|
Animateur
social, à la fois homme d'action et théologien
de haut niveau, à jamais solidaire des plus
démunis et des moins bien nantis, éveilleur de
consciences et prospecteur de sens, Guy
Paiement, jésuite, a quitté ce monde à Pâques
2010. Avec lui, un prophète s'en est
allé.
Lui qui a passé
sa vie à chercher des signes et à les
déchiffrer, et qui n'a cessé d'expliquer la
symbolique de la fête pascale, la plus
importante pour les chrétiens, c'est cette
journée-là qu'il a décidé de partir.
La soif de
justice sociale qui l'a habité toute sa vie a
conduit Guy Paiement à former des réseaux de
solidarité pour « donner des mains à
l'espérance », comme il le disait. Président et
surtout animateur des Journées sociales du
Québec, il était constamment à la recherche de
signes. Il y a quelques mois, il avait mis sur
pied la commission Emmaüs, qui avait regroupé
près de 150 personnes préoccupées par les
problèmes des temps présents. À cette occasion,
il avait écrit : « Plusieurs parmi nous sont
désabusés devant l'abandon des promesses du
concile Vatican II et la tendance de plusieurs
responsables à se réfugier dans le cénacle. La
chose n'est pas tellement différente de ce qui
se passe dans la société où, malgré les crises
qui la traversent, on semble se satisfaire des
solutions d'hier et s'étourdir dans le monde du
spectacle. »
Il ajoutait
pourtant, et c'était là l'expression de sa
volonté de saisir les messages de l'Esprit,
qu'il se préparait quelque chose de neuf et que
ce quelque chose affleurait dans plusieurs de
nos efforts. Il disait aussi que « la foi devait
avoir de la terre après les pieds ». Autrement
dit, pour Guy Paiement, avoir la foi exigeait
qu'on passe à l'action, qu'on agisse.
Préoccupé par
les problèmes de la faim, il avait présidé il y
a une quinzaine d'années la Table de
concertation sur la faim et le développement
social de Montréal, où il avait réussi à faire
travailler ensemble organismes communautaires et
représentants municipaux et gouvernementaux.
Animateur au Centre Saint-Pierre, Guy Paiement a
ouvert la conscience de centaines de personnes
aux problèmes causés par l'absence de justice
sociale. Pour démystifier l'économie, il a
publié en 1997 L'Économie et son arrière-pays.
Il y a quelques
jours, Guy Paiement avait regardé avec beaucoup
d'émotion la vidéo des funérailles de Pierre
Falardeau. En septembre dernier, il avait
accepté avec joie de présider les funérailles du
cinéaste. Même affaibli par la maladie, le verbe
de Guy Paiement avait retenti dans l'église
Saint-Jean-Baptiste. Rarement une parole
a-t-elle porté comme celle-là auprès des quelque
2000 personnes présentes. Il faut avoir entendu
les applaudissements qui ont marqué cette
célébration pour comprendre à quel point Guy
Paiement avait su trouver les mots justes pour
être en phase avec ces hommes et ces femmes de
tous horizons venus témoigner de leur solidarité
envers le cinéaste.
D'entrée de jeu,
Guy Paiement avait donné le ton en rappelant que
Falardeau, comme Jean le baptiste, fustigeait
les autorités qui bloquaient le changement vers
un monde plus juste. Il avait choisi l'évangile
de Luc où Jésus tombe à bras raccourcis sur les
pharisiens et les scribes : « Malheur à vous,
hypocrites qui laissez de côté la justice et
l'amour de Dieu. Vous aussi, légistes, qui
chargez les hommes de fardeaux accablants. » Il
avait rappelé que cette charge contre le pouvoir
en place avait mené Jésus à sa perte.
Le célébrant,
sous les applaudissements de la foule, avait
ajouté qu'on ne pourrait pas faire taire la voix
de celles et ceux qui dérangent les riches et
les puissants « pour que tous aient accès à la
table et soient traités dignement, pour que les
richesses, les savoirs et les pouvoirs soient
redistribués autrement ».
Après la
cérémonie, j'ai vu des dizaines de personnes lui
serrer la main et lui dire à peu près ceci :
« S'ils étaient tous comme vous, on serait
encore là! » Il avait su toucher l'âme de ces
gens et traduire avec clarté les sentiments qui
les habitaient. « Je n'ai pas besoin de
canoniser ici Pierre Falardeau », avait-il dit.
« Mais je sais qu'il a voulu faire sien le
destin de tout un peuple, un peuple dépossédé
par les puissants et les intrigants. À ce titre,
il mérite plus que notre admiration. Il s'est
tenu debout et nous invite à faire de même. Il
est une voix qui amène les enfants de demain à
nous regarder dans les yeux et à nous demander:
quel bonheur êtes-vous en train de nous
préparer? Quelle société, quel environnement,
quel vouloir-vivre ensemble allez-vous nous
laisser? Qu'il en soit chaleureusement remercié.
Car le neuf dont nous avons besoin se trouve
dans cette direction. »
Avec hier Pierre
Falardeau et Pierre Vadeboncoeur, et Guy
Paiement aujourd'hui, le Québec est en deuil
d'hommes phares qui, chacun à leur manière, ont
dit les espoirs, ont porté les projets et ont
ouvert les yeux de ce peuple constamment à la
recherche de ses repères. Un peuple qui décidera
un jour de «se remettre debout», comme ils l'ont
souhaité.
Longueuil, 7
avril 2010
[
RETOUR ]
|