarche mérite le respect. Je regrette qu'aucun groupe du Québec n’y ait participé.

Cinq ans après la fondation du réseau, au tout début du nouveau siècle, j'ai eu plaisir à prendre connaissance de l'initiative la plus prometteuse de Culture et foi.

Longue vie au réseau Culture et foi et à son site Internet.  

Jean-Paul Lefebvre
31 janvier 2001

 

(Ce texte est extrait des mémoires inédits de l'auteur)

 

 

 

[ RETOUR ]

 

 

 

© 2000-2001 - Le réseau Culture et Foi - culture_et_foi@videotron.ca