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La Commission Emmaüs : discerner pour construire
Amélie Descheneau-Guay

 

 

 

À l’initiative des Journées sociales du Québec, des groupes chrétiens engagés ont partagé leurs convictions et leur volonté de créer « du neuf ».

C’est dans une ambiance de fébrilité et d’espérance que s’est déroulée la Commission Emmaüs, à Montréal, le 28 novembre dernier. J’y ai participé en compagnie de membres de l’équipe du Centre justice et foi. Le titre de la commission se voulait un clin d’œil aux disciples de Jésus qui sont retournés dans leur village, désabusés à la suite de la disparition de celui en qui ils espéraient. À la manière de l’inconnu qui les invita à relire leur expérience, la Commission Emmaüs a convié les participants à revenir sur leurs parcours d’engagement pour y discerner les convictions majeures qui ont germé pendant cette route parfois sinueuse.

Ce discernement collectif tentait, entre autres, de rendre compte d’une intuition partagée par plusieurs personnes et groupes chrétiens : il émerge quelque chose de « neuf » des pratiques de chacun, qu’il convient de mettre en lumière pour mieux appréhender ses contours. Une relecture du chemin parcouru s’impose, ne serait-ce que pour éclairer nos positions – nos « raisons communes » selon l’expression de Fernand Dumont –, par responsabilité envers les jeunes générations.

Cette mise en commun a pris la forme d’une journée d’ateliers thématiques, dans lesquels les participants ont partagé leurs réflexions sur leurs pratiques de manière à dégager certaines convictions communes. À la suite de cet effort de synthèse de points de vue différents – mais compatibles « ontologiquement » –, les représentants de chaque atelier ont partagé avec l’assemblée les principales convictions mobilisatrices dégagées en matinée. L’indignation est apparue comme un sentiment libérateur partagé par plusieurs, notamment parce qu’elle permet de s’engager dans une quête de justice sociale en réponse au cynisme ambiant et au sentiment d’effritement symbolique du monde. Être indigné constitue un moteur de l’agir individuel et collectif qui permet d’avancer vers un horizon certes inconnu, mais ouvert et empli des plus grandes espérances pour le devenir humain. Les interventions des trois commissaires (Élisabeth Garant, Marco Veilleux et Joseph Giguère) sont venues nourrir cette volonté d’ouvrir l’avenir en faisant contre-ied à une position nostalgique parfois repoussante pour les jeunes générations.

En après-midi, les ateliers se sont poursuivis sur le thème des critères à privilégier dans nos cheminements et nos actions comme groupes chrétiens engagés socialement. L’assemblée s’est réunie à nouveau, tentant cette fois de réfléchir à « la suite de nos mondes » pour que celui que nous partageons se crée à la mesure de nos convictions profondes. Des interventions lumineuses de la part de certains représentants des ateliers ont mis en exergue la nécessité de lier la transformation de l’Église et celle de la société capitaliste dans son ensemble. Quelques-uns ont souligné la force du message évangélique en tant que source d’opposition au capital. Cette réflexion d’ordre sociétal et écologique émerge à point nommé dans les groupes chrétiens, pour qui il semble désormais essentiel de « créer du neuf » en tant qu’Église.

Dans cet esprit, plusieurs réclament des espaces de parole – des « lieux-phares » – pour se rencontrer et partager les différentes visions d’un catholicisme critique socialement engagé, célébrer le Christ plus « heureusement » qu’amèrement et insuffler du sens à ce qui les habite en tant que croyants. Se rassembler au nom de l’amour du monde est en soi un geste de résistance et un acte libérateur dans une époque tourmentée. Cela permet de rendre cohérentes nos réflexions théoriques avec nos pratiques quotidiennes d’action, et institue la possibilité d’un dialogue fécond avec les non-croyants.

Au terme de la journée, plusieurs participants ont fait référence à cet amour du monde, qui nous (ré)unit dans un monde qui sépare, exclut et divise. Cela semble être le fil d’Ariane de la tâche à accomplir. Cet amour du monde humain et naturel porte presque inévitablement à interroger les conditions structurelles de ce qui le ternit, à questionner les conditions de l’exclusion des damnés de la Terre, desquels nous devons nous rapprocher pour édifier une maison qui se veut commune. En tant que « missionnaires du projet de transformation sociale » vers un monde plus juste, selon l’expression d’un des commissaires, peut-être devrions-nous éviter de « choisir » entre un renouveau de l’Église et le changement social. Les deux ne sont-ils pas à accomplir de manière concomitante en cette phase de construction du « neuf »? Chose certaine, il y a du pain sur la planche.

 

Relations, no 738, février 2010.
L’auteur est secrétaire de rédaction à la revue Relations.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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