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Pourquoi eux et pas nous?
Joan Chittister, osb

 

 


Le 26 juin 2008, l'archevêque de Saint-Louis (USA), Mgr Edmund Burke, démettait la
sœur de la charité Louise Lears de toutes ses fonctions pastorales et lui interdisait l'accès aux sacrements dans son archidiocèse. Le motif: la sympathie de sœur Louise pour l'ordination des femmes et sa présence à l'ordination de deux femmes en novembre 2007.

Edmund Burke est cet archevêque qui, en 2004, affirmait publiquement qu'on devrait refuser l'eucharistie au candidat présidentiel démocrate John Kerry vu son vote en faveur de la légalisation de l'avortement. Il affirmait de même qu'on devrait la refuser à tous ceux qui auraient voté pour Kerry.

Le 27 juin 2008, l'archidiocèse de Saint-Louis annonçait la promotion de Mgr Burke au poste de Préfet de la Signature Apostolique. Pour John Allen, correspondant du National Catholic Reporter à Rome, la Signature Apostolique est plus ou moins la Cour Suprême de l'Église...

 

Le monde ecclésial a reçu cette semaine [13 juillet 2008] un bien sage conseil. Le pape, apprend-on, a mis les anglicans en garde contre les divisions que risquent d’entraîner leurs divergences sur l’homosexualité et l’ordination de femmes évêques, soulignant les dangers et la destruction associés à un schisme. Si, en cas de désaccord, il paraît plus simple de se retirer chacun dans son église, dans les faits les lignes de fracture ainsi tracées ne sont jamais nettes. À tout le moins, rompre laisse le problème entier et ouvre la porte à de nouvelles ruptures qui seront une façon de ne pas régler davantage les problèmes à venir. Car si on se libère d’un problème en lui tournant le dos, on fera de même pour ceux qui ne manqueront pas de surgir après lui. En fin de compte, la rupture initiale n’aura pas été une chirurgie donnant vie et personnalité distinctes à des corps étrangers, mais la première d’une série de fractures qui les pulvérise.

Si seulement l’Église catholique en arrivait à formuler une position aussi claire relativement à l’excommunication et aux interdits, causes de fractures qui créent des Églises dans l’Église, privent des fidèles de sacrements, les tiennent à l’écart des questions litigieuses en visant tantôt une personne, tantôt un diocèse entier. À l’occasion, nous avons su ménager la chèvre et le chou, notamment face aux adeptes du père Feeney ou de Mgr Lefebvre. Mais nous ne savons pas quoi faire avec les personnes qui osent soulever des questions portées par l’évolution des sociétés. Par exemple comment, dans une société pluraliste, un politicien ou un candidat à une charge politique peut-il vivre selon ses propres valeurs morales ? Ou encore comment conserver les anciens rites liturgiques alors qu’apparaissent des rites nouveaux, plus contemporains ?

Quoi qu’il en soit, l’arbitraire de l’excommunication importe plus qu’elle-même. On excommunie les femmes qui appuient l’ordination des femmes, mais non les généraux ou les aumôniers militaires favorables aux armes nucléaires. On excommunie les militants des groupes qui sont mal vus. Il fut un temps où les catholiques n’avaient pas le droit de fréquenter les YMCA ou les YWCA. Aujourd’hui, en certains endroits, l’appartenance à Call to Action est interdite. Mais on n’a pas excommunié les évêques et les prêtres qui se sont tus devant Hitler en Allemagne ou Augusto Pinochet au Chili, non plus que les gens qui ont travaillé au sein de leurs organisations.

En ce moment, nous sommes témoins du sort fait à Louise Lears, sœur de la charité, qui est privée des sacrements et des fonctions qu’elle exerçait dans l’archidiocèse de St. Louis, pour s’être montrée favorable à une redéfinition du rôle de la femme dans l’Église. Pourtant les religieuses ont toujours œuvré à la promotion des femmes dans l’Église et dans le monde, même lorsque la société tout entière refusait aux femmes l’instruction et surtout l’autonomie. Pendant ce temps les bourreaux ont poursuivi leur travail dans le secret des prisons, sans être excommuniés pour avoir exécuté des prisonniers. Quelle que soit notre position de principe sur la moralité de la peine capitale, sachant à quel point les erreurs judiciaires sont la norme, nous devrions à coup sûr la trouver répréhensible en pratique.

Autrement dit nous inclinons dangereusement à sévir contre les femmes qui discutent les fondements théologiques de la situation des femmes dans l’Église, plus qu’à combattre n’importe quelle tare sociale. Et ce n’est pas nouveau. Au 17e siècle on a excommunié Mary Ward, qui voulait fonder un ordre religieux féminin non cloîtré. Au milieu du 19e siècle, en Indiana, on a excommunié Mère Théodore Guérin, sœur de la Providence venue de France en mission, parce qu’elle ouvrait des écoles sans la permission de l’évêque; elle a été canonisée en 2006. En 1871, en Australie, Mary MacKillop a subi le même sort pour des raisons similaires, et elle a été béatifiée en 1995. Jeanne d’Arc a été excommuniée et envoyée au bûcher car elle refusait d’écouter la voix des prélats qui lui parlaient à l’oreille au nom de l’Église plutôt que la voix de Dieu qu’elle entendait dans son cœur. Or on n’excommunie pas les prêtres pédophiles qui assaillent les enfants ni les dictateurs militaires qui utilisent le génocide ou le nettoyage ethnique pour soumettre les autres peuples et le massacre pour dominer le leur. Non, ceux que l’Église excommunie, ce sont les gens qui la contestent, elle, dans ses agissements.

L’affaire Lears va faire couler beaucoup d’encre — et c’est heureux — tant que nous réfléchirons pour en approfondir le sens et comprendre la réaction de l’évêque.

La situation des femmes dans la religion est aujourd’hui une question débattue dans toutes les traditions, religions et parties du globe. Mais ce qui se passe à St. Louis, ce n’est pas une discussion, c’est une bataille en règle dans laquelle un prélat fait tonner les canons de l’excommunication. Est proscrit quiconque, non pas déroge au droit canon, mais ose entamer la discussion interdite. Est condamnée en tant que manque de foi et désobéissance une attitude que devrait cultiver tout chrétien soucieux de vivre dans l’espérance, la foi et l’ouverture à l’Esprit Saint, en tension entre le «pas encore» et le «déjà là».

Les bouleversements sociaux de notre époque ébranlent les réponses anciennes et beaucoup de gens ont l’impression de revenir aux temps de Galilée. Il est des situations où il est conseillé de ne pas penser — d’«obéir», dit-on par euphémisme — plutôt que de chercher la lumière dans le noir. La dernière fois que nous en avons été là, il est devenu péché mortel d’assister au mariage d’une personne aimée dans une église protestante. Nous avons fermé les yeux et fait la sourde oreille sur la situation des femmes battues tout en interdisant le divorce et le remariage. Nous avons déclaré que l’esclavage était la volonté de Dieu et fait d’une couleur de peau la couleur de l’intelligence, de l’ordination et de la pleine humanité. Notre Église a oublié de pleins passages d’Évangile et distribué à tout vent les condamnations pour hérésie.

Mais l’Écriture demeure et nous soutient. Une parabole de Jésus s’applique à ce que nous vivons. «Veux-tu donc que nous allions la ramasser ?», demandent les serviteurs au propriétaire lorsqu’il apparaît que «quelque ennemi» est venu semer de l’ivraie dans son champ. La réponse du Maître nous offre le temps de souffler, alors que les changements vont trop vite et qu’il nous faut réfléchir en profondeur : «Non, dit-il, vous risqueriez, en ramassant l’ivraie, d'arracher en même temps le blé.» Ainsi avons-nous arraché de grandes quantités de blé en excommuniant Martin Luther et les réformateurs, et des siècles d’efforts ne nous ont pas permis de réparer cette erreur. Est-ce bien le moment de la refaire ? N’avons-nous rien appris ? Sommes-nous prêts à la commettre sur le dos de cette religieuse dont le seul crime est d’avoir soulevé une question et dont les rares qualités suscitent une large estime ? Peut-être conviendrait-il de laisser le bon grain et l’ivraie «croître ensemble jusqu’à la moisson», en tout cas jusqu’à ce qu’il soit possible de les bien distinguer.

Benoît XVI a raison de presser les anglicans de s’asseoir ensemble pour régler leurs différends. Il a raison de rappeler que nous vivons dans une époque de recommencements. Il a raison aussi, et l’histoire le prouve, de placer les exigences de la communauté au-dessus de celles de la loi, laquelle est soumise aux aléas de la culture et du temps. À présent, il nous faut prendre son message au sérieux et nous asseoir pour suivre son conseil.

 


Translated with permission of the Author.
Originally a webcolumn at The National Catholic Reporter
For all of Sister Joan's publications: www.benetvision.org

 

 

 

 

 

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