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L’« Appel à la désobéissance » lancé le 19 juin
de cette année par un groupe de prêtres
autrichiens et qui, en quelques semaines, a
recueilli plus de 300 signatures, cet appel n’a
pas fini de provoquer des remous, suscitant
adhésions et condamnations. Celles-ci ne
viennent pas forcément des autorités
ecclésiastiques. Le cardinal Christoph Schönborn,
O.P., l’archevêque de Vienne, tout en étant
soucieux d’éviter des divisions dans son Église,
a eu comme première réaction de dialoguer avec
les prêtres en question. Il est suffisamment
lucide pour savoir que les sept points contenus
dans l’ « Appel à la désobéissance » rejoignent
les convictions – et, pour certains d’entre eux,
la pratique – de nombreux prêtres, et pas
seulement en Autriche.
Rappelons-les en bref : 1) À chaque célébration,
prier pour la réforme de l’Église ; 2) ne plus
refuser l’eucharistie aux croyants de bonne
volonté, qu’ils soient divorcés remariés ou
qu’ils appartiennent à d’autres églises
chrétiennes ; 3) réduire le nombre des
célébrations présidées par des prêtres
parachutés dans des communautés qu’ils ne
connaissent pas ; 4) appeler « Célébration
eucharistique sans prêtre » les célébrations de
la Parole avec distribution de la communion; 5)
ne plus tenir compte de l’interdiction de
prêcher faite aux laïcs formés et aux
professeures de religion (Religionslehrerinnen) ;
6) revoir l’image du prêtre, pour que chaque
paroisse ait un responsable, homme ou femme,
marié ou non, à temps plein ou non ; 7)
s’exprimer publiquement en faveur de
l’ordination à la prêtrise de femmes et d’hommes
mariés. Pour les « acteurs de terrain », ces
sept points n’ont rien de surprenant. Si les
titres de la presse parlent d’un « vent de
rébellion », les commentaires soulignent qu’ils
jouissent d’un « large soutien dans l’opinion »
– en tout cas dans nos pays. Un commentaire sur
Facebook : « On attend les prêtres belges. Il
est temps. Nous vous suivrons ».
L’initiateur du mouvement, Helmut Schüller, est
un ancien vicaire général de Schönborn et curé
d’une des paroisses de Vienne. Il s’est expliqué
sur ce qui a motivé cet appel public à
l’insubordination. Le préambule de l’ Appel est
clair sur ce point : « Le refus de Rome
d’adopter des réformes depuis longtemps
nécessaires et l’inaction des évêques ne
permettent pas seulement, mais exigent que nous
suivions notre conscience et que nous agissions
de manière autonome ». On peut comprendre que,
pour un nombre croissant de prêtres, il devenait
impératif, en conscience, non seulement
d’adopter des pratiques en rupture avec la
discipline officielle, mais de les afficher, de
façon à amener, si possible la hiérarchie
catholique à accepter officiellement des
changements déjà largement entrés dans les
faits. En effet, sur le terrain concret de la
pastorale, l’application sans discernement des
règles en vigueur peut en certains cas blesser
gravement des personnes et des communautés et
les éloigner de la communion ecclésiale.
Peu de commentateurs ont pris la peine de
s’interroger sur l’opportunité d’une telle
initiative et sa légitimité en perspective
chrétienne. Pour l’opportunité, on peut juger
que dans l’actuelle tendance au recentrage qui
domine au Vatican, il est salubre de se rappeler
que l’Esprit souffle où il veut et pas
seulement sur les membres de l’appareil
ecclésiastique. Et donc, de ne pas
automatiquement considérer l’initiative comme
« l’œuvre du démon ». Quand la société et la
culture changent, leur évolution impose des
ajustements pour que l’Eglise puisse continuer à
exercer sa mission. Mais l’initiative des
innovations requises provient rarement des
autorités en place. D’une manière générale, dans
les sociétés en changement rapide comme sont les
nôtres, le droit est en retard sur la réalité
des faits. Les modifications du droit sont
généralement précédées par l’introduction
progressive de « coutumes contraires au droit ».
Ces « transgressions » s’introduisent à la
faveur d’une tolérance tacite des autorités,
même si celles-ci, périodiquement, jugent
nécessaire de rappeler les règles. Jusqu’au jour
où il devient impératif de les modifier. Jusque
là, « faites-le, mais ne me demandez pas ma
bénédiction ». Dans le meilleur des cas, la
tolérance tacite prend la forme d’un feu vert
assorti de limites : « D’accord, à titre
d’expérience ».
Et la légitimité ? Les auteurs de l’Appel
invoquent un devoir de conscience. En pratique,
pas mal de « chrétiens engagés » se trouvent sur
des terrains où de telles transgressions
s’imposent. Ils ne disposent pas toujours des
repères pour s’y avancer paisiblement. Peut-être
est-il bon de rappeler qu’il existe en la
matière une série de critères généralement
admis. Je les évoque rapidement : 1) la
reconnaissance d’un état de besoin qui n’est pas
le fait d’un individu, mais d’une communauté ;
2) la volonté d’être fidèle à l’Esprit, ce qui
se traduit en pratique par la disponibilité à
adopter des solutions meilleures ; 3) le souci
de rester cohérent avec le projet initial ; 4)
enfin, la volonté de sauvegarder la communion,
quitte à accepter de passer par une phase
conflictuelle.
On imagine bien que, dans la pratique, de tels
choix de transgression n’excluent pas la prise
de risques. Y compris celui de l’échec. En un
temps où l’avenir du christianisme à
l’occidentale est plein d’obscurités, la prise
de risque est nécessaire. C’est là qu’intervient
le critère finalement décisif : la « réception »
ou non-réception de l’innovation qui transgresse
les règles en vigueur – ce qui demande parfois
du temps. Sur ce point, nous ne pouvons que
faire confiance à la sagesse de ceux et celles
qui nous suivront et « recevront », ou non, nos
essais plus ou moins tâtonnants.
PAVÉS
(Cet article a été publié en version courte dans
La Libre Belgique du 16 novembre 2011)
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