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Qu’est-ce qui se passe, en ce moment, sur la
scène internationale? Assistons-nous à de vraies
révolutions arabes? Les télé-journaux en parlent
à profusion. Mais qu’en est-il au juste? Comment
interpréter ce phénomène? Les médias nous
parlent d’une révolte étudiante, d’une rébellion
des classes moyennes qui veulent se débarrasser
de leurs dictateurs et prendre le pouvoir, d’une
émeute des pauvres devant leur paupérisation et
le fait que les riches se remplissent les
poches, etc. Oui, c’est tout cela!
Cependant, il y a plus que cela, pour moi. Il y
a des clivages dans le tissu social des pays
islamiques. Oui, ces sociétés ont été façonnées
par la religion, la loi coranique et les
charias. Je ne parle pas, pour autant, de la
destruction de la religion islamique, mais
plutôt d’un retrait graduel de la religion de la
vie politique et sociale. Il n’y a plus de
frontières opaques entre les pays du monde et
également entre les pays arabes. Les populations
arabes ne sont pas dupes et se rendent compte
qu’il y a de plus en plus de différences entre
elles. En Tunisie, en Syrie, en Égypte, en
Arabie Saoudite, en Iran, au Yémen ou au Qatar,
on vit différemment les tensions sociales et la
religion islamique. Et que dire quand elles
regardent vers l’Occident?
Comme
Occidentaux, qu’est-ce qui nous différencie le
plus de cette culture islamique? Notre pratique
religieuse, notre foi, non. C’est le retrait du
religieux de notre espace public. Le monde
occidental s’est détaché de la religion. Ce
phénomène du retrait progressif du religieux
nous vient des Lumières du 18ème siècle où la
raison a sécularisé les valeurs chrétiennes. Les
valeurs chrétiennes sont devenues, ainsi, un
bien culturel, un bien commun, un bien
déconfessionnalisé. Bien sûr qu’il y eut des
critiques acerbes qui furent dirigées contre la
« religion », contre l’institution de l’Église
catholique, mais jamais contre les valeurs
chrétiennes. On peut même aller jusqu’à dire que
ce sont les valeurs chrétiennes qui ont libéré
la raison humaine. Elles ont inspiré les grandes
révolutions américaine et française. C’est
l’avènement des différentes démocraties.
Il me
semble que les révolutions arabes vont dans le
même sens. Il n’y a pas un rejet de masse de la
religion islamique, mais bien de la structure
islamique d’une société étouffante. J’espère que
ces révolutions arabes vont être menées par
d’authentiques croyants islamiques et que
celles-ci ne seront pas récupérées par des
groupes extrémistes. Ce qui est en train de
s’effriter présentement, ce sont les sociétés
traditionalistes, archaïques, refermées sur
elles-mêmes depuis plus de huit siècles
d’islamisation. Ce que je constate à cet égard,
c’est que les sociétés devenues démocratiques
n’ont plus besoin de la religion comme lien
social, citoyen ou national. Elles sont
déconfessionnalisées, c'est-à-dire laïques où
les religions ont droit de cité dans la sphère
privée.
Cette
soif de liberté et de démocratie des peuples est
devenue mondiale. Les populations, peu importe
leur culture, ne veulent plus de grand frère
(religieux) protecteur dictant leur conduite.
Elles ne veulent plus être dominées par un
pouvoir théocratique ou sacré, qui gérerait leur
vie privée, conjugale, familiale, sociale et
culturelle. Cela me semble confirmer les thèses
de Marcel Gauchet sur le retrait de la religion
dans son ouvrage publié en 1985, Le
désenchantement du monde et repris plus tard
dans un autre livre Un monde désenchanté.
Et dernièrement, en 2010, Benoît Vermander
constatait le même phénomène dans son livre
L’empire sans milieu, Essai sur la « sortie de
la religion » en Chine.
Le
constat que nous pouvons faire, devant cette
prise (crise) de conscience des peuples, est
qu’aucune religion n’échappera à ce phénomène.
On a appelé cela le phénomène de la
sécularisation, tantôt de la laïcisation, ou
encore de la modernité. De plus en plus, on sort
les religions de l’espace public pour les
reléguer à l’espace privé. Depuis la deuxième
guerre mondiale et l’avènement des Nations
Unies, l’espace public est celui de la raison
commune, des chartes de droits et libertés qui
régissent les lois civiles votées par
l’obtention d’une majorité de votes, qu’on
appelle la volonté démocratique d’un peuple.
Mais
quelle leçon pouvons-nous retenir pour le
christianisme de demain? Il y aura un
effondrement de la foi chrétienne si celle-ci se
limite à un système étouffant de pratiques, de
croyances et de rites religieux. Les chrétiens
et chrétiennes croyants et convaincus devront,
et souvent à regret, se libérer des autorités
religieuses pour conquérir une liberté de pensée
et de parole. L’Église catholique, comme
institution de pouvoir, deviendra minoritaire
dans un monde de plus en plus sécularisé en
Amérique Latine, en Afrique et en Asie.
Cependant quand je parle de l’Église, je ne
parle pas du christianisme. Le christianisme
s’est répandu en dehors de l’Église catholique.
On a qu’à penser aux valeurs de la révolution
française de « liberté, égalité et fraternité ».
Ce sont des valeurs chrétiennes. Elles sont
issues du christianisme, c'est-à-dire de
l’Évangile. Ces valeurs ont mûri en dehors de
l’Église où les autorités religieuses ne leur
avaient pas donné droit de cité. La liberté,
l’égalité, la fraternité, la solidarité, la
compassion, appelons-les comme on veut, sont des
idées chrétiennes, des valeurs évangéliques. En
réalité, c’est un christianisme hors religion
qui survivra. Ce sont ces valeurs républicaines
portées par le christianisme qui structureront
notre vivre ensemble dans les années à venir.
La
nouvelle évangélisation ne doit jamais devenir
une reconquête de l’espace public, mais la
promotion de ces valeurs démocratiques
(d’inspiration chrétienne) dans le monde
sécularisé. Ce sont des fruits que le
christianisme a porté hors de l’Église et
qu’elle n’a pas su s’approprier en temps et
lieu. Malheureusement, il y a encore trop de
droits humains bafoués dans l’Église catholique.
Par exemple, les chrétiens devraient pouvoir
participer aux nominations des principaux
ministres évêques et prêtres; avoir accès aux
ministères ecclésiaux qu’ils soient hommes
mariés ou femmes; être respectés en tout temps
dans leur liberté de conscience prévalant sur
toutes directives ecclésiales; que ceux et
celles, qui vivent de manière responsable
l'amour et la fidélité en couples de même sexe
ou divorcés-remariés, ne soient plus exclus de
la communion eucharistique, etc.?
Le défi
de l’heure pour le christianisme est la
déshumanisation qui règne un peu partout dans
les sociétés du monde. Les oligarchies
politiques, militaires et financières de droite
luttent de toutes leurs forces contre les États
socialistes qui prônent plus d’équité, plus de
justice, plus d’emplois, plus de fraternité,
plus d’engagement envers les pauvres, les
malades, les handicapés, les aînés et les
travailleurs. Comme chrétiens et chrétiennes
mettons tous nos efforts non pas à sauver
l’institution de l’Église, mais à faire vivre
ces valeurs évangéliques dans un monde
sécularisé où elles sont continuellement
menacées. Voilà le défi qui nous attend.
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