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La crise de l'homosexualité qui déchire partout l'Église
anglicane va-t-elle mener au réexamen non plus
seulement de cette orientation sexuelle, mais du
sens à donner à la sexualité humaine? Peut-être
pas, à en juger par l'accueil plutôt froid
réservé aux propos récents de Mgr Michael Ingham
à ce sujet. Mais telle est bien l'invitation
audacieuse lancée par l'évêque de New
Westminster, mercredi, à Ottawa. L'instigateur
du mariage gai au Canada croit à la nécessité
d'une « meilleure théologie » de la sexualité.
Les anglicans ne sont pas seuls en cause. Pour Ingham, la
question interpelle l'ensemble des Églises
chrétiennes. « Le christianisme comme religion a
besoin d'une meilleure théologie de la
sexualité, dit-il. L'Église doit s'employer à
découvrir que les humains sont des êtres sexuels
et que, selon le récit de la création dans la
Genèse, ''cela est très bon''. » D'abord citée
par Michael Valpy, le chroniqueur religieux du
Globe and Mail, la pensée de l'évêque
contestataire a été publiée au texte, samedi,
dans ce quotidien. Elle remet en cause des
siècles de théologie et d'éthique en matière de
sexualité humaine.
Selon cet évêque, il est nécessaire de réévaluer complètement
l'enseignement traditionnel à cet égard, et de
remonter jusqu'à la Bible. Ainsi, l'apôtre Paul,
longtemps une autorité en la matière, aurait
confondu la pédérastie, une pratique de la Grèce
antique rejetée par les premiers chrétiens (et
qu'on réprouve aujourd'hui comme abus sexuel de
mineurs), avec l'amour entre adultes de même
sexe, qu'il est possible de mieux comprendre de
nos jours. C'est cette compréhension, établie
par les sciences sociales, et mieux reçue dans
la population, qui tarde, écrit Ingham, à entrer
dans la pensée de l'Église.
De même, le dualisme de la philosophie grecque, introduit
dans la pensée juive de l'Église primitive, y a
fait prévaloir, avec l'opposition entre la chair
et l'esprit, une vision négative de la sexualité
– et de la femme, jugée inférieure sinon
mauvaise. Cette sexualité n'avait de sens que
pour la procréation, et la femme qui n'optait
pas pour la virginité ou le cloître, ne se
rachetait qu'avec ses enfants. En même temps,
privé d'une sexualité mutuelle et égalitaire
avec la femme, l'homme allait être voué à une
sexualité de domination, sinon de violence et de
cruauté, comme on en trouve encore dans la
pornographie.
L'évêque anglican fonde sa conception de la sexualité non sur
le seul rejet des interprétations qui ont
prévalu depuis une haute antiquité, mais – c'est
là l'originalité de sa proposition – sur le
modèle qu'aurait été Jésus tel qu'on peut le
trouver dans le Nouveau Testament. C'est en lui,
croit-il, qu'un chrétien peut découvrir
l'intention divine sur l'humanité, sur l'homme
et la femme, et sur la « vie en plénitude »
qu'en lui Dieu a établie pour l'humanité.
Jésus, écrit Ingham, a invité à vivre des relations
« aimantes et saines », sans culpabilité ni
besoin d'en imposer aux autres, et spécialement,
ajoute-il, « sans le rejet fautif de la nature
et de l'orientation sexuelle que Dieu nous a
données ». Ce prophète n'a pas fait du mariage
une obligation pour chaque homme et chaque
femme. Il n'a pas non plus été marié: on ne
saurait donc en faire une icône des « valeurs
familiales » brandies par les ultras de la
droite chrétienne, note l'évêque.
Mais n'a-t-il pas réprouvé le divorce? Le divorce que Jésus a
condamné, explique Ingham, c'est celui qui
permettait à l'homme de répudier sa femme, la
vouant du coup à l'ostracisme de l'époque. Jésus
aurait plutôt voulu protéger l'épouse contre un
tel arbitraire et préserver l'égalité dans la
relation conjugale. Il n'aurait donc pas cherché
à maintenir le système de la domination
patriarcale.
Cet exemple, écrit Ingham, laisse entendre que le premier
critère d'une théologie chrétienne de la
sexualité n'est pas la procréation, mais la
fidélité et l'engagement. Tel serait le
« suprême message » de la vie de Jésus et la
principale norme d'une éthique de la sexualité
pour les chrétiens – « et non pas l'orientation
sexuelle, la propagation de l'espèce ou même le
mariage ».
L'évêque anglican propose donc une approche « plus positive »
de la sexualité, fondée sur la fidélité, entre
partenaires et avec Dieu, sur le respect de la
dignité de chaque personne, sur le caractère
sacré du corps humain, ainsi que sur la
célébration joyeuse de la sexualité à la fois
comme don et expression de la créativité divine.
Ingham ajoute que ce sont là des vertus que l'on
peut retrouver chez les homosexuels autant que
chez les hétérosexuels. « L'Église, conclut-il,
a besoin de s'ouvrir à un nouveau savoir, et à
l'expérience de tous ses gens. »
Réactions
Les réactions recueillies par le Globe confirment l'ampleur
du changement proposé par l'évêque anglican et
la résistance qu'il va rencontrer. Le primat
anglican, Andrew Hutchison, a paru inquiet de
l'importance donnée par ce journal à la
conférence de l'évêque. Pour l'ancien directeur
de l'École de théologie de Toronto, Christopher
Lind, il faudra, pour renverser des siècles de
patriarcat – cette « distorsion de l'Évangile »
– l'équivalent de la Réforme protestante.
Pour l'évêque d'Edmonton, Victoria Matthews, le défi dépasse
la révision du patriarcat, il s'agit d'avoir une
plus complète compréhension théologique de la
personne humaine. Mais les autres grandes
Églises, demande-t-elle, seront-elles prêtes à
s'y engager ou vont-elles se dérober?
On tient pour acquis que toutes les Églises chrétiennes ont
hérité des mêmes conceptions en matière de
sexualité. À vrai dire, les Églises orientales,
y compris l'Église orthodoxe, n'ont pas été
aussi contaminées que les occidentales par la
culture grecque de l'antiquité. Mais elles ont
souvent aussi exalté le célibat, sinon réprouvé
le mariage.
Par contre, les évangélistes d'aujourd'hui ne vont pas
facilement renoncer à leur lecture littérale des
écritures saintes. Ainsi, pour Charles McVety,
le président du Collège chrétien du Canada, les
propos de l'évêque anglican auront paru
saugrenus, une mode qui va passer, une
distorsion de la Bible. Il en sera sans doute
ainsi d'autres Églises protestantes. Et, bien
sûr, de l'Église catholique, dira-t-on. Pas
nécessairement.
Il y a du nouveau de ce côté. Jean-Paul II, le pape polonais
jugé ultra-conservateur en la matière, a laissé
un héritage théologique peu connu mais à
certains égards révolutionnaire. La communion
charnelle serait à ses yeux, non pas une
nécessité utilitaire, mais l'image de la
communion divine. Cette théologie évoquant la
« sainte trinité » chrétienne ne suscitera guère
d'enthousiasme chez les juifs ou les musulmans.
Mais en Occident elle ébranle deux mille ans de
pessimisme sexuel.
Cette pensée, recueillie et publié au Cerf dans les années
1980, n'a pas eu l'heur d'intéresser les médias
et, faut-il croire, l'Église elle-même. Si les
idées morales de ce pape n'ont pas changé, sa
conception de la sexualité, par contre, tranche
avec celle de ses prédécesseurs. « Toute
l'histoire de l'humanité est l'histoire du
besoin d'aimer et d'être aimé », écrira-t-il
dans un message aux jeunes de France. « Le corps
est une parole, un langage, leur dit-il. Quelle
merveille et quel risque en même temps! »
Les anglicans prendront-ils le risque de cette sexualité? Le
débat s'annonce passionnant.
Le Devoir,
lundi 12 mars 2007
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