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Le printemps arabe est un défi pour la foi chrétienne
Marius Morin

 

 

 

Qu’est-ce qui se passe, en ce moment, sur la scène internationale? Assistons-nous à de vraies révolutions arabes? Les télé-journaux en parlent à profusion. Mais qu’en est-il au juste? Comment interpréter ce phénomène? Les médias nous parlent d’une révolte étudiante, d’une rébellion des classes moyennes qui veulent se débarrasser de leurs dictateurs et prendre le pouvoir, d’une émeute des pauvres devant leur paupérisation et le fait que les riches se remplissent les poches, etc. Oui, c’est tout cela!

Cependant, il y a plus que cela, pour moi. Il y a des clivages dans le tissu social des pays islamiques. Oui, ces sociétés ont été façonnées par la religion, la loi coranique et les charias. Je ne parle pas, pour autant, de la destruction de la religion islamique, mais plutôt d’un retrait graduel de la religion de la vie politique et sociale. Il n’y a plus de frontières opaques entre les pays du monde et également entre les pays arabes. Les populations arabes ne sont pas dupes et se rendent compte qu’il y a de plus en plus de différences entre elles. En Tunisie, en Syrie, en Égypte, en Arabie Saoudite, en Iran, au Yémen ou au Qatar, on vit différemment les tensions sociales et la religion islamique. Et que dire quand elles regardent vers l’Occident?

Comme Occidentaux, qu’est-ce qui nous différencie le plus de cette culture islamique? Notre pratique religieuse, notre foi, non. C’est le retrait du religieux de notre espace public. Le monde occidental s’est détaché de la religion. Ce phénomène du retrait progressif du religieux nous vient des Lumières du 18ème siècle où la raison a sécularisé les valeurs chrétiennes. Les valeurs chrétiennes sont devenues, ainsi, un bien culturel, un bien commun, un bien déconfessionnalisé. Bien sûr qu’il y eut des critiques acerbes qui furent dirigées contre la « religion », contre l’institution de l’Église catholique, mais jamais contre les valeurs chrétiennes. On peut même aller jusqu’à dire que ce sont les valeurs chrétiennes qui ont libéré la raison humaine. Elles ont inspiré les grandes révolutions américaine et française. C’est l’avènement des différentes démocraties.

Il me semble que les révolutions arabes vont dans le même sens. Il n’y a pas un rejet de masse de la religion islamique, mais bien de la structure islamique d’une société étouffante. J’espère que ces révolutions arabes vont être menées par d’authentiques croyants islamiques et que celles-ci ne seront pas récupérées par des groupes extrémistes. Ce qui est en train de s’effriter présentement, ce sont les sociétés traditionalistes, archaïques, refermées sur elles-mêmes depuis plus de huit siècles d’islamisation. Ce que je constate à cet égard,  c’est que les sociétés devenues démocratiques n’ont plus besoin de la religion comme lien social, citoyen ou national. Elles sont déconfessionnalisées, c'est-à-dire laïques où les religions ont droit de cité dans la sphère privée.

Cette soif de liberté et de démocratie des peuples est devenue mondiale. Les populations, peu importe leur culture, ne veulent plus de grand frère (religieux) protecteur dictant leur conduite. Elles ne veulent plus être dominées par un pouvoir théocratique ou sacré, qui gérerait leur vie privée, conjugale, familiale, sociale et culturelle. Cela me semble confirmer les thèses de Marcel Gauchet sur le retrait de la religion dans son ouvrage publié en 1985, Le désenchantement du monde et repris plus tard dans un autre livre Un monde désenchanté. Et dernièrement, en 2010, Benoît Vermander constatait le même phénomène dans son livre L’empire sans milieu, Essai sur la « sortie de la religion » en Chine.

Le constat que nous pouvons faire, devant cette prise (crise) de conscience des peuples, est qu’aucune religion n’échappera à ce phénomène. On a appelé cela le phénomène de la sécularisation, tantôt de la laïcisation, ou encore de la modernité. De plus en plus, on sort les religions de l’espace public  pour les reléguer à l’espace privé. Depuis la deuxième guerre mondiale et l’avènement des Nations Unies, l’espace public est celui de la raison commune, des chartes de droits et libertés qui régissent les lois civiles votées par l’obtention d’une majorité de votes, qu’on appelle la volonté démocratique d’un peuple.

Mais quelle leçon pouvons-nous retenir pour le christianisme de demain? Il y aura un effondrement de la foi chrétienne si celle-ci se limite à un système étouffant de pratiques, de croyances et de rites religieux. Les chrétiens et chrétiennes croyants et convaincus devront, et souvent à regret, se libérer des autorités religieuses pour conquérir une liberté de pensée et de parole. L’Église catholique, comme institution de pouvoir,  deviendra minoritaire dans un monde de plus en plus sécularisé en Amérique Latine, en Afrique et en Asie. 

Cependant quand je parle de l’Église, je ne parle pas du christianisme. Le christianisme s’est répandu en dehors de l’Église catholique. On a qu’à penser aux valeurs de la révolution française de « liberté, égalité et fraternité ». Ce sont des valeurs chrétiennes. Elles sont issues du christianisme, c'est-à-dire de l’Évangile. Ces valeurs ont mûri en dehors de l’Église où les autorités religieuses ne leur avaient pas donné droit de cité. La liberté, l’égalité, la fraternité, la solidarité, la compassion, appelons-les comme on veut, sont des idées chrétiennes, des valeurs évangéliques. En réalité, c’est un christianisme hors religion qui survivra. Ce sont ces valeurs républicaines portées par le christianisme qui structureront  notre vivre ensemble dans les années à venir.

La nouvelle évangélisation ne doit jamais devenir une reconquête de l’espace public, mais la promotion de ces valeurs démocratiques (d’inspiration chrétienne) dans le monde sécularisé. Ce sont des fruits que le christianisme a porté hors de l’Église et qu’elle n’a pas su s’approprier en temps et lieu. Malheureusement, il y a encore trop de droits humains bafoués dans l’Église catholique. Par exemple, les chrétiens devraient pouvoir participer aux nominations des principaux ministres évêques et prêtres; avoir accès aux ministères ecclésiaux qu’ils soient hommes mariés ou femmes; être respectés en tout temps dans leur liberté de conscience prévalant sur toutes directives ecclésiales; que ceux et celles, qui vivent de manière responsable l'amour et la fidélité  en couples de même sexe ou divorcés-remariés, ne soient plus exclus de la communion eucharistique, etc.

Le défi de l’heure pour le christianisme est la déshumanisation qui règne un peu partout dans les sociétés du monde. Les oligarchies politiques, militaires et financières de droite luttent de toutes leurs forces contre les États socialistes qui prônent plus d’équité, plus de justice, plus d’emplois, plus de fraternité, plus d’engagement envers les pauvres, les malades, les handicapés, les aînés et les travailleurs. Comme chrétiens et chrétiennes mettons tous nos efforts non pas à sauver l’institution de l’Église, mais à faire vivre ces valeurs évangéliques dans un monde sécularisé où elles sont continuellement menacées. Voilà le défi qui nous attend. 

 

 

 

 

 

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