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Il est curieux de constater que les autorités de
l’Église qui parlent tellement de certains
sujets, n’aient cependant pas un mot à dire sur
d’autres sujets très préoccupants pour tout
le monde, comme c’est le cas de la crise
économique. Bien sûr, il serait risqué
d’affirmer que le pape, les cardinaux et les
évêques, n’aient jamais rien dit sur un sujet
dont tout le monde parle avec préoccupation et
angoisse. Ils ont certainement dû en parler.
Mais le fait
est que l’opinion publique sait parfaitement ce
que la hiérarchie pense et dit sur l’avortement,
l’euthanasie, le divorce, l’homosexualité,
l’emploi des contraceptifs, le nouveau cours
d’éducation à la citoyenneté rendu obligatoire
dans l’enseignement secondaire espagnol etc.,
etc., alors que les gens n’ont pas la moindre
idée de ce que pensent les évêques de la crise
du système financier, de la faillite des
banques, de la montée des prix, du chômage, des
hypothèques pourries, de la « folie de l’argent
facile et à tout prix » qui, selon le
Commissaire des Affaires économiques de l’Union
Européenne, est la cause profonde de toute
cette crise, si grave, si profonde, si peu
compréhensible.
Il est vrai
que ce qui regarde l’économie suppose des
connaissances techniques qui ne sont pas à la
portée d’un chacun, ni même des évêques. On
suppose cependant que ces derniers sont des
hommes bien formés, avec une bonne préparation,
pour pouvoir dire, en tant que pasteurs, ce que
les croyants doivent penser des problèmes qu’ils
rencontrent dans leur vie personnelle et dans
leur conscience.
On pourra
être d’accord que, pour ce qui regarde
l’économie, c’est aux économistes de parler.
Mais si ce critère est correct, on devrait
conclure, pour le même motif, que c’est aux
biologistes de parler de biologie. Mais pourquoi
alors les évêques parlent-ils avec tant de
sécurité de sujets comme les cellules-souches,
la fin de la vie, les expériences scientifiques
menées sur des embryons ou les fécondations
« in vitro », alors que la majorité d’entre eux
en sait encore moins sur la biologie que ce
qu’ils peuvent connaître en économie ?
Sincèrement,
je suspecte que le silence des évêques sur les
thèmes économiques actuels n’est nullement dû à
l’ignorance, mais bien plutôt à d’autres motifs
beaucoup moins clairs. Mais vous me demanderez
pourquoi j’ose m’exprimer ainsi ? Voici quelques
jours, le président du Parlement Européen,
Hans-Gert Poettering, déclarait sans détour :
« On ne peut donner 700.000 millions [de
dollars] aux banques et oublier la faim dans le
monde ».
Je dis cela
parce que cette quantité tellement énorme
d’argent, on la donne aux riches pour qu’ils se
sentent plus en sécurité et plus tranquilles
dans leur situation privilégiée alors, qu’au
même moment, comme chacun sait, il y a plus de
800 millions d’êtres humains qui doivent
subsister avec moins d’un dollar par jour,
alors que cela les fait vivre dans des
conditions infrahumaines et les accule à une
mort effrayante et à brève échéance.
En fait, le
scandale réside dans le fait que les politiques
dénoncent cette atrocité de « l’économie
canaille », au même moment où ceux qui se
présentent à nous comme les représentants
officiels du Christ sur la terre n’élèvent pas
la voix contre pareille « canaillerie ». Je
n‘ai évidemment pas de solutions face à la
situation critique que nous sommes en train de
vivre, et je n’ai pas les capacités pour en
proposer. La seule chose que je puis dire (et
que je dois faire savoir) est que dans l’Église
surabondent les fonctionnaires alors que
manquent des prophètes. Et j’ai l’impression
que, pour sortir de la pagaille dans laquelle
nous nous sommes mis, pour l’instant, plus
importante que le savoir des responsables
économiques est l’audace des prophètes qui
soient capables de nous dire où se trouve
exactement cet excès de « folie de l’argent à
tout prix » qui, comme je l’ai déjà dit, est à
la racine du désastre dont nous souffrons
maintenant.
Nous savons
bien tous que l’Église dénonce l’injustice. Mais
le problème réside en ce qu’elle le fait en
utilisant un langage tellement général qu’il
rejoint celui du président Bush quand il
exigeait une justice infinie, sans limites.
Personne ne met en doute les bonnes intentions
du pape, ni son énorme personnalité, pas plus
que son prestige au niveau mondial. Mais le
problème réside en ce qu’il est le chef suprême
d’une institution qui est présente dans le monde
entier et qu’il s’efforce de maintenir les
meilleures relations possibles avec les
responsables de l’économie et de la politique
dans chaque pays.
Mais, à
partir du moment où l’Église a pris l’option de
fonctionner de cette manière, il en résulte
qu’il lui est impossible d’exercer la mission
prophétique qu’elle doit exercer en défendant
les pauvres et les personnes les plus
maltraitées par la vie et par les puissances de
ce monde. Cependant, toute personne qui lit un
peu attentivement les évangiles sait que Jésus,
face aux autorités et aux riches de son temps,
ne s’est pas comporté comme les dirigeants
ecclésiastiques le font aujourd’hui face aux
responsables de cette « économie canaille » qui
est en train de ruiner le monde.
Il est
évident que les préoccupations de Jésus étaient
très différentes des préoccupations de l’Église
actuelle. Il faut qu’une catastrophe économique
se produise, comme celle que nous sommes en
train de vivre, pour que nous nous rendions
compte d’où se situent les intérêts véritables
des « hommes de la religion ». Ils devraient
utiliser le langage de la justice et de la
solidarité, qui est celui qu’il faudrait
entendre en ce moment, mais ils n’osent pas
lever la voix parce qu’ils ont peur que les
intérêts de la religion puissent se voir mis en
danger.
On en est là.
La conclusion est claire : l’institution
religieuse est plus préoccupée d’assurer la
stabilité et le bon fonctionnement de la
religion que de s’engager (avec toutes les
conséquences qui peuvent en résulter) auprès de
ceux qui souffrent le plus dans la vie. Les
faits sont là : les riches se sentent en
sécurité, les pauvres continuent enfoncés dans
leur misère. Et la religion avec ses temples et
ses fonctionnaires se maintient telle quelle,
même si elle est perçue chaque jour comme
relevant du passé et avec toujours moins de
force.
Paru dans le
journal espagnol
El
Ideal
du 8.10.2008
Traduction : Edouard Mairlot
L’auteur est un des plus fameux théologiens
espagnols actuels. On le considère souvent comme
le « théologien de la libération espagnol ».
Jésuite, professeur tant à la Grégorienne de
Rome qu’en Espagne, il est l’auteur de 38 livres
et de nombreux articles. Pourchassé sans relâche
par la censure ecclésiastique, il décida en mai
2007, à l’âge de 78ans, de quitter les jésuites
pour pouvoir enfin s’exprimer librement.
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