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Une situation critique
Répéter que la situation des paroisses se détériore est
devenu banal et ne surprend plus personne. Sauf
qu’elle recouvre un véritable drame. Celui des
communautés chrétiennes de plus en plus
nombreuses qui n’ont plus de prêtres et celui de
la plupart des prêtres restants qui se sentent
épuisés. « Ils courent partout, écrit une
paroissienne et ne connectent plus avec le
monde Les prêtres sont perçus comme des
parachutés sans lien véritable avec le vécu des
communautés à travers lesquelles ils circulent.
Ils sont les « modérateurs » qui président au
fonctionnement d’une série d’équipes sans
relations interpersonnelles significatives. La
situation les rend impossibles. Quant aux
prêtres venus d’ailleurs, plongés dans un
environnement culturel radicalement différent de
leur pays d’origine, ils se sentent étrangers et
sont perçus comme tels. Bref, les tentatives
faites à ce jour en vue de régler le problème
de la pénurie de prêtres ont échoué.
Un nouveau courant
Face à cette situation qui se détériore sans cesse, un
courant neuf se dessine. De nombreux chrétiens,
pour qui le rassemblement eucharistique
constitue une expérience spirituelle centrale,
ont choisi de ne plus attendre. Confronté au
refus de Rome d’ordonner aussi bien des femmes
que des hommes mariés ou célibataires, des
communautés sont maintenant prêtes à passer de
la célébration avec un prêtre « ordonné », à la
célébration avec un prêtre « désigné »,
c’est-à-dire, avec un président d’assemblée
compétent choisi au sein de la communauté dans
l’espérance que tôt ou tard l’évêque du lieu
procédera à son ordination. On peut prévoir que
cette pratique plus ou moins clandestine aura un
effet d’entraînement même si elle demeure
marginale. Perçue comme l’unique solution dans
un nombre grandissant de cas, elle indique non
moins une nouvelle perception des ministères
dans l’Église et surtout de nouvelles attentes.
Une convergence préalable remarquable
La décision de célébrer l’eucharistie avec un pasteur choisi
au sein de la communauté est l’aboutissement
d’une remarquable convergence de pensée au
cours des 40 dernières années. C’est le refus
de Rome de réagir positivement à la crise des
ministères, à quoi s’ajoute présentement la
perte de crédibilité de l’institution, qui ont
provoqué l’évolution en cours. Quand une
institution est incapable d’offrir une solution
valable à une situation de crise, elle finit par
perdre la confiance de ses membres. À côté des
catholiques qui l’ont quittée, démoralisés par
l’inertie du système, on assiste à la montée
d’un sentiment d’exaspération chez un bon
nombre de résistants! Refusant de désespérer,
ils croient que la vision et les valeurs de
l’évangile valent qu’on poursuive le combat.
C’est ainsi que, déjà en octobre 1998, l e Groupe du
Manifeste d’Ottawa intervenait en faisant appel
de façon pressante à l’action des évêques face à
la pénurie des prêtres. De nombreuses autres
interventions, déplorant la situation et en
insistant sur les changements qui s’imposent,
ont été et continuent d’être faites. Il existe
un large consensus sur la direction à suivre.
Lors du Synode international tenu à Rome en 1971, la question
de l’ordination d’hommes mariés a été débattue
suite à la demande des évêques canadiens. Elle a
été reprise dans le cadre du Synode sur
l’Eucharistie de 2005.
Au fil des années, quelques cardinaux, une fois à la
retraite, sont intervenus. En 1994, le cardinal
Kasper posait la question : « Ne faut-il pas
ordonner ceux qui dirigent de facto la
communauté et qui en ont la compétence?» Dans
une entrevue au journal Le Monde
le 21 mai 2008, le cardinal Martini soutenait
que faire venir des prêtres de l’étranger,
d’Afrique ou d’Asie, n’est pas une solution. La
solution se trouve plutôt dans l’admission au
sacerdoce de ces hommes mariés qui ont
l’expérience de l’animation de communauté. La
solution se trouve plutôt dans l’admission au
sacerdoce des « viri probati », ces
hommes mariés qui ont l’expérience de
l’animation de communautés.
Quelques évêques sont intervenus. En 2003, l’évêque
d’Edmundston, Mgr François Thibodeau demandait à
ses diocésains : « Quelles personnes de votre
milieu verriez-vous comme pouvant remplacer
éventuellement un jour votre pasteur, ses
coéquipiers, ses coéquipières ?» Récemment,
l’évêque de Poitiers, Mgr Albert Rouet,
insistait : « L’Église ne pourrait-elle pas
appeler au ministère presbytéral des personnes
mûres, responsables et riches d’une expérience
de vie chrétienne?».
On trouve une position semblable dans le livre de Mgr Fritz
Lobinger qui vient de paraître en français: «
Qui ordonner? Vers une nouvelle figure de
prêtres ». Pour cet ancien évêque du diocèse
d’Aliwal (Afrique du Sud) Il faut aller vers le
type de prêtres suivants, qu’il qualifie de
« corinthiens » : des hommes mariés, dotés d’une
profession, et reconnus pour les services rendus
au sein des communautés locales.
La publication du document des Dominicains hollandais en
2007 : L’Église et le ministère. Vers une
Église du futur est arrivée comme une pièce
majeure dans le débat actuel. Le document pousse
plus loin la problématique de l’enjeu lié aux
ministères dans l’Église. Il questionne la
position officielle de l’Église qui s’oppose de
façon absolue à la célébration eucharistique en
l’absence de prêtre ordonné. Le document fait
état de la volonté des communautés chrétiennes
de trouver une solution de rechange à la
privation de prêtres. L’attente et la privation
ont assez duré. En l’absence de prêtres ordonnés
pour les raisons que l’on connaît, les
communautés doivent être en mesure de s’assumer.
Elles sont habilitées à désigner la personne qui
présidera la célébration eucharistique, tout en
espérant que l’évêque procédera à l’ordination
de la personne choisie.
La Fédération Internationale pour le Renouveau du Ministère
catholique a tenu à Vienne, du 6 au 9 novembre
2008, un congrès qui prend en compte la
sensibilité et les préoccupations qui
s’expriment dans presque tous les pays
occidentaux en ce moment. Deux membres du Groupe
du Manifeste d’Ottawa y ont participé. Le
rapport du congrès souligne que cette crise des
ministères résulte de l’abus de pouvoir d’une
autorité ecclésiastique qui a perdu la confiance
des communautés chrétiennes. L’objectif fixé par
les participants au congrès est de travailler à
une redéfinition des ministères qui donne
priorité au « peuple de Dieu » sur l’institution
hiérarchique. La réponse aux besoins des
communautés doit venir du choix par ces mêmes
communautés, de pasteurs compétents, hommes ou
femmes, mariés ou célibataires, en lien étroit
avec le vécu du milieu.
Le mouvement pour l’ordination des femmes dans l’Église
catholique et l’ordination de facto de
plusieurs d’entre elles comptent pour beaucoup
dans la perception renouvelée des ministères qui
se généralise présentement. La réaction quasi
mondiale à la menace d’excommunication par Rome
du père Bourgeois chez nos voisins du sud montre
à l’évidence qu’on est loin d’un phénomène
marginal.
Il faut aussi noter l’impact d’internet dans l’évolution des
sensibilités. Ces réseaux contribuent à alerter
et à soutenir instantanément des milliers de
croyants en quête de solution de rechange ou
d’espérance.... On peut penser que des réseaux
comme Culture et Foi et IMWAC jouent un rôle
décisif au sein des transformations en cours.
Au terme de ce tour d’horizon nécessairement limité, le
Groupe du Manifeste d’Ottawa croit que l’attente
relativement résignée des communautés
chrétiennes est en train de muer en un sentiment
d’exaspération. Les gens acceptent de moins en
moins d’être privés de pasteurs avec qui ils
peuvent entretenir des relations humaines
significatives. Ils en ont assez du parachutage
des prêtres responsables de plusieurs paroisses
qui n’appartiennent plus à aucune. Les quelques
expériences, encore marginales, de célébrations
eucharistiques présidées par un prêtre
« désigné » par la communauté apparaissent pour
plusieurs comme la solution à explorer sinon à
prendre… en attendant.
Guy Morrissette
pour le Groupe du Manifeste
janvier 2009
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