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Cap-Pelé, le 5 novembre 2008
Mgr André Richard, C.S.C.
Archevêque de Moncton
Moncton, N.-B.
Mon cher André,
Je veux aujourd’hui te partager ma souffrance
face à la situation inacceptable que nous
imposons à des frères chrétiens qui ont bien
voulu servir l’Église comme prêtres et pasteurs.
Depuis quelque temps, je suis très préoccupé par
la lourdeur et la complexité de leur tâche.
Nous les empêchons ainsi d’être avec nous et
parmi nous les prophètes de cette joie que Dieu
veut faire éclater dans notre monde déchiré par
la haine, les injustices et les guerres.
De nombreux témoignages viennent confirmer ce
que nous savons et ce que vous savez, vous les
évêques : les quelques prêtres qui nous restent
sont fatigués, plusieurs malades, parfois
déprimés et très âgés. Ce matin, dans ma
méditation, je revoyais certains visages de ces
généreux pasteurs dont plusieurs se disent
rendus au bout de la corde. Et dans mon cœur
j’entendais une voix qui me disait : « Mais
pourquoi tolérez-vous, vous mes disciples, une
telle situation? Pourquoi les chrétiens
gardent-ils un tel silence devant les conditions
de vie inhumaines que vous exigez de vos
prêtres? N’êtes-vous pas, vous aussi, habités
par mon Esprit Saint? Ne pourriez-vous pas
sortir de votre peur et dénoncer ces conditions
de travail injustes que vous imposez à vos
frères-pasteurs? Croyez-vous impossible que je
puisse vouloir, par vous, réveiller mes frères
évêques et le pape Benoit XV1, les rendre plus
conscients de la gravité de cette situation? »
André, de très nombreux chrétiens, de nombreux
prêtres et évêques sont convaincus de l’urgence
de modifier les conditions d’accessibilité au
sacerdoce. Tu le sais très bien. Plusieurs
recherches théologiques et pastorales vous ont
été présentées sur ce sujet. Dans tout
l’enseignement du Christ, il n’y a rien qui vous
empêche de revenir aux normes exigées aux
premiers siècles de l’Église quand il s’agit de
choisir le pasteur d’une communauté chrétienne
(1Tm 3,1-13). Mais Rome ne veut pas bouger!
Alors, qu’est-ce qui vous empêche, vous les
évêques de l’Atlantique, vous les évêques du
Canada, de dire franchement au premier pasteur
de l’Église, en toute fraternité, qu’il fait
erreur en maintenant de nos jours l’accès au
sacerdoce aux seuls candidats mâles et
célibataires? Dites-le-lui avec amour, mais
aussi avec fermeté. Présentement, les évêques
entourent la personne du pape d’un certain culte
qui inquiète beaucoup de chrétiens. Vous nous
invitez à tutoyer Dieu, mais vous êtes à plat
ventre devant son serviteur. Vous devez y
réfléchir. C’est l’Esprit du Christ qui a poussé
Paul à réprimander Pierre pour sa conduite face
aux gentils. Pourquoi vous, nos évêques, vous
aussi successeurs des apôtres, n’osez-vous pas
dénoncer ouvertement les souffrances que
l’Église de Rome impose à ses prêtres et à leurs
communautés chrétiennes. Pourquoi n’exigez-vous
pas que Rome prenne dès maintenant les mesures
nécessaires pour corriger une situation qui
paralyse l’annonce de la Bonne Nouvelle dans un
monde qui en a tant besoin?
André, la solution de confier à nos prêtres la
charge pastorale de plusieurs paroisses s’avère
inacceptable. Le prêtre doit être un pasteur qui
connaît par leur nom les membres de sa
communauté et que ses paroissiens connaissent
comme un frère et un ami. Ce n’est plus le cas
aujourd’hui. Une communauté chrétienne ce n’est
pas la même chose qu’une succursale d’une banque
ou d’une caisse populaire! Un prêtre me
confiait, l’été dernier, qu’il avait célébré
huit funérailles dans sa dernière semaine et
qu’il ne connaissait la famille que d’un seul de
ces défunts! Une situation très difficile pour
le pasteur et encore davantage pour les familles
éprouvées. Il nous faut revenir à de petites
églises à dimension humaine si nous voulons
montrer au monde ce qu’est une communauté
chrétienne vivante! Pour cela nous devons nous
donner les moyens d’aller plus facilement
chercher les pasteurs et les animateurs dont
nous avons besoin.
Grâce au leadership de tes prédécesseurs, je
pense entre autres à notre cher Donat Chiasson,
et au travail que vous avez réalisé vous-mêmes
avec vos collaborateurs et collaboratrices, nous
avons aujourd’hui dans nos paroisses plusieurs
personnes qui ont fait la rencontre du Christ et
qui se sont donné une solide formation pastorale
et évangélique. Ces personnes sont reconnues
dans leur milieu comme des sages, de grands
croyants et des chrétiens totalement donnés au
service de leurs frères et sœurs. Plusieurs
membres de nos églises locales, des hommes et
des femmes, surtout celles qui sont à la
retraite, accepteraient ainsi, j’en suis
convaincu, de servir leur communauté comme
pasteur et porteur du salut que nous a confié le
Christ.
On pourrait même leur proposer ce service pour
une période limitée : par exemple pour cinq ans
ou dix ans…
Oui, mais… plusieurs de ces excellents candidats
ou candidates sont mariés! Ne crois-tu pas,
André, qu’il est urgent que notre Église mette
fin à cette exigence du célibat pour accéder au
sacerdoce? Pourquoi des personnes qui ont reçu
le sacrement du mariage ne pourraient-elles pas
recevoir le sacrement de l’ordre? Pourquoi?
Comme toi je reconnais la très grande valeur du
célibat. C’est un don précieux que Dieu confie
avec amour à certaines personnes. Elles ont
mission d’annoncer ce mariage mystique qui sera
bientôt le lot de tous les membres de
l’humanité. Les personnes qui reçoivent et
acceptent librement ce don se regroupent
habituellement dans des communautés religieuses.
Mais l’Église ne peut pas exiger que tous ses
prêtres et pasteurs reçoivent ce don! Pas plus
qu’elle n’exige de ses candidats au sacerdoce
qu’ils possèdent le don de guérison ou le don
des langues! En le faisant, les dirigeants de
l’Église banalisent et dévalorisent le message
du célibat et de la vie religieuse, message dont
nous avons un urgent besoin aujourd’hui.
Cher André, le mariage chrétien ne peut pas et
ne devrait pas être un obstacle au sacerdoce.
Bien au contraire! Pierre était marié et
plusieurs générations de prêtres et d’évêques
ont été mariées. Même aujourd’hui, l’Église
catholique reconnaît le mariage de plusieurs de
ses prêtres et tolère le mariage clandestin de
plusieurs pasteurs. Le mariage n’est-il pas le
sacrement qui nous rappelle le grand projet de
Dieu : se lier intimement avec chacun, chacune
de ses enfants dans une relation d’amour, dans
un mariage qui nous rendra semblables à lui et
nous conduira aux grandes noces éternelles.
Toute la Bible en témoigne : rappelons-nous les
textes très forts du prophète Isaie, du prophète
Osée, du Cantique des Cantiques et les
nombreuses paraboles et paroles du Christ
contenues dans les Évangiles.
Avec de nombreux chrétiens et chrétiennes, je
suis convaincu que l’accueil de personnes
mariées dans les rangs du sacerdoce viendrait
valoriser le sacrement du mariage et enrichir le
ministère de bien des prêtres. Personnellement,
j’ai eu le bonheur d’exercer les fonctions
sacerdotales à l’intérieur d’une communauté
religieuse pendant dix-huit ans. Depuis
maintenant trente-trois ans, je continue à vivre
ma mission de disciple du Christ et de serviteur
de l’Évangile dans le cadre d’un mariage
chrétien. Le mariage a été pour moi une grande
école de croissance humaine et spirituelle.
Plusieurs prêtres mariés pourraient donner le
même témoignage. Le mariage n’est pas plus un
obstacle au ministère sacerdotal qu’il ne l’est
à la mission de tout disciple du Christ.
Et maintenant, posons-nous la question :
pourquoi ne pourrait-on pas permettre
l’ordination sacerdotale de femmes, mariées ou
célibataires, qui se sentent appelées à ce
service? La femme reprend progressivement la
place qui lui revient partout dans la société
sauf dans l’Église catholique et dans certaines
cultures et religions qui refusent toujours de
reconnaître l’égalité de l’homme et de la femme.
En ouvrant tout grand les fenêtres de l’Église
catholique à l’esprit d’un Jean XXIII et de la
très grande majorité des évêques qui ont
participé au Concile Vatican II, nous serions
capables de donner à la femme toute la place qui
lui revient dans la construction du royaume de
Dieu.
André, nous avons fait assez de chemin sur le
plan œcuménique pour reconnaître, avec humilité,
que l’Église Ortodoxe et l’Église anglicane ont
été fidèles à l’esprit du Christ en accueillant
des femmes dans le ministère sacerdotal. Nous
devons nous rappeler les paroles sans équivoque
de saint Paul dans sa lettre aux Galates. Depuis
la résurrection du Christ, « il n’y a plus ni
Juif, ni Grec… il n’y a plus l’homme et la
femme; car tous vous n’êtes qu’un en
Jésus-Christ ». Si l’homme et la femme sont un
en Jésus-Christ, comment pouvons-nous justifier
que le sacerdoce soit réservé aux seuls hommes
et aux seuls hommes célibataires?
Mon cher frère et évêque, je t’invite à prendre
la parole sur cette question de la relève
sacerdotale. De très nombreux membres de notre
église attendent de toi ce courageux témoignage.
Il faut que tu éveilles tes frères évêques à
l’urgence de la situation. Nous serons avec toi.
Tu peux dès maintenant inviter les prêtres et
les membres de nos communautés chrétiennes à
rompre le lourd silence qui emprisonne tous les
membres de nos paroisses. Avec toi, nous
pourrions réfléchir, dans un climat de respect
et de charité, sur les moyens à prendre pour
assurer la relève chez nos prêtres et pasteurs.
Dés maintenant, nous pourrions ensemble préparer
nos communautés chrétiennes à accepter que des
laïques, hommes et femmes, puissent présider des
célébrations du mariage chrétien, de funérailles
et agir comme ministre du baptême. En agissant
ainsi, nous apporterons une aide précieuse à
nos prêtres et nous libérerons cet évangile de
joie, de liberté, de solidarité et de dignité
que le Christ souhaite annoncer à toute
l’humanité.
Je serais très heureux, André, si tu voulais
transmettre une copie de cette lettre aux
personnes qui œuvrent dans la pastorale
diocésaine, aux autres évêques de l’Atlantique
et du Canada, sans oublier l’évêque de Rome!
Pour ma part, je me propose de la soumettre à
quelques membres de nos communautés chrétiennes
pour obtenir leurs commentaires. J’aimerais
aussi te rencontrer pour en discuter davantage.
Il serait aussi possible de me rendre chez toi
avec quelques personnes qui portent dans leur
cœur ce gros dossier du renouveau de l’Église.
Si tu le souhaites, tu me fais signe. Je suis
conscient de la lourdeur de ta charge de pasteur
dans ces temps de grands bouleversements. Tu
peux compter sur la compréhension et sur le
dévouement sincère de nombreux frères et sœurs
qui aiment leur église et qui veulent proclamer
avec toi son message d’espoir et de joie. Pour
ma part, je te garde dans mon amitié et dans ma
prière. Santé et paix pour toi, mes amis de
Sainte-Croix et toute la grande famille de notre
archidiocèse.
Bien sincèrement dans l’Esprit du Christ
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