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Cher Monseigneur Ouellet, « jamais deux sans trois »
Laurette Lepage

 

 

 

Québec, 22 juillet 2010.

 « Il n’est rien de vraiment humain
qui ne trouve écho dans leurs  coeurs ».
Constitution conciliaire :
L’Église dans le monde de ce temps. No1

Cher Monseigneur Ouellet,

« Jamais deux sans trois », nous dit le vieux dicton populaire.  Je vous écrivais une première lettre le 7 novembre 2007, puis une deuxième, le 3 janvier 2010.  Je risque de nouveau une troisième lettre, avant votre départ pour les hauts lieux de la Ville éternelle.  Je ne voudrais pas que celle-ci en soit une de récriminations ou de lamentations.  Je désire plutôt mais vous réitérer, une fois de plus, mon amour pour cette Église que je voudrais tant à l’image de son Maître-Serviteur. 

Votre passage à Québec n’a pas été de tout repos, je le sais, et peut-être ai-je été parmi les premiers à me mettre en travers de votre route...  Pardonnez-moi mes mots bousculants, ils n’ont jamais voulu vous blesser.  Et merci pour vos  deux visites à la Fraternité de l’Épi, où nous avons découvert en vous ce côté si fraternel. 

Je voudrais revenir sur ce qui fait à la fois mon tourment et mon espérance:  ce Concile Vatican II qui a fait basculer ma vie du côté des pauvres.   Mon tourment, c’est  qu’il semble avoir été oublié, ou mis en veilleuse, accusé d’avoir entraîné les déboires subséquents de l’Église. Mon espérance, c’est au contraire que les nouvelles pousses qu’il a suscitées se multiplient, croissent même hors de l’enclos, et elles semblent  indéracinables. 

J’avais 37 ans quand le Concile Vatican II est arrivé comme un « vent de Pentecôte ».  Ça sentait déjà le printemps.  Un retour à la source donnait le goût de l’eau vive. Une inspiration de fraîcheur évangélique soulevait un grand enthousiasme et des espoirs immenses. 

Ce « banquet de grâce et de fraternité » fut pour moi le terreau où ma foi s’est nourrie et a grandi.  Je me sens vraiment un rejeton du Concile.  Un grand souffle d’espérance avait alors traversé l’humanité.  Plutôt que de condamner, l’Église s’ouvrait aux joies et aux espoirs, aux tristesses et aux angoisses de notre monde, ce monde que Dieu aime. Tout, vraiment tout, devait trouver écho dans son cœur : la miséricorde avant la sévérité !  Un grand élan nous a projetés sur des chemins nouveaux.  Des mots  comme « peuple de Dieu, collégialité, dignité humaine, dialogue, liberté de conscience, ouverture au monde » flottaient dans l’air comme une brise légère. Ces mots, on ne les entend plus ou presque pas dans l’Église institutionnelle, mais ils résonnent encore tout au fond de nos consciences. 

J’ai maintenant 87 ans. Hélas, ce programme audacieux et prophétique a vite fait de s’essouffler. Après une période d’euphorie, la déception a pris le pas et la grande espérance s’est peu à peu estompée.  On a l’impression que les fenêtres grandes ouvertes par Vatican II se sont refermées une à une.  À nouveau, est revenue la tentation de retour en arrière et de repli au cœur de la forteresse bien gardée. 

La petite fleur semée par Jean XXIII, vivace mais encore fragile, est battue en brèche par les vents de la peur, des faux-pas, des interdits, des condamnations, de la résistance à la nouveauté.  Elle a  bien du mal à se frayer un chemin, mais elle tient bon et, dans la certitude qu’elle est née de l’Esprit, elle continue de se faufiler subtilement  dans le cœur et dans la vie de beaucoup de chrétiens.  Cette humble petite fleur, toujours cachée, continue de hanter nos rêves. 

Pendant des  années, j’ai vécu et travaillé sur le terrain blessé de l’Église.  Avec d’autres, au milieu des pauvres et des exclus de notre société, nous avons tâché  de mettre en pratique la Bonne Nouvelle de vie, de liberté et d’heureuse communion. Bonne Nouvelle de miséricorde, d’accueil, de pardon et de tendresse.  C’est à travers cette expérience au ras du sol que j’ai touché une Église vivante, une Église servante et pauvre, à l’image de Celui qui a dit :  « Je vous ai donné l’exemple afin que, comme j’ai fait, vous fassiez aussi » (Jn 13,15).  Cette Église, je la sens vivante aussi dans la multitude des réseaux de solidarité qui s’engagent pour un monde de justice et de fraternité.

Mgr Ouellet, vous aurez une place privilégiée pour susciter un nouvel élan à notre Église.  Nous implorons l’Esprit de reproduire en vous le modèle de notre Maître et qu’il vous envahisse de son « pouvoir-faiblesse » !  C’est le signe qui doit être donné au monde.  Ce monde aimé de Dieu avant ses faiblesses et ses péchés.  Il le faut, pour la crédibilité d’une Église à l’image de son fondateur !

Pour cela, nous implorons l’Esprit de mettre dans votre bouche les mots d’une  Bonne Nouvelle plus grande que les normes, les règlements et les dogmes; les mots d’un Évangile qui n’est pas une doctrine, mais une Personne, une Présence.  Le monde est en quête d’une expérience spirituelle qui ne se limite pas à des vérités à croire ou à une morale sexuelle, mais qui soit une profonde expérience de Dieu.

Nous implorons l’Esprit de vous rendre agissant pour faire rajeunir au plus tôt des cadres et des structures qui deviennent anachroniques et mortifères dans notre monde postmoderne en évolution galopante. Non pas la répétition mais le renouvellement !  « Voici je fais toutes choses nouvelles » (Ap 21,5).  À quoi bon s’accrocher à un illusoire « bon vieux temps » ? La nouveauté évangélique, c’est le défi de l’amour envers et contre tout ; il n’y en a pas d’autre !  Jésus parla de vin nouveau, d’alliance nouvelle, d’une nouvelle Jérusalem, de vie nouvelle, d’une terre nouvelle et de cieux nouveaux. La foi chrétienne est une aventure toujours pleine de fraîcheur et de découvertes où rien ne se fige et qui ne s'arrête pas.  L’Esprit-Saint  est un souffle qui renouvelle.

Nous implorons l’Esprit de vous rendre partie prenante des grands défis du monde d’aujourd’hui : la paix, la pauvreté, la justice.  La majorité de la population du monde se trouve du côté des exclus, tandis qu’une minorité accapare les richesses et les ressources.  En tant qu'Église, le sens de la justice demande que cet écart soit traité et dénoncé au nom de la dignité et du bien-être de l'humanité.   Ce monde qui vient de Dieu porte l’empreinte de son visage.  Il a une dignité, une bonté et une beauté indéniables, même lorsque le péché a défiguré son visage. Le message de «réconciliation de toutes choses dans le Christ » (2 Cor 5,19) est une vérité que notre monde brûle d’entendre.  Une Église réellement catholique propose le message de salut à tout le monde, sans exception, sans distinction, sans exclusion, rejetant toute discrimination pour motif de genre, de culture et de race. Tous sont invités à la table du banquet du Royaume de Dieu.  Le véritable appel du Concile est celui d’une  mission qui soit réellement catholique.   C’est lui qui a le mieux abordé les problèmes du monde actuel.   « Reconnaître les signes des temps », c’est la condition  sine qua non  pour que l’annonce du Royaume de Dieu à une société postmoderne soit crédible. 

Cher Monseigneur Ouellet, c’est de tout coeur que je vous souhaite de nous procurer par votre ministère des pasteurs à l’image de Celui qui a dit : « Mes brebis entendent ma voix et moi, je les connais et personne ne les arrachera de ma main » (Jn 10, 27).

Que l’appel si souvent répété : « N’ayez pas peur ! », vous inspire pour nous proposer la présence vivante du Christ ami de la vie, lui qui est venu non pour juger mais pour sauver ce qui était perdu.  Présence qui nous donne le souffle et nous accompagne sur nos chemins. 

Que le Ressuscité soit vraiment avec vous sur votre route !


Laurette Lepage

 

 

 

 

 

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