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Croire en Dieu dans les ruines d’Haïti
Jacques Noyer, évêque émérite d’Amiens

 

 

 

Comment croire en Dieu quand la poussière a le dernier mot ? Peut-on parler de forces spirituelles quand l’humanité est laminée par la force aveugle, minérale, indifférente des choses ?

Les multiples questions qui nous hantent reçoivent ici une réponse trop évidente. 

Il n’y a pas d’ordre.

Il n’y a pas de projet.

Il n’y a pas de but à l’aventure humaine.

Quelques hasards ont pu créer l’illusion que la nature avait une idée derrière la tête.

L’homme a pu s’imaginer être la pointe du cosmos avec son intelligence qui comprend, son désir qui projette, son espérance qui attend.  

Dans les ruines d’Haïti, tout devient fragile : les sages et leurs bibliothèques, les sciences et leurs hypothèses, les poètes et leurs chansons, les religions et leurs discours de salut.

Curieusement, c’est nous qui pensons cela. Nous, pour qui le drame reste à distance, pour qui les morts sont des anonymes, pour qui le souci du lendemain n’est pas la première urgence.

Au contraire, dans les ruines, les survivants incarcérés, les rescapés, les familles endeuillées, les blessés, tous ou presque, prient, implorent la bonté de Dieu, promettent des conversions, présentent à son regard les cadavres des êtres aimés.

Quel philosophe athée, quel savant rationaliste, quel sceptique oserait se moquer de ces prières ? Chacun sait bien que s’il était sous ces ruines, il ne pourrait peut-être pas retenir ces appels même si par une autre part de soi il les jugerait absurdes.  

Dieu est notion vague, contradictoire et souvent inutile, pour qui y cherche une explication de l’univers.  

Les croyances sont des mythologies dès qu’on les fait passer au crible de nos réflexions. Et pourtant les hommes continuent à prier.

À la question : Dieu existe-t-il ? les philosophes bien au chaud au coin de leur feu, répondent tantôt oui, tantôt non et le poêle continue de ronfler.

L’homme, sous la menace de la mort, n’a pas besoin de se justifier pour chercher la bouffée d’air frais qui lui manque. Il n’a pas besoin de la certitude d’une présence pour crier. Il n’a pas besoin de la permission d’un théologien pour crier vers le ciel.

Il sait que chaque instant de vie est une grâce qu’on reçoit d’un autre.  

Chacun survit depuis toujours parce que d’autres ont glissé entre ses lèvres la liqueur de vie, ont pris sa main tendue, ont répondu à son cri. 

Et quand plus personne n’est près de lui, il ne peut s’empêcher de reprendre ce cri de nourrisson, première et dernière prière. 

Cette source de vie qu’il implore, les cultures lui ont donné un nom, parfois un visage.  Peu importe le dieu, essentielle est l’espérance. Il est logique, qu’en grandissant et en donnant plus de sécurité à sa vie, l’homme transforme ce cri dans des concepts, des philosophies, des religions. Il arrive souvent qu’il se sente assez protégé pour oublier le cri dont tout est parti. Dieu devient alors un mot parmi les autres avec lequel il n’est pas interdit de s’amuser.

Je n’hésiterais pas à mettre mon Église parmi ces jeux superficiels si je n’y lisais l’évangile où Jésus parle de cette Source de Vie dans la soif tragique de la crucifixion.  Si le Credo n’était qu’exposé de doctrine, s’il oubliait qu’il est d’abord un cri pour dire non à la mort, alors il ne serait que bavardage de nantis.

Où est Dieu dans les ruines d’Haïti ?

Dans la soif de ces hommes et de ces femmes blessés, dans les gouttes d’eau partagées comme des promesses de vie, dans la révolte de ceux qui déjà survivent.

Il est à Haïti comme sur le Golgotha, dans le silence et le mystère, dans le cri de l’homme qui refuse de laisser à la mort le dernier mot.
 

Témoignage Chrétien, 28 janvier 2010
redac@témoignagechrétien.fr

 

 

 

 

 

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