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Pierre Vadeboncoeur : le sens de ce qui importe
Bernard Émond

 

 

 

En 1945, à l’âge de 25 ans, Pierre Vadeboncoeur publiait un essai intitulé « La joie » dans la revue La nouvelle relève. C’était il y a 65 ans.

Dans ce texte admirable, le jeune Pierre Vadeboncoeur compare la joie au bonheur. « L’esprit de joie, écrit-il, renonce de grand cœur à toutes les choses que l’esprit de bonheur poursuit. Le bonheur est essentiellement égoïste, tandis que la joie est essentiellement généreuse et désintéressée. »

On peut lire, dans ce texte de jeunesse, le programme de toute une vie. On y trouve comme en germe les raisons de son action syndicale et de son engagement politique, ainsi que son extraordinaire sensibilité à la peinture, à la littérature, à la musique et, enfin, sa spiritualité profonde et libre. Exemplaire, Pierre Vadeboncoeur n’a jamais renié les idéaux de sa jeunesse. Toute sa vie, il les a pratiqués, dans son activité militante comme dans son travail d’écrivain.

Pierre Vadeboncoeur n’a jamais perdu le sens de ce qui importe : au cœur de son travail, de sa pensée, se trouve l’idée de jugement, si malmenée dans un monde dominé par le relativisme, l’indifférenciation et le cynisme. Toutes les choses, toutes les pensées ne se valent pas, ce qui implique qu’il faut choisir. De même faut-il reconnaître une hiérarchie des valeurs, des idées, des actions. Sans cette hiérarchie, comment affirmer que la justice vaut mieux que l’oppression, que la solidarité est supérieure à l’égoïsme, ou que Bach est plus grand que le dernier tube de Musique Plus?

Dans L’humanité improvisée, sans doute la plus lucide critique du postmodernisme qui ait été écrite au Québec, Pierre Vadeboncoeur oppose licence et liberté et écrit que « la liberté ne procède pas nécessairement d’un refus, mais bien plus fondamentalement d’une adhésion » et « qu’elle ne tient pas forcément les principes pour des obstacles, mais qu’au contraire, elle recherche le principe ». Il y aurait donc quelque chose de plus grand que nous, quelque chose qui soit digne de foi et qui vaille qu’on y sacrifie son intérêt personnel. Ce quelque chose crève les yeux, tombe sous le sens, mais tout, dans le monde contemporain, fait que nous nous en détournons.

Dans ses deux derniers livres, Essais sur la croyance et l’incroyance et La clef de voûte, Pierre Vadeboncoeur essaie de s’approcher de ce quelque chose. Ces livres sont troublants parce qu’au-delà des principes humains qui pourraient servir à orienter l’action, Pierre Vadeboncoeur sent une Présence, un Être. Devant la négation qu’est l’athéisme, il tient à préserver le mystère du monde.

Dans La clef de voûte, il écrira : « Ma raison raisonnante, tout à fait sceptique, ne concède rien et néanmoins, par en dessous, se maintient en moi tout naturellement une espèce de confession innée grâce à laquelle, sans difficulté aucune, je reste comme en rapport avec un être personnel que je ne nomme pas mais qui habite je ne sais comment ma conscience d’une manière aussi constante que l’est celle-ci même. Je suis en effet profondément fidèle à Cela qui est en moi. C’est ainsi. Cette Réalité fait partie de ma vie et je ne puis m’en abstraire plus que de celle-ci. J’ai le sentiment de n’être pas seul. »

C’est peut-être pour cela que le jeune Pierre Vadeboncoeur avait pu écrire : « La joie est adéquate et ne laisse point l’âme insatisfaite de l’univers. La mort même, qui pose le problème le plus aigu de l’ordre du bonheur, n’en pose aucun dans l’ordre de la joie. »

En quittant son chevet, la veille de son décès, alors qu’il ne faisait plus de doute qu’il allait mourir, j’ai éprouvé, étrangement, une sorte de sérénité. Je quittais un homme qui a donné sa pleine mesure, dans son action et ses écrits. Comment imaginer vie plus utile, mieux remplie, plus belle?

Croyants comme non-croyants, je pense que nous devons rendre grâce pour la vie de Pierre Vadeboncoeur. Cet homme, il faut que nous le méritions, et nous le mériterons par notre travail, en défendant ces principes auxquels il adhérait : la liberté, la justice, la solidarité, la pérennité de la culture et des traditions. Il ne faut pas que la source se tarisse.


Ce texte a été lu aux obsèques de Pierre Vadeboncoeur le 15 février 2010.


Revue Relations, mai 2010

 

 

 

 

 

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