|
Ce texte fut rédigé lorsque le cardinal Carlo
Maria Montini, archevêque de Milan, décida de
remettre sa démission au pape Jean Paul II à l'âge
requis de 75 ans, estimant que son état de santé
l'empêchait d'assumer des responsabilités ultérieures.
C'était un successeur potentiel de l'ouverture
qui s'effaçait. Il était donc utile de se
pencher sur ce que fut jusqu'à cette date le
bilan du pontificat actuel.
En ces jours du 25e anniversaire de
l'élection de Jean-Paul II, ce bilan est
encore plus opportun...
La vision d'un homme âgé, fatigué, malade et qui
malgré tout continue à assumer une tâche écrasante
éveille un sentiment de respect, de sympathie ou
de pitié. L'attachement de foules immenses et
populaires dans un si grand nombre de pays du
monde ne cesse d'être impressionnant. Une
personnalité alliant de larges connaissances, la
maîtrise de nombreuses langues, un comportement
sportif, un réel courage physique, une
spiritualité profonde, une grande force de
conviction et la fidélité dans l'amitié,
suscite l'admiration. Cependant, un bilan exige
d'autres perspectives, un autre type d'analyse.
Retracer quelques unes des lignes de fond du
pontificat de Jean Paul II n'est pas une
entreprise simple, vu le nombre d'années passées
au gouvernement de l'Église catholique (près
d'un quart de siècle), non loin de cent voyages
internationaux, une douzaine d'encycliques,
d'innombrables discours, tant de personnages
rencontrés, des béatifications et des
canonisations par centaines[1]. Et tout cela à
une époque de l'histoire qui a vu le Consensus de
Washington orienter l'économie mondiale vers le néolibéralisme,
avec ses catastrophes sociales, le mur de Berlin
s'écrouler, la pensée unique s'imposer et les
mouvements de protestation fleurir à l'échelle
mondiale, sans parler des guerres renforçant
l'emprise du système mondial dominant et
l'attaque terroriste contre les États-Unis.
1. Le projet
de Jean Paul II
La mission que se donna Jean Paul II en accédant à
la tête de l'Église catholique était double :
restaurer une Église ébranlée par le Concile
Vatican II et renforcer la présence de cette
dernière dans la société pour qu'elle puisse réaliser
sa tâche d'évangélisation. C'est ce que nous décrirons
brièvement.
1) Restaurer l'Église après le Concile Vatican II
Le
cardinal Wojtyla fut un membre actif du Concile
Vatican II[2]. Partisan d'une modernisation de
l'image de l'Église catholique, il appuya bien
des réformes adoptées par l'assemblée des évêques.
À partir de sa Pologne natale, il fut néanmoins
un observateur inquiet des conséquences du
Concile sur une Église qui se réformait en
profondeur, avec tous les traumatismes et les
conflits internes qu'une telle mutation entraînait.
Proche de l'Opus Dei, qui l'avait abrité pendant
plusieurs de ses voyages à l'étranger, il ne
pouvait que jeter un oeil réprobateur, non
seulement sur certains excès liturgiques
(introduction de textes ou de musiques profanes
entre autres), mais aussi sur de nombreuses
applications concrètes des décisions
conciliaires. Il était renforcé dans ses
convictions par son appartenance au catholicisme
polonais, solide mais souvent simpliste dans son
contenu, vigoureux dans sa spiritualité
principalement, marquée par le culte rendu à la
vierge Marie, rigide dans sa morale,
culturellement hégémonique dans sa société,
ciment de la nation et âme de la résistance au
communisme. Tout allait conduire l'élu du
conclave à une restauration doctrinale [3],
morale et institutionnelle de l'Église catholique[4].
Restaurer la doctrine et
la morale
Sur le plan doctrinal, les documents abondent.
Presque tous les sujets ont été abordés, soit
directement par lui-même, soit par le biais des
organes du St-Siège : la foi, le magistère ou
l'autorité doctrinale de la hiérarchie ecclésiastique,
la collégialité entre les évêques pour le
fonctionnement de l'Église universelle, la
liturgie, le sacerdoce, le rôle des femmes dans
l'Église, l'œcuménisme ou les relations entre Églises
chrétiennes, les religions non chrétiennes, la
doctrine sociale... . Dans tous les domaines, à côté
de précisions intéressantes, ce furent surtout
des mises en gardes, des rappels doctrinaux de la
tradition et même des condamnations explicites.
Plus que l'accompagnement pastoral d'un difficile
processus de réformes destinées à rendre l'Église
plus à même de transmettre le message de l'évangile
dans un monde complexe, ce furent des coups de
freins, accompagnés de mesures disciplinaires de
plus en plus contraignantes. Qu'il suffise de
citer quelques exemples. Les adaptations
liturgiques entamées dans plusieurs Églises
locales de l'Asie et notamment en Inde, en vue
d'une expression culturelle plus adaptée de la
foi, furent interrompues. Le document Dominus
Jesus concernant la fonction salvatrice
universelle de Jésus, mit fin aux essais de
repenser le rapport avec les grandes religions de
l'Orient. Ce texte fut durement interprété par
certains responsables religieux ou politiques
asiatiques, comme étant une justification du prosélytisme
dans des sociétés récupérant avec peine leur
identité culturelle, notamment par le biais de la
religion. Plusieurs théologiens subirent des
condamnations, des interdictions d'enseigner ou de
publier et l'un d'entre eux, le Père Tissa
Balasuriya de Sri lanka, fut excommunié [5],
à
la veille d'un synode des évêques d'Asie, qui
devait traiter du thème de l'acculturation du
christianisme.
Les rapports avec les autres confessions chrétiennes
et avec les autres religions connurent quelques
manifestations impressionnantes, comme les
rencontres d'Assise en 1986 et 2002, le jeûne le
dernier jour du ramadan en 2001 et d'autres gestes
fraternels. Mais l'intransigeance doctrinale et
les obstacles à des collaborations plus
institutionnelles, notamment avec le Conseil Oecuménique
des Églises, posèrent des limites
infranchissables à certaines avancées en cours.
Les demandes de pardon pour les fautes de membres
de l'Église catholique, commis au temps des
croisades ou de l'inquisition ou encore pour des
comportements racistes ou antisémites, ne
remirent jamais en cause les responsabilités
historiques de l'institution ecclésiastique
elle-même[6].
La collégialité épiscopale, un des points forts
du Concile Vatican II, fut clairement subordonnée
par Jean Paul II à l'autorité romaine et les
synodes généraux ou continentaux se transformèrent
souvent en chambres d'enregistrement de la ligne
pontificale ou en lieux de défoulement, sans
grandes conséquences, de quelques évêques plus
clairvoyants. Le document final de chaque assemblée
devait être approuvé par le pape avant
publication et dans plusieurs cas, il fut même
transformé[7].
La théologie de la libération fit l'objet d'une répression
toute particulière. Née en Amérique latine,
elle eut aussi ses expressions en Afrique, surtout
parmi les théologiens protestants, en Asie, en
Inde, aux Philippines et en Corée du Sud. Réflexion
sur Dieu, comme toute théologie, elle prenait
pour point de départ la situation des pauvres et
des opprimés, explicitant ainsi son caractère
contextuel, ce que d'autres courants refusent généralement
de faire, voilant ainsi la relativité du
discours.
L'inspiration évangélique de la théologie de la
libération était claire et dans la complexité
des situations sociales contemporaines, elle
exigeait la médiation d'une analyse sociale pour
bien établir son point de départ. C'est
d'ailleurs le fait de toute morale sociale,
implicitement ou explicitement. Mais cette pensée
dépassait largement le champs de l'éthique
sociale. Avec les yeux des exploités, elle
retrouvait le sens de la personne de Jésus,
replacé dans le contexte historique de la
Palestine de son temps. Elle développait une
spiritualité et des expressions liturgiques
rendant compte de la vie des pauvres. Elle jetait
un regard sévère sur une Église trop souvent
compromise avec les pouvoirs opprimants. Elle
parlait de libération, non seulement dans une
posthistoire, mais aussi aujourd'hui, comme
expression de l'amour de Dieu pour son peuple.
Bref, elle était dangereuse pour l'ordre social,
tout comme pour l'ordre ecclésiastique.
La réaction romaine fut très dure. Il lui était
facile d'accuser ce courant théologique de
marxisme, parce qu'il utilisait une analyse
mettant en valeur l'existence des structures de
classes. Une telle perspective, disait le cardinal
Ratzinger, responsable de la Congrégation de la
Doctrine de la Foi, menait directement à l'athéisme.
La répression frappa de nombreux théologiens qui
furent interdits d'enseigner et de publier. Les
centres éducatifs: séminaires, facultés de théologie,
instituts de formation pastorale, reçurent
l'ordre de prohiber tout enseignement parlant de
théologie de la libération. Cette dernière
trouva refuge auprès de centres d'études ou de
formation oecuméniques et dans des universités
laïques. Jean Paul II lui-même déclara à des
journalistes, lors de son second voyage au
Nicaragua en 1996, que la théologie de la libération
n'avait plus de raison d'être, puisque le
marxisme était mort.
Sur le plan de la morale, on connaît l'insistance
du pape Jean Paul II sur le respect de la vie, même
avant la naissance, son opposition radicale à
l'avortement, à la contraception, au divorce, à
l'euthanasie, à la peine de mort. Certes la vie
est une valeur fondamentale réellement mise en
danger aujourd'hui par le positivisme
scientifique, les pouvoirs économiques génocidaires,
le relativisme d'une certaine pensée postmoderne.
Cependant, le refus du discours pontifical de
prendre en considération les conditions sociales
et psychologiques concrètes des êtres humains,
l'attachement à une philosophie de la nature ne
correspondant plus aux connaissances
contemporaines, les conséquences dramatiques de
certaines positions dogmatiques de l'Église
catholique, comme dans le cas du sida en Afrique,
ont conduit à une grave perte de crédibilité,
aussi bien intellectuelle que pratique. Les
positions adoptées se sont avérées finalement
destructrices de leur objet lui-même.
La doctrine sociale resta un lieu privilégié de
l'attention de Jean Paul II. On ne compte plus les
documents sur le sujet. Au nom de l'évangile,
c'est très durement qu'il condamna les abus et
les excès du capitalisme. Lors de sa visite à
Cuba, il dénonça même le néolibéralisme et
ses effets pervers. Mais alors que dans
l'encyclique Centesimus Annus, il
condamnait le socialisme dans son essence, car
porteur d'athéisme, il stigmatisait le
capitalisme sauvage pour ses pratiques, mais pas
dans sa logique. Or, la référence du même
document à une «économie sociale de marché»
(le modèle rhénan)[8]
omettait d'indiquer que ce
sont les mêmes agents économiques de ce modèle
qui adoptent des pratiques «sauvages» dans le
Sud ou en Europe de l'Est, quand ils ne
rencontrent pas de forces organisées pour
s'opposer à la maximalisation du profit. Il en résulta
des appels fréquents et insistants à la «mondialisation de la solidarité», mais
qui ne débouchaient pas sur une dénonciation des
causes profondes de la pauvreté et des inégalités
sociales. De fait, une telle position finit par
faire le jeu de l'économie capitaliste de marché,
car aucun système ne peut se reproduire à terme
sans porter remède à ses abus et à ses excès.
Tous ont besoin d'une instance critique. Par
ailleurs, on ne relève aucun encouragement
concret aux luttes souvent désespérées des
mouvements sociaux populaires réclamant justice
ou revendiquant simplement le droit à la vie. Un
des instruments de l'élaboration et de la
diffusion de la doctrine sociale de l'Église
catholique est la Commission Justice et Paix,
instaurée par le Concile Vatican II. Michel
Camdessus, ancien directeur du FMI, institution
financière internationale responsable
d'innombrables catastrophes sociales dans le monde
et instrument privilégié du néolibéralisme, y
fut nommé en l'an 2000 comme conseiller,
illustrant ainsi l'absence d'analyse de cet
organisme pontifical, ce qui en plus le dépouillait
de sa crédibilité comme porte-parole des pauvres
et des opprimés.
Restaurer l'institution
Pour mener à bien une restauration doctrinale et
morale, projet fondamental de Jean Paul II, il était
nécessaire de disposer d'une institution porteuse
de ce projet. D'où une politique de nominations
épiscopales qui s'orienta dans ce sens. Dans bien
des diocèses, les nouveaux évêques
entreprirent, sous l'inspiration du St-Siège, de
contrôler les centres de formation, de démanteler
le travail pastoral de leurs prédécesseurs,
d'introduire des congrégations religieuses ou des
organisations catholiques conservatrices. En Amérique
latine, le CELAM (Conseil épiscopal latino-américain),
qui avait été à la pointe du renouveau et qui
avait organisé en 1968, la Conférence de
Medellin pour l'application du Concile Vatican II
dans le continent, fut peu à peu transformé en
organe de restauration.
Les conférences épiscopales qui avaient joué un rôle
moteur furent réorientées, par le biais des
nouvelles nominations. Des centaines de diocèses,
dans le monde entier, vécurent de pénibles
transitions pastorales débouchant souvent sur des
drames personnels chez ceux qui avaient cru en une
Église prophétique et en une institution plus
humaine. C'est seulement dans certains cas de chrétienté
plus ancienne, où une tradition d'autonomie
existait encore, la vague déferlante des
nominations conservatrices put être freinée.[9]
En 1982, quatre ans après l'élection de Jean Paul
II, l'Opus Dei [10] acquit un statut de prélature
personnelle, la situant au-dessus de la
juridiction des évêques. Son fondateur fut
rapidement béatifié, et sa canonisation fut décrétée
en 2002, 27 ans seulement après sa mort.
Plusieurs de ses membres accédèrent à l'épiscopat,
notamment dans des diocèses importants et
certains au cardinalat. C'est surtout dans
l'administration centrale de l'Église catholique
(la Curie), que l'influence de l'Opus Dei se fit
sentir. Ses membres occupent des postes importants
dans de nombreux secteurs et la proximité de
l'Opus pèse d'un grand poids dans les nominations
internes. Elle pourrait jouer un rôle important
dans la désignation du successeur du pape actuel.
La curie romaine, déjà importante sous Pie XII et
dotée d'éléments nouveau par le Concile Vatican
II, fut renforcée par Jean Paul II. Or, le
maintien d'un tel appareil exige des moyens considérables,
que l'apport des fidèles ne parvient pas à
assurer. Le patrimoine du St-Siège qui y supplée
provient en grande partie des Accords du Latran
des années 1930, en compensation de l'annexion,
par l'Italie, des anciens États pontificaux et les
revenus sont le fruit d'un capital foncier et
financier considérable. Les institutions
bancaires du Vatican, nécessairement insérées
dans la logique du système capitaliste, connurent
sous le pontificat de Jean Paul II, des scandales
retentissants, qui coûtèrent des centaines de
millions de dollars à l'Église catholique.
Qu'il suffise à ce sujet de citer le cas de la
Banque Ambrosienne de Milan, dirigée par une véritable
mafia, bien en cour au Vatican[11],
et qui par ses
opérations, finançait entre autres, le régime
du dictateur Anastasio Somoza au Nicaragua. Son
directeur, le banquier Roberto Calvi, fut trouvé
pendu sous un pont de Londres. La liste des
scandales ne s'arrêta pas là, formant un véritable
cortège de contre-témoignages à l'esprit de l'évangile.
S'ils sont relativement peu connus dans le grand
public, c'est qu'une certaine réserve s'impose
spontanément dans ces domaines et qu'intervient
la complicité des pouvoirs quels qu'ils soient,
économiques, politiques, judiciaires ou médiatiques,
afin de ne pas mettre en danger une instance
morale, qui, à leurs yeux, est une garantie de
l'ordre social.
La décision de Jean Paul II, évêque de Rome, de
ne pas se retirer à l'âge de 75 ans, comme tous
les évêques sont invités à le faire depuis
Vatican II, eut entre autres pour effet de
renforcer le pouvoir d'une administration de plus
en plus inspirée par le conservatisme. Nouveau
« prisonnier du Vatican », le pape
devint la victime d'une curie dont les grands ténors
qu'il avait lui-même nommés, menèrent l'action
restauratrice à un point tel qu'elle finit par
provoquer des réactions croissantes dans
l'ensemble de l'Église catholique, même parmi
les milieux modérés..
Restaurer le projet d'évangélisation
La « Nouvelle évangélisation » promue
par Jean Paul II, se caractérisa par deux
orientations principales, d'une part, celle de
l'Opus Dei déjà cité: évangéliser par le
pouvoir[12] en faisant de la spiritualité un
signe d'excellence sociale et de l'autre, celle
des divers mouvements charismatiques, au contenu
intense et exigeant pour les comportements
personnels, valorisant l'affectif, mais généralement
peu enclins à intégrer une dimension sociale.
Par contre les Communautés ecclésiales de base,
nées en Amérique latine, caractérisées par une
autre manière d'être Église, par la prise de
parole des pauvres et par une autogestion des
communautés, furent marginalisées, désarticulées
et parfois même simplement détruites, les prêtres
les conseillant étant déplacés, les locaux
paroissiaux leur étant interdits ou de nouveaux
groupes, avec le même nom, étant organisés sous
l'égide cléricale.
Quant au rôle des laïcs dans l'Église, malgré
une valorisation dans les textes, il fut largement
relégué à un niveau subalterne, sauf quand il
s'agissait d'organisations inconditionnelles,
telle l'Opus Dei. La marginalisation de la JOCI
(Jeunesse ouvrière chrétienne internationale),
cependant soutenue par plusieurs conférences épiscopales,
qui se traduisit par l'abrogation de son statut
d'Organisation internationale catholique et la création
d'une fédération concurrente, en est un exemple
frappant.
Tout cela s'inscrit dans un contexte social plus général
d'éclatement culturel, (accent mis sur
l'individu, valorisation affective), typique de
courants philosophiques, d'une partie des sciences
humaines, de la production artistique et de la quête
religieuse, d'une époque marquée par la prédominance
du marché, et qui, se caractérise aussi par un
raidissement autoritaire dans le chef des
institutions.
Les nombreux voyages de Jean Paul II à travers le
monde révélèrent, certes, l'énergie peu
commune dont il est animé et ils furent à la
fois très appréciés par de nombreux milieux
populaires, surtout dans le Sud et très
logiquement aussi en Pologne et célébrés par
certains noyaux catholiques fervents. Cependant,
plus qu'un véritable contact avec la réalité
des lieux visités, il s'agissait surtout de
diffuser la pensée romaine. La plupart du temps,
l'événement prit le pas sur le message. Si les
visites pontificales soulevaient l'émotion en
tant que célébrations collectives, à plus long
terme, elles débouchaient le plus souvent sur un
renforcement de l'aile conservatrice du
catholicisme.
Bref, la restauration de l'Église catholique après
le Concile Vatican II, se traduisit, pour Jean
Paul II, par une solidité doctrinale redéfinie,
un code moral clair et sans failles et une autorité
se voulant indiscutable, au service d'un projet
conservateur sur le fond et modernisant dans la
forme. Dans la perspective du pape actuel une
telle orientation lui apparaissait aussi nécessaire
pour affronter les forces hostiles de la société.
En quoi, Pie XII fut pour lui une référence. Il
ouvrit son procès en béatification, tout comme
celui de Jean XXIII, qu'à la différence, la vox
populi avait depuis longtemps placé sur les
autels.
2) Renforcer l'Église dans la société
Le
Concile Vatican II dans sa constitution Gaudium
et Spes (L'Église dans le monde de ce temps),
envisageait le rôle de l'Église comme une
inspiration morale et non comme l'exercice d'un
pouvoir. Partager les joies et les espérances de
l'humanité pouvait paraître relever d'un
optimisme à la limite du réalisme, mais c'était
le fruit d'une inspiration programmatique. Le
nouveau pape allait rapidement la traduire en un
double affrontement contre les forces hostiles au
message chrétien, le communisme athée d'abord et
le sécularisme occidental ensuite.
La
lutte contre le communisme
Déjà ancienne dans la tradition de l'Église
catholique, la lutte contre le communisme avait été
renforcée par la proclamation de l'athéisme
comme « religion d'État » dans les
pays du socialisme réel. S'y ajoutaient d'autres
aspects, comme la répression des libertés,
l'autoritarisme des régimes politiques, les persécutions
religieuses. Pour Jean Paul II, guidé par l'expérience
polonaise, il fallait mobiliser les catholiques
pour éradiquer le communisme. Cela devait se
manifester à l'intérieur de l'Église, d'où la
condamnation de la théologie de libération, mais
aussi à l'extérieur, par une action directe.
Là où le communisme était au pouvoir, il
encouragea la création d'un contre-pouvoir. Les
visites en Pologne eurent cet objectif, par le
biais d'une mobilisation religieuse et d'un appui
moral, matériel et politique à Solidarnosc, sur
le plan financier, avec la collaboration de la
Banque Ambrosienne. Là où il était en passe de
prendre pouvoir, il fallait enrôler les
catholiques dans un front d'opposition. D'où, par
exemple, l'affrontement, en 1983, au Nicaragua
avec le Front sandiniste, considéré comme le
marche pied du communisme et l'homélie très
agressive de Managua, condamnant l'Église
populaire et le « faux œcuménisme »,
celui de l'engagement commun de chrétiens de
diverses dénominations dans le processus révolutionnaire.
D'où aussi l'appel à l'unité sous la bannière
d'un épiscopat particulièrement réactionnaire
(l'archevêque de Managua, Monseigneur Miguel
Obando y Bravo, sera créé cardinal après la
visite pontificale). Tout ceci déboucha sur une
forte répression ecclésiastique et créa un
profond désarroi parmi les chrétiens des milieux
populaires, venus célébrer à la fois leur révolution
et la visite de leur pape.
L'orientation de la visite à Cuba se situa dans la
même veine. Dans l'esprit de Jean Paul II, c'était
le dernier bastion du communisme en Occident, mais
à bout de course. L'agressivité n'était plus de
mise. L'état de santé du pape ne le lui
permettait guère non plus. Mais le discours ne se
départit pas de sa logique. La révolution
cubaine était une parenthèse dans l'histoire du
pays et donc absente du texte. Seuls les effets de
cette dernière étaient soulignés, tous négatifs.
À son retour à Rome, Jean Paul II déclara à un
groupe de pèlerins polonais, que sa visite allait
produire les mêmes effets qu'en Pologne, 10 ans
plus tôt.
La lutte anticommuniste n'exigeait pas seulement une
Église forte et disciplinée, mais elle demandait
aussi de faire alliance avec d'autres forces économiques
et politiques. D'où les nombreuses compromissions
avec le pouvoir nord-américain, dont plusieurs
organisations catholiques en Europe et à Rome,
canalisèrent les fonds officiels et secrets en
faveur de Solidarnosc. D'où aussi la tolérance
vis à vis de régimes dictatoriaux de droite,
comme au Chili, en Argentine[13],
aux Philippines.
Les artisans de ces relations douteuses se trouvèrent
promus par Jean Paul II à la tête d'importants
organes du St-Siège, la Secrétairie d'État en tête.
D'où enfin l'intervention en faveur d'Augusto
Pinochet ou, sur un plan symbolique, la béatification
du Cardinal Stepinak, proche du régime fasciste
croate pendant la seconde guerre mondiale[14].
La lutte contre le sécularisme
Le deuxième adversaire de l'Église, dans la
perspective de Jean Paul II, fut le sécularisme
occidental, caractérisé par le relativisme,
l'appât de la consommation, l'hédonisme. Face à
cette réalité, il rappela avec force les valeur
de l'amour des autres, de la solidarité, de la
modération dans l'usage des biens matériels.
Mais, une fois de plus, le cadre de référence
doctrinal et moral était tellement rigide, que le
message resta largement incompris et finalement
peu efficace. Un tel décalage est pénible, car
l'humanité contemporaine aspire à une
spiritualité, est en quête de sens et les luttes
sociales indiquent un profond désir de justice,
face à une mondialisation économique et
culturelle destructrice. Le message et la pratique
évangéliques peuvent être un réel élément de
réponse et d'espérance, à condition de ne pas
être occultés par des positions doctrinales de
moins en moins crédibles et des pratiques
institutionnelles en contradiction avec leur
dimension prophétique.
La défense de la paix
Une autre préoccupation du pape Jean Paul II fut la
poursuite de la paix. À de multiples occasions,
Jean Paul II a rappelé sa nécessité. Il s'est
opposé à la guerre du Golfe, il a mis en garde
contre la guerre du Kosovo, il a fait appel à la
réserve dans la guerre d'Afghanistan. Il s'est
aussi opposé à l'embargo contre l'Irak et à
celui contre Cuba. Il a revendiqué le droit des
Palestiniens à constituer une nation. La paix
entre les peuples, basée sur la justice dans
leurs relations, fut pour lui un leitmotiv
constant. Jean Paul II s'est montré attentif aux
souffrances des victimes, les peuples, subissant
la guerre ou soumis aux restrictions mortifères
des embargos,. Il l'a fait par fidélité à l'évangile.
Malheureusement, ce rappel de valeurs resta le plus
souvent abstrait, même quand il s'appliquait à
des cas précis. Les causes réelles des guerres
n'étaient guère explicitées, les liens entre
guerre et impérialisme économique restèrent
inexprimés. Par ailleurs, l'alliance de fait
entre le St-Siège et les pouvoirs économiques et
politiques de l'Occident, sources d'oppression et
principales causes des inégalités mondialisées
se poursuivent, sur base d'une logique
institutionnelle (la reproduction sociale de
l'institution ecclésiale), faisant perdre au
discours une grande partie de sa crédibilité.
L'outil privilégié du St-Siège pour agir dans ce
domaine est le service diplomatique. Ce dernier
n'est pas un organe du Vatican en tant qu'État,
contrairement à ce que l'on croit souvent, mais
bien du St-Siège, c'est à dire de l'Église
catholique. Considérablement amplifié par Jean
Paul II, il en est non seulement l'élément le
plus coûteux, mais aussi le plus socialement
compromettant et le plus symboliquement
contradictoire à l'inspiration évangélique, car
signe de pouvoir (privilège d'un État) et
expression de richesse (l'implantation des
nonciatures aux côtés des ambassades).
2. L'esquisse d'un bilan
Nul doute que Jean Paul II, le prélat sportif et
l'ancien travailleur des usines Solvay à
Cracovie, l'amateur de théâtre et le moraliste
de l'Université catholique de Lublin, le prêtre
à la spiritualité mystique et le pasteur des
Carpathes, restera connu dans l'histoire comme un
géant de l'ère contemporaine, le pape d'un quart
de siècle qui bouleversa l'humanité, le pape de
la mondialisation[15]. Mais, voulant reconstruire
une Église solide dans un monde plus humain, il
finit par détruire nombre de forces vives émergentes
et empreintes d'une vision évangélique et prophétique
et cela ne peut être ignoré.
La lumière spirituelle et morale dont il se voulait
le porteur se transforma en instance politique. Le
gouvernement central de l'Église qui devait être
un service du «peuple de Dieu», devint un
appareil réactionnaire, allié de facto aux
pouvoirs économiques et politiques oppresseurs.
Sa voix réclamant la justice et la paix, au lieu
de revêtir les aspects prophétiques requis par
l'immense exploitation, plus que jamais mondialisée,
de l'économie de marché capitaliste, se mua en
une critique raisonnable. Au lieu de développer
la force du symbole, il s'appuya sur celle de
l'autorité. Certes, Jean Paul II a restauré l'Église,
mais quelle Église? Certes, il a renforcé la
place de cette dernière dans la société, mais
quelle place?
La chrétienté a besoin d'un pape, disait Harvey
Cox, le théologien baptiste, professeur à
Harvard, mais, ajoutait-il, en tant qu'expression
symbolique de l'unité et non comme pouvoir.
L'humanité a besoin de rappels d'espérance sur
base d'analyses du réel et de projets d'avenir.
L'une de ces voix prophétiques, inspirée d'un
Dieu libérateur, pourrait venir de Rome. On ne
peut dire que le bilan du pontificat ait répondu
à cette double attente. Ce sera le défi du
successeur[16], qui pourra s'appuyer, à cet
effet, sur l'espoir d'une très grande attente et
sur des forces vives heureusement toujours présentes
sur l'ensemble de la planète.
NOTES
[1]
Le 14
octobre 2000, l'Office de Presse du St-Siège
publiait les chiffres suivants : 92 visites
pastorales hors d'Italie, dans 123 pays
différents; 13 encycliques et 82 autres documents
doctrinaux; 994 béatifications et 447
canonisations; 659 rencontres avec des chefs
d'État et 203 avec des premiers ministres; 966
audiences générales avec 15,6 millions de
fidèles.
[2]
Rappelons que le
Concile Vatican II convoqué par Jean XXIII,
signifia une réforme importante de l'Église
catholique, à la fois sur le plan doctrinal,
notamment avec la constitution Lumen Gentium,
qui redéfinissait l'Église comme « peuple
de Dieu » et la Constitution Gaudium et
Spes, sur l'Église dans le monde
contemporain, qui marquait la fin de la « chrétienté »
et envisageait une présence d'inspiration et non
de domination. En outre, la réforme liturgique
introduisit la langue vernaculaire et les laïcs
virent leurs fonctions amplifiées, notamment dans
le culte et les sacrements. La collégialité des
évêques était remise en valeur faisant ainsi
contrepoids à l'administration centrale romaine.
[3]
Le terme de
restauration n'est pas nouveau. Il fut déjà
utilisé par Giancarlo Zizola, un des meilleurs spécialistes du Vatican, en 1985, dans
son ouvrage : La restorazione di papa Wojtyla
, Rome, Laterza, 1985.
[4]
En 1984, le Cardinal
Ratzinger, nommé par Jean Paul II à la tête de
la Congrégation , de la Défense de la Foi (ex-St
Office), déclara dans une interview à la revue Jésus :
«Après les exagérations d'une ouverture
indiscriminée au monde, après les interprétations
trop positives d'un monde agnostique et athée (la
restauration) est désirable et d'ailleurs déjà
en cours» [Jésus 06.11.84].
[5]
La raison de
l'excommunication était la publication, dix ans
plus tôt, d'un livre intitulé Marie et la libération,
qui, selon les autorités romaines, restait trop
ambigü sur la virginité de Marie et sur le
concept de péché originel.
[6]
Au même moment se déroulait
le procès de béatification de Pie IX, le pape du
Syllabus (document contre les modernistes
qui condamnait plusieurs libertés aujourd’hui
acceptées) et d’un comportement souvent antisémite.
Le procès parvint à une béatification
très controversée, le 3 septembre 2000, jointe
à celle de Jean XXIII, comme pour nuancer cette dernière.
[7]
Ce fut le cas
notamment lors du synode hollandais en 1984, où
l'épiscopat dut signer un document préparé par
le St. Siège.
[8]
On appelle «capitalisme
rhénan», la solution adoptée en Allemagne d'intéressement
des travailleurs dans le capital.
[9]
Qu'il suffise de
citer quelques uns des cas les plus visibles,
celui du diocèse de Chur en Suisse, avec la
nomination de monseigneur Haas, celui de Recife,
avec le successeur de Dom Helder Camara, celui de
San Salvador, avec la nomination d'un évêque de
l'Opus Dei comme successeur de monseigneur Rivera
Y. Damas et de monseigneur Oscar A. Romero, celui
de Namur en Belgique...
[10]
L'Opus Dei fut fondée
en Espagne par monseigneur Escriva de Balaguer.
Elle compte aujourd'hui plus 80 mille membres,
dans une centaine de pays. La toute grande majorité
sont des laïcs. Elle est très active dans le
secteur des moyens de communication.
[11]
Le 16 avril 1992,
le tribunal de Milan, dans sa sentence sur la
faillite de la Banque Ambrosienne, expliqua
longuement les liens existants entre cette dernière
et l'Institut pour les œuvres de religion (IOR),
ou la banque du Vatican, dirigée à cette époque
par monseigneur Marcinkus, de nationalité américaine,
déjà éclaboussé par l'affaire Sindona (mort
d'un suicide, comme le banquier Calvi) et par
d'autres entreprises financières douteuses. Comme
ilappert dans le document du tribunal de Milan,
Mgr.Marcinkus avait été associé en tant
qu'administrateur, à la constitution d'une
antenne offshore de la Banque Ambrosienne à
Nassau, paradis fiscal, qui permettait, à
l'instar de laUnited Trading Corporation, propriété
de l'IOR et fixée au Panama, de réaliser des opérations
clandestines, ce qui servit, entre autres, à
financer Solidarnosc en Pologne.
[12]
Le fondateur de
l'Opus Dei, Monseigneur Escrivá de Balaguer,
l'exprimait de manière lapidaire dans son ouvrage
de base, El Camino : « Affermis ta
volonté pour que Dieu fasse de toi un chef »...
« Le plan de sainteté que le Seigneur nous
demande se définit en trois points, la sainte
intransigeance, la sainte contrainte, le saint
aplomb » [El Camino, Madrid Rialp,
1998].
[13]
En Argentine, le
nonce à l'époque de la dictature militaire,
l'actuel cardinal de curie Pio Laghi, s'adressa à
la garnison de Tucuman, en 1976, en ces termes :
«Vous savez ce qu'est la patrie, accomplissez les
ordres avec obéissance et courage et gardez un
esprit serein» [La Nación, octobre 1976].
Au Chili, le nonce, sous Pinochet, était l'actuel
cardinal Angelo Sodano, nommé par la suite secrétaire
d'État (le numéro 2 du Saint Siège). Il déclara
à propos du régime : «Même les chef d'œuvre
peuvent avoir des taches; je vous invite à ne pas
vous arrêter aux taches du tableau, mais de
regarder l'ensemble, qui est merveilleux».
[14]
La cérémonie, présidée
par Jean Paul II, se déroula le 3 octobre 1998,
dans la cathédrale de Zagreb, en présence du président
Frangio Tudjman
[15]
George Weigel,
professeur à l'Université catholique de
Washington à livré dans son ouvrage les
sentiments de Jean Paul II tout au long de son
parcours comme chef de l'Église catholique. Son
livre est un reflet de la vision du pape sur l'Église
et sur le monde [George Weigel Jean Paul II, témoin
de l'Espérance : Paris, ATTES, 2001].
[16]
Giancarlo Zizola, a
abordé le thème le thème dans son livre : Le
Successeur, Paris, Desclée de Brouwer, 1995.
|