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Journées
Mondiales de la Jeunesse : sortes d’Olympiques
des jeunes catholiques convoquées, tous les deux
ou trois ans depuis 1984, par le Pape Jean-Paul II.
Effort de récupération d’une jeunesse qui a délaissé
l’Église? Grand rassemblement émotif autour
d’un pape charismatique hissé au rang des
« stars médiatiques »? Dernier
sursaut de pratiques religieuses dépassées (pèlerinage,
chemin de croix, chapelet, confession, « salut
au St-Sacrement »)?
Chose
sûre, dans mon milieu de « chrétiens
progressistes », les JMJ sont vues d’emblée
avec beaucoup de réticence et de scepticisme. Et
l’idée d’y participer, comme pèlerin,
accompagnateur ou famille d’accueil,
n’effleurerait même pas l’esprit de la
plupart d’entre nous. À plus forte raison
l’idée d’en financer le déficit!
Pourquoi
donc me suis-je embarqué dans cette galère? Sans
doute parce que je consacrais une année
sabbatique à essayer de mieux comprendre
l’avenir possible de la Bonne Nouvelle pour la
jeunesse de ce troisième millénaire. Parce que
je venais de visiter diverses expériences ecclésiales
en Europe qui m’avaient questionné sur notre
rapport québécois à l’Église et à la
religion. Et parce que je voyais, dans les JMJ de
Toronto, une occasion privilégiée d’observer
des milliers de jeunes de partout en quête de
sens et de transcendance. Bref, j’y allais avec
le regard critique de l’observateur, du
sociologue ou du journaliste.
Je
dois l’admettre humblement : j’ai été
pris au jeu, beaucoup plus que je ne l’aurais
cru. Car il s’est vécu là, pour toutes sortes
de gens, y compris beaucoup de sceptiques, de véritables
expériences profondes qui laisseront des traces.
Permettez-moi d’en partager quelques unes avec
vous.
Des
JMJ à vivre
et non à voir
J’ai
vite réalisé qu’on ne peut vivre les JMJ que
« de l’intérieur ». Rester dans les
estrades permet peut-être des analyses critiques
ou des observations factuelles. Mais ça ne peut
jamais permettre de comprendre ce que les jeunes
et moins jeunes vivent, sur le terrain, à travers
les multiples aspects de ce grand rassemblement.
C’est le dilemme auquel j’ai été constamment
confronté, étant à la fois observateur et
participant.
Car
les JMJ, c’est beaucoup plus que ce qu’on peut
voir à
travers les médias : déplacements de
Jean-Paul II, grosses foules, statistiques
multiples et imposantes, chemin de croix urbain,
vigile et messe papales. C’est d’abord et
avant tout ce que des centaines de milliers de
personnes vivent
comme expérience, un peu partout à travers le
monde, aussi bien avant, pendant et après le
« gros show » de la JMJ.
Et
la première expérience, sans doute la plus
fondamentale aussi, c’est celle de la rencontre.
Rencontre d’autres jeunes de son propre pays ou
milieu, rencontre d’adultes significatifs parmi
les accompagnateurs, rencontre du pays hôte et
des familles d’accueil, rencontre de tant
d’autres langues et cultures rassemblées de
partout durant les JMJ, rencontre de témoins éloquents
à travers les multiples activités offertes, tant
durant les « Journées d’accueil en diocèses »
que durant le « Festival de la jeunesse »
à Toronto, rencontre de Dieu lui-même enfin,
toujours infiniment gratuite et mystérieuse.
Une
seconde expérience importante est celle de l’émotion.
On ne participe pas aux JMJ comme on va à des
cours d’enseignement religieux. Non pas que les
« contenus » soient absents (que
l’on songe aux 134 catéchèses différentes
données chaque jour par évêques ou cardinaux,
ou aux trois principales et substantielles
interventions du pape, par exemple), mais l’expérience
des JMJ se joue à un autre niveau que la raison :
elle se situe davantage dans la joie d’être
ensemble (au nom du Christ, il est vrai), de
chanter et danser en agitant son drapeau, de
marcher, fêter et puis rire, de prier aussi et de
cent façons différentes, bref d’éprouver un
intense sentiment de communion.
Cette
communion
est d’ailleurs la troisième dimension de
l’expérience JMJ. L’un des commentaires les
plus souvent entendus traduit précisément la
joie et le réconfort que l’on éprouve à réaliser
que « l’on n’est pas tout seuls comme
jeunes croyants ». Pour la grande majorité
des participants, les JMJ permettent de sortir de
l’anonymat et de l’isolement, de découvrir la
force commune de l’idéal évangélique, d’être
stimulés et encouragés dans leur quête de sens
et leur engagement pour la construction du monde.
Expérience de solidarité, même éphémère, qui
est en soi une expérience spirituelle et une expérience
d’Église.
Une
expérience dérangeante
J’ai
déjà dit que j’avais, comme la plupart des
gens de mon milieu, beaucoup de réserves face aux
JMJ. C’est l’occasion privilégiée, me
semble-t-il, de réfléchir sur notre propre
rapport à l’Église, à la religion et à la
foi.
Il
est significatif de constater que la participation
québécoise aux JMJ de Toronto a été
relativement faible : à peine 7,000 Québécois
sur environ 49,000 Canadiens, soit beaucoup moins
que notre poids démographique au pays, et nombre
encore beaucoup plus faible si on tient compte de
notre proportion des catholiques canadiens. Ce
n’est pas là un hasard. Ni la conséquence
d’un manque d’effort de mobilisation de la
part de l’Église québécoise.
Si
le nombre prévu des participants (mais aussi
celui des familles d’accueil ou celui des fonds
recueillis pour financer l’événement) a dû être
constamment revu à la baisse, tout au long des
mois qui ont précédé les JMJ, ce n’est pas
seulement à cause du 11 septembre ou de la santé
fragile du Pape qui rendait son voyage incertain.
Particulièrement au Québec, cela est bien
davantage dû à notre rapport blessé à l’Église
qui, près de quarante ans après l’écroulement
très rapide de l’état de chrétienté, n’est
toujours pas vraiment cicatrisé. Même quand nos
enfants sont totalement ignorants de l’époque où
l’Église dominait la société québécoise, il
semble qu’ils en aient mystérieusement hérité
une sorte d’inconscient collectif qui colore négativement
leur rapport à la religion. Méfiance,
ressentiment ou simple indifférence, cela
consternait une religieuse haïtienne qui avait,
au prix de grands efforts, réussi à amener une délégation
d’une trentaine de jeunes d’Haïti, et qui
n’arrivait pas à comprendre pourquoi les jeunes
d’ici n’étaient même
pas intéressés,
ne fût-ce qu’au niveau de la curiosité, à
rencontrer des milliers de jeunes venus de partout
dans le monde!
Ce
n’est sans doute pas un hasard si les deux JMJ récentes
qui ont connu la plus faible participation sont
les deux qui ont été organisées en Amérique du
Nord (600,000 participants à Denver, en 1993, et
200,000 à Toronto cette année). Peut-être
sommes-nous devenus trop repus de nos succès et
de nos richesses matérielles et y a-t-il un
rapport entre « le confort et l’indifférence »?
En
tous cas, la présence joyeuse et remuante de
dizaines de milliers de jeunes chrétiens de plus
de 160 pays ne pouvait manquer de nous
interpeller. Questionner notre cantonnement
commode de la religion dans la seule sphère du
« privé ». Questionner la discrétion
quasi pusillanime dans laquelle les chrétiens
d’ici se sont peu à peu enfermés. Questionner
la sorte de « carcan idéologique et
critique » qui colore à priori presque toutes
nos positions de chrétiens militants ou
progressistes. Questionner notre tendance spontanée
à vouloir départager personnes et mouvements
entre « bons » et « méchants »,
entre « les nôtres » et « les
autres ». Questionner enfin la tentation
omniprésente de juger rapidement, de simplifier,
de généraliser, à partir d’une réalité qui
était au contraire immensément diverse,
complexe, hétérogène.
En
ce sens, je pourrais multiplier les exemples de
situations ou de groupes qui m’ont interpellé
ou dérangé. Comme ces jeunes Américains qui
scandaient, derrière moi, « Let’s go
Jesus! » comme on scanderait « Let’s
go Expos ou Alouettes! ». Ou ces milliers de
jeunes agenouillés dans le grand Hall
d’exhibition A pour adorer le St-Sacrement, au
son des guitares électriques, après une prédication
théâtrale de la morale la plus traditionnelle.
Etc.
Tout
comme les « communautés nouvelles »,
(Famille Myriam de Bethléhem, Marie-Jeunesse,
Pain de Vie, Fraternités monastiques de Jérusalem
ou Communauté des Béatitudes, pour n’en nommer
que quelques unes) sont pour moi source d’une
profonde interpellation. Pourquoi plusieurs
d’entre elles attirent-elles tant de jeunes?
Comment comprendre leurs pratiques souvent très
traditionnelles (costume, liturgie, dévotions) et
surtout la place quasi entière qu’occupe la foi
dans leur vie? Leur existence et leur pratique ne
remettent-elles pas en question notre sacro-sainte
distinction entre le « sacré » et le
« profane », elle-même héritière de
l’historique séparation entre l’Église et
l’État? Chose sûre, en tous cas, c’est que
pour en avoir côtoyé quelques unes sur le
terrain, je ne peux plus me contenter d’un
jugement global à l’emporte-pièce et que
j’ai pu constater, pour certaines, que les
fruits concrets qu’elles produisent parlent éloquemment
en leur faveur.
Et
l’esprit critique?
Aurais-je,
par hasard, « viré casaque » et perdu
tout esprit critique? Je ne crois pas, même
s’il est vrai que ma participation aux JMJ m’a
conduit à revisiter plusieurs de mes « prêts-à-penser ».
J’ai
certes constaté, comme plusieurs, bien des éléments
qu’on pourrait débattre : le type de
publicité utilisée, la soumission aux exigences
médiatiques des grands spectacles, bien des
activités offertes devant des salles à peu près
vides, le monopole masculin des célébrations
eucharistiques, la fabrication à bon marché, par
les prisonniers canadiens ou les jeunes du
tiers-monde, des sacs du pèlerin ou des croix de
bois remis à tous les participants, etc.
On
doit aussi s’interroger sur le modèle d’Église,
plutôt pyramidal et hiérarchique, que véhicule
un événement comme les JMJ, sur les rapports
entre JMJ et « nouvelle évangélisation »
de la modernité, sur les suites concrètes qui
seront données, dans les diocèses, aux expériences
vécues à l’occasion des JMJ, etc.
De
façon plus fondamentale, on peut se demander si
les JMJ ne sont pas qu’une entreprise ecclésiale
intéressée,
trop exclusivement catholique plutôt que chrétienne,
et si notre Église serait prête à investir
autant, en énergies et en argent, pour un
rassemblement convoqué conjointement par le
Conseil Œcuménique des Églises avec le Vatican?
Et
on ne peut taire la présence, dans la Holy
Trinity Church, nichée juste au pied du Centre
Eaton au centre-ville de Toronto, des activités
organisées sous le thème « Challenging the
Church » par une série de groupes critiques
ou contestataires de l’Église Institution et de
ses positions théologiques, morales ou
disciplinaires : conférences de presse,
rencontres ou documentation portant sur
l’ordination ou la place des femmes dans l’Église,
la sexualité, les gais et les lesbiennes, le
scandale de la pédophilie, la démocratie et la
dissidence dans l’Église, etc.
Mais
on peut se demander, devant la fréquentation
assez clairsemée du lieu et le peu de contacts
avec les responsables et les participants des JMJ,
malgré une couverture intéressante des médias,
si l’attitude de marginalité d’une
organisation « parallèle » demeure le
seul ou le meilleur choix possible pour les
groupes d’Église qui défendent une vision différente
du modèle ecclésial dominant.
Chacun
peut toujours voir le même verre comme à moitié
vide ou à moitié plein. Je choisis de regarder
la moitié pleine, comme traduction quotidienne de
l’espérance qui me semble être une
responsabilité spécifique des chrétiens. Car si
les disciples d’un Jésus qui témoigne, par sa
résurrection, d’une Vie plus forte que la Mort
ne sont pas les témoins de l’espérance, qui
donc, en ce monde, pourra garder vivante la flamme
fragile mais obstinée de l’espoir?
Bien
d’autres pistes en vrac…
Les
JMJ nous ont fourni, aux participants comme aux
analystes, un matériau riche et abondant capable
de nous alimenter pour de nombreux mois à venir.
Que
l’on songe, parmi bien d’autres aspects, au rôle
spécifique du Pape dans les JMJ et dans l’Église,
à la question du leadership moral et spirituel au
niveau planétaire, à la fonction des grands
rassemblements festifs en cette ère de
mondialisation, à la place de l’émotion dans
l’expérience religieuse, à l’impact de
telles rencontres sur la population d’accueil,
aux contraintes et aux exigences de la gouvernance
d’un groupe aussi divers et universel que l’Église
catholique, à la diversité des formes
d’expression de la foi, à ce qui nous est
commun au-delà de cette extraordinaire diversité
des différences mais aussi des divergences, à la
redécouverte de certaines pratiques cultuelles du
passé comme le sacrement du pardon, au scandale
profond que représente pour notre modernité la
présence assumée de la Croix, au rôle propre
des médias dans la transmission de ce type d’événements
(à la fois traduction et trahison), au « lâcher
prise » et à l’abandon du contrôle, si
cher au « sujet » moderne, auxquels
nous convie toute expérience spirituelle, etc.
Faute
d’espace, je conclurai en reprenant la juste
remarque de Jean Vanier, fondateur de l’Arche et
seul laïque invité officiellement à donner une
catéchèse parmi tous ces évêques et cardinaux :
« les jeunes n’ont pas d’abord besoin de
doctrines à croire mais de modèles et de témoins
à suivre. » Quels que soient nos sentiments
personnels à son égard, il est indiscutable que
Jean-Paul II est l’un de ces témoins privilégiés
qui parlent à de très nombreux jeunes de notre
époque. Il aime passionnément les jeunes (cela
était visible pour tous ceux qui ont pris la
peine de le regarder agir, tout au cours de ces
JMJ). Et il est certainement le seul leader
d’envergure nationale ou internationale qui ait
pris le risque de confier aux jeunes, sans réserve
ni hésitation, la tâche de construire le monde,
les invitant à être, dès maintenant, non pas
l’Église de demain mais celle
d’aujourd’hui, leur « confiant son espérance ».
Sans doute l’un des plus beaux héritages
qu’il nous laissera…
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