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La faute de Mgr Wielgus :
l'Église de Pologne se montre plus franche que Rome
Jean Claude Leclerc

 


Une crise comme celle qui secoue l'épiscopat catholique de Pologne paraît unique dans l'histoire de l'Église, sinon dans l'histoire tout court. Certes, des informateurs et des polices secrètes, il y en a toujours eu, même parfois dans l'institution religieuse. Mais que la hiérarchie ecclésiastique d'un pays et son clergé entreprennent de faire la lumière sur la collaboration de certains de leurs membres avec un État totalitaire hostile à leur mission, la chose est sans précédent. Cette « confession », si elle est honnêtement menée à terme, pourrait établir un principe d'éthique éclairant pour plus d'un milieu.

Le secrétaire d'État du Vatican, Mgr Tarcisio Bertone, accueillant favorablement l'initiative des évêques de Pologne, a souhaité, en effet, que d'autres dirigeants se soumettent également à un d'examen aussi exigeant. « Je serais heureux, a-t-il déclaré à l'agence de presse italienne ANSA, si les responsables de parti, les politiciens et les gestionnaires de l'administration dans la société polonaise étaient aussi examinés. » Ce ministre des Affaires étrangères du Vatican serait en peine, toutefois, de citer un seul milieu catholique pratiquant déjà un tel exercice de vérité.

Car cette affaire polonaise n'a pas d'abord été vue par les autorités religieuses comme une question de conscience morale ou de responsabilité institutionnelle. Dans un récent voyage en Pologne, le pape Benoît XVI avait prôné un pardon général sans aveu des fautes, sinon un oubli total des conséquences d'une telle conduite, peu importe le statut des gens ayant, à une autre époque, trahi leurs proches. L'archevêque de Varsovie, Mgr Stanislaw Wielgus, avant de renoncer à sa fonction, avait nié puis atténué les faits. Pire, à Rome même, on a tenu cette divulgation pour une « vengeance » et la démission du dignitaire pour un expédient visant à calmer les « fidèles ».

On comprend l'embarras du Vatican. L'image d'une Église qui a résisté à une dictature communiste s'en trouve quelque peu ternie. Benoît XVI lui-même est entraîné dans un apparent camouflage. Mgr Wielgus dit lui avoir tout confessé avant sa nomination. Le représentant du pape à Varsovie, qui fait d'ordinaire enquête avant de recommander un candidat, raconte, lui, que l'évêque fautif n'avait pas révélé sa collaboration passée. Quoi qu'il en soit, dans un pays où des bruits du genre couraient déjà, l'attitude de Rome trahit une piètre sensibilité. Au surplus, si le pape, après avoir réitéré sa confiance à l'archevêque, a changé d'idée sous la pression, non du peuple, mais du gouvernement polonais, son autorité n'en sortira pas grandie.

Encore une fois, noteront les observateurs, il aura fallu une crise grave et l'impéritie du Vatican pour qu'une solution nouvelle soit recherchée. L'épiscopat de Pologne va soumettre chacun de ses membres à un examen. Les archives secrètes de la police, une fois validées par l'organisme compétent (l'Institut de la mémoire nationale), seront étudiées par des commissions ecclésiastiques. Chaque évêque comme chaque prêtre dont le nom aura été trouvé pourra, faut-il comprendre, se faire entendre. Les conclusions ne seront pas connues du grand public, mais à tout le moins, on saura, dans le cas d'un évêque, si Rome a agi en conséquence, ou, dans le cas d'un prêtre, si l'évêque du diocèse a donné suite à l'examen.

Une responsabilité particulière

D'aucuns regrettent que cet exercice ne soit pas public. Les Polonais ont en horreur une telle collaboration policière, surtout venant d'ecclésiastiques. Les gens d'Église pouvaient compter sur leur institution pour résister au pouvoir. Il en va autrement de simples citoyens qui ont peur de perdre un emploi, de n'avoir pas accès aux études ou aux soins de santé ou, pire encore, qu'on piégera dans quelque sale affaire. Mais une responsabilité particulière incombe au clergé.

Il ne suffit pas que la collaboration d'un clerc n'ait fait de tort à personne, comme l'a prétendu Mgr Wielgus. Qu'un tel informateur le veuille ou non, sa collaboration est de nature à miner aux yeux des agents qui en tirent des renseignements la légitimité et la crédibilité de l'Église. À l'inverse, le prêtre qui se refuse à trahir ses proches – il y en aura sans doute eu plusieurs – donne un témoignage de solidarité propre à interpeller la conscience des agents. À la faute sociale risquait donc de s'ajouter une faute « pastorale », pour reprendre le vocabulaire religieux.

Fait curieux – mais peut-être significatif –, la doctrine morale romaine la plus récente, le fameux Catéchisme de l'Église catholique, s'il incorpore toute une éthique des médias, reste muet sur les services secrets, leurs méthodes et l'usage qu'ils font de la corruption, du chantage et de la violence. Or, ces services ne sont pas une spécialité des États totalitaires comme la Pologne en a connu. Les pays démocratiques n'en manquent pas. Non seulement ne se font-ils pas scrupule d'avoir des informateurs partout, y compris dans le clergé, mais aux États-Unis, par exemple, ils ont recruté des agents dans les universités catholiques.

L'épiscopat polonais n'aura pas de difficulté à réprouver l'abus de confiance des ecclésiastiques qui ont secrètement pactisé avec le régime communiste. Le primat, Mgr Jozef Glemp, aurait voulu que l'archevêque déchu ne soit pas « jugé et condamné sans avocats, sans témoins » ni « crucifié » dans les médias. À vrai dire, l'Église elle-même aura quelque difficulté à préciser les obligations, les règles de preuve et les sanctions qu'appellent de telles situations. Pour obtenir des aveux, elle n'a plus les outils de l'Inquisition. Par contre, les polices secrètes ont conservé l'art de trafiquer les documents.

Si le cas de la Pologne est spectaculaire, il n'est pas unique. D'autres Églises et institutions ont traité plus ou moins secrètement avec les pouvoirs en place, notamment en Europe de l'Est, mais aussi en Chine. En Amérique latine, plus d'un épiscopat a fraternisé, au temps des dictatures (anticommunistes, celles-là), avec les gens au pouvoir, même quand ils assassinaient prêtres et fidèles. Qu'y a-t-il de plus choquant? Troquer des informations en échange d'un passeport pour l'étranger? Ou s'associer à un gouvernement au point de ne plus pouvoir, en cas de nécessité morale, résister publiquement à ses abus? La philosophie de la coopération l'a longtemps emporté sur la théologie de la libération.

Dans d'autres pays qui ont soudain changé de régime, des « commissions de vérité et de réconciliation » ont été mises sur pied, de préférence à des enquêtes ou à des procès difficiles à tenir ou peu propices à la paix sociale. En Afrique du Sud, les résultats ont été encourageants. En Haïti, par contre, faute d'institutions solides, l'effort n'a pas connu un grand succès. Mais partout où des atrocités ou de graves injustices ont été commises sous couvert d'agences de l'État, le poison de la méfiance, du doute et du ressentiment risque de rester tant que les faits ne sont pas reconnus et les responsabilités clairement établies.

Bref, l'Église du silence, comme on l'appelait autrefois, n'a pas eu le monopole des collaborations fautives. Mais, en cessant d'être muette ou dissimulatrice, elle pourrait tracer la voie dans les pays qui attendent encore une réconciliation en acte et en vérité.

 

Le Devoir, lundi 15 janvier 2007
redaction@ledevoir.com

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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