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Je
ne sais pas, même si j’ai ma petite idée là-dessus,
où Mel Gibson, dont l’ensemble de l’œuvre
avait été jusque-là plutôt minable, a puisé
l’inspiration pour réaliser sa Passion du
Christ. Je sais, toutefois, que cette œuvre,
commentée à tort et à travers depuis sa sortie,
touche au sublime.
On
a dit, souvent même sans l’avoir vu, que ce
film flirtait avec l’antisémitisme, relevait du
fanatisme catholique, était trop violent, prenait
des libertés avec l’histoire et professait une
théologie de la faute dépassée. On a dit, en
d’autres termes, à peu près n’importe quoi,
sauf l’essentiel : cette œuvre puissante,
dérangeante, est, par son intensité même, à la
hauteur de son sublime sujet.
Aurait-il
fallu que le cinéaste réinvente les Évangiles
pour ne pas donner le mauvais rôle aux leaders
juifs de l’époque? En Matthieu, par exemple, la
chose est claire : « Alors les chefs
des prêtres et les anciens du peuple juif
se réunirent dans le palais de Caïphe, le
grand-prêtre; ils prirent ensemble la décision
d’arrêter Jésus en cachette et de le mettre à
mort. » (1) Mais
Jésus aussi était juif, de même que sa mère,
Marie-Madeleine et les apôtres. Gibson illustre
cela avec clarté par des retours en arrière
d’une rare beauté et si cette fidélité aux
textes et aux faits est susceptible d’exciter
l’antisémitisme chez quelques-uns, la faute
n’en revient alors qu’à ceux-là qui n’ont
pas besoin de raisons pour s’adonner à leur délire,
officiellement condamné par l’Église.
Une
violence humaine
Quant
à l’extrême violence du film, qu’on ne
saurait nier, on se surprend un peu qu’elle
engendre des cris de vierges offensées. C’est
le Christ, l’agneau de Dieu lui-même, celui qui
enlève le péché du monde, que l’on a, j’y
insiste, crucifié, et l’on voudrait que
cela soit regardable, supportable? Il s’agit là
d’un non-sens que seule notre inconscience de
petites natures postmodernes peut expliquer. Quoi,
cette violence nous heurte et dérange notre
indifférence? C’est là le génie de ce film
que de redire la gravité de cette Passion que,
dans notre confort, nous ne reconnaissons plus.
Contrairement
à celle des niaiseries hollywoodiennes pétaradantes,
c’est parce qu’elle est profondément humaine,
acharnée et qu’elle s’applique à
l’innocent par excellence que cette violence est
si violente et si… douloureusement vraie. La
cacher, comme on tente encore de le faire
aujourd’hui avec ses manifestations
contemporaines, ne l’enraye pas, bien au
contraire. Ne pas voir le péché du monde,
s’enfermer dans la douillette douceur des bonnes
âmes, c’est encore la plus belle façon de
dormir sur nos deux oreilles et rester sourds au
cri du et des suppliciés.
Le
tourment de Pilate
Les
atermoiements de Pilate sur lesquels insiste ce
film, a-t-on encore dit, trahissent la crédibilité
de l’histoire. Les textes, pourtant, là encore,
sont clairs. En Jean, Pilate déclare :
« Je ne trouve aucune raison de condamner
cet homme. » Quand il entend la foule réclamer
la mort de Jésus, selon l’évangéliste,
« il eut encore plus peur ». En Luc,
on lit : « Comme Pilate désirait libérer
Jésus […]. » En Marc et Matthieu, on
insiste sur le fait qu’ « il savait bien
que les chefs des prêtres lui avaient livré Jésus
parce qu’ils étaient jaloux ». Mieux
encore, en Matthieu, on trouve une explication aux
réserves du gouverneur : « Pendant que
Pilate siégeait au tribunal, sa femme lui envoya
ce message : “ N’aie rien à faire
avec cet homme innocent car, cette nuit, j’ai
beaucoup souffert en rêve à cause de lui”. »
Exactement,
donc, ce que Gibson met en scène, fidèle en cela
à un épisode-clé de cette Passion qui insiste
sur la puissance de conversion qui tiraille
instamment, par l’entremise de sa femme, un
homme dur et calculateur que rien ne prédisposait
à une telle expérience. L’écrivain
Eric-Emmanuel Schmitt a d’ailleurs tiré une œuvre
magistrale, L’Évangile selon Pilate, de
cet extrait évangélique brillamment évoqué par
Gibson, mais que les sourds, évidemment, ne
peuvent pas entendre comme il se doit.
Fidélité
aux Écritures
Fidèle
aux Écritures, donc, cette Passion brille
aussi par sa grande beauté esthétique, par sa
puissance d’évocation de la souffrance de Gethsémani,
rendue par un point de vue à hauteur d’homme,
par sa représentation du démon comme un être à
la fois fascinant et horrifiant, par son
traitement profondément humain du drame de Judas
et par l’offrande qu’il nous fait d’une
Marie habitée par un amour dont la transcendance
ne peut que saisir le spectateur au cœur. Quand
elle dit, à son Jésus enfant et, plus tard, au
Christ du chemin de la croix, « mon fils »,
on saisit, sans nul besoin d’y réfléchir, à
quel amour nous convie la parole de Dieu.
On
a parlé, encore pour discréditer le message de
cette troublante Passion, d’une théologie
du Dieu vengeur. Ne croyez pas cela. Quand le
Christ ensanglanté et en croix de Mel Gibson
continue d’implorer son Père de pardonner à
ses bourreaux, on comprend plus que jamais que ce
sont les hommes, et non Dieu, qui sont vengeurs.
Et, trop souvent encore, aveugles.
1.
Les citations de l’Évangile sont tirées
de Bonnes nouvelles aujourd’hui. Le Nouveau
Testament traduit en français courant d’après
le texte grec, éd. Alliance Biblique
Universelle.
louiscornellier@parroinfo.net
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