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Le manque de prêtres et l’aveu d’impuissance de certains évêques…
Claude Bernard


Claude Bernard est un  membre du groupe Jonas bien connu pour ses compositions liturgiques musicales. Dans ce texte, qui nous est parvenu par la Lettre du ricin, il  réagit à une façon de voir de Mgr Barbarin, alors évêque de Moulins, devant la pénurie des vocations. (Propos de Mgr Barbarin rapportés dans la volumineuse « Enquête sur la nouvelle Evangélisation »). Son texte réfère à la situation du catholicisme en France. Mais sur ce point n’est-elle pas très proche de la situation au Québec?

Face au manque de ministres, comment ne pas être étonné, voire choqué, devant l'aveu d'impuissance de certains évêques: « Nous n'avons plus d'autre solution que de crier vers Dieu : < Seigneur, fais quelque chose!> » Il me semble entendre Dieu crier aussi fort en plein Vézelay : « C'est votre mission de pasteurs diocésains d'imaginer avec votre peuple et de créer l'avenir presbytéral de vos communautés! »

Les solutions? Bien sûr, continuer à former les jeunes qui se présenteront, mais aussi, accueillir des adultes, mariés ou non, hommes ou femmes, formé/es théologiquement, spirituellement et pastoralement et leur imposer les mains – sans les « sacraliser » ni les cléricaliser! Cela, tous les synodes diocésains l'ont demandé et voté à des majorités significatives, au cours de célébrations qui faisaient de chaque cathédrale un Vézelay ou un Lourdes local de la plus haute importance ecclésiale.

J'entends l'objection : « Mais tout est bloqué à Rome! » C'est vrai que là-bas certains dossiers font une cure de sommeil injustifiée par rapport à la santé spirituelle qui émane de leur contenu. Les Assemblées épiscopales ne pourraient-elles pas lancer une clameur collective qui les réveille? « La Conférence de Lourdes est une grosse machine, dit Mgr Barbarin. Il faut du temps pour faire bouger les choses. Rédiger un texte percutant, c'est possible. » Alors, au lieu du silence assourdissant sur l'ordination d'hommes mariés – et dans un deuxième temps, de femmes –  on pourrait déjà imaginer la rédaction et la publication d'un texte courageux, signé de tous les évêques ouverts à la question. Comme au temps d'Abraham, il y aura bien dix justes! En parler publiquement ne devient plus tabou. Par exemple, à la cathédrale de Strasbourg, le 29 juin 2002, en pleine célébration d'ordination presbytérale, Mgr Doré ose aborder le problème : « Il ne serait pas responsable de se contenter de s'en remettre aux mains de la Providence. Les rassemblements du peuple de Dieu, il importe qu'ils aient lieu, qu'ils soient assurés et qu'il y soit présidé. Prier, relancer l'appel, nous organiser : est-ce que tout cela suffira? Tout le reste étant dit, l'Église devrait ici se poser la question de proposer l'ordination à des gens mariés. Autrement dit : de ne plus lier systématiquement l'ordination au sacerdoce au propos de célibat. » Un autre évêque, celui de Nancy, a fait une proposition analogue lors de la réunion de son conseil diocésain de pastorale, et ses propos ont été salués avec chaleur.

Le renouveau pastoral dans des diocèses comme Poitiers ou Sens/Auxerre, axé sur des cellules de base de chrétiens, prépare le terrain à l'émergence de ministres choisis parmi les responsables de ces groupes. D'autres exemples existent sans doute, que j'ignore. Il est temps de les valoriser : qu'ils fassent boule de neige et provoquent des décisions salutaires, avant que ne soient atteints par la limite d'âge les candidats relativement nombreux actuellement, que les communautés pourraient proposer à une mission presbytérale.

Il arrive aussi qu'une sainte audace fasse bouger les choses. Un ami diacre, en Auvergne, vient de dire à son évêque : « Ou bien vous me confiez des tâches diaconales, ou bien vous me conférez l'ordination appropriée pour les tâches presbytérales que j'exerce effectivement. » L'appel est entendu, il sera ordonné fin 2003. Petit détail : il est célibataire! Je pense à Isaïe, 43,18 : « Je fais un monde nouveau : il germe déjà, ne le voyez-vous pas? »

Les évêques qui vont dans ce sens ont l'appui de théologiens solides comme Hervé Legrand, Bernard Sesboué, Louis-Marie Chauvet, Henri Denis et bien d'autres. Je pense aussi à des liturgistes et pasteurs de renom, Joseph Gélineau, André Gouzes (« Une Église condamnée à renaître »). Mais là où la pastorale, influencée par des consignes romaines, prend trop de distance par rapport à la réflexion ecclésiologique menée sur le terrain, le risque est grand d'arriver à des situations quasi schizophréniques avec danger de mort pour les communautés. Pour susciter des avancées, on pourrait aussi invoquer des raisons œcuméniques. Un exemple : depuis quelques années, le diocèse d'Évry est en lien avec le diocèse anglican de Guildford en Angleterre ; échanges et visites s'intensifient. À l'automne 2000, une délégation du conseil pastoral diocésain, évêque en tête, s'est rendue là-bas et a glané des informations susceptibles de nous inspirer : « La multiplication des ministères ordonnés permet à beaucoup de paroisses de garder un curé. L'Église d'Angleterre, passé le choc initial, compte un nombre croissant de femmes prêtres (elles sont 65 dans le diocèse de Guildford). Elle a aussi formé et coopté des prêtres (hommes et femmes) continuant à exercer une profession, donc sans rémunération par le diocèse, ainsi que des prêtres ordonnés spécialement pour un « ministère local » (généralement des personnes à la retraite désirant se consacrer à un ministère complet, après formation, dans leur seule paroisse). Le diocèse de Guildford compte maintenant plus de 400 ministres ordonnés, soit trois fois notre chiffre en Essonne. » (Info 91, N° 355, 28/10/2000) Pourquoi ce qui est valable à Guildford ne le serait-il pas à Évry ou dans n'importe quel diocèse catholique? L'œcuménisme, c'est aussi s'inspirer des réalisations ecclésiales venues d'autres confessions chrétiennes, quand elles sont dans le droit fil de l'Évangile bien compris. Nous ne sommes pas assez naïfs pour penser que les difficultés disparaîtront; elles sont liées à toute entreprise humaine.

Au bout du compte, faut-il accepter le dilemme : ou bien nous aurons des prêtres célibataires masculins, ou bien le catholicisme disparaîtra? « L'issue ne nous appartient pas, dit Mgr Barbarin. A la limite, peut-être que le catholicisme va bientôt mourir en France, comme il est mort en Afrique du Nord à l'époque de St Augustin. » Beaucoup de chrétiens refusent cette alternative. Ils savent qu'une troisième voie est possible, celle même que saint Paul mettait en place dans les communautés d'alors : « Si je t'ai laissé en Crète, dit-il à Tite, c'est pour y achever l'organisation et pour établir dans chaque ville des presbytres » (Ti, 1,5). Mourir après avoir tout essayé, pourquoi pas? Mais d'abord oser croire que l'issue est aussi entre nos mains, et, sur ce terrain, « être prêt à se battre à mort pour que ça marche »

 Non, les communautés catholiques ne veulent pas mourir.

 

21 février 2003

 

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