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Dans le cadre de l’année « Montréal capitale mondiale du
livre », se sont déroulés trois événements
organisés par le groupe Au carrefour des religions
dont le Réseau Culture et Foi fait partie. Le
jeudi 5 mai 2005 avait lieu un récital-concert
présenté par les Poètes de l’Amérique française :
« Nulle part ailleurs. Les voix du sacré. » Le 19
du même mois se tenait au Relais Mont-Royal une
conférence-débat animée par Achill Peelman sur son
dernier ouvrage : L’Esprit est amérindien.
Finalement, le samedi 19 novembre, s’est tenu une
table ronde sur le thème : « Les religions du
Livre : un juif, un chrétien et un musulman
dialoguent. » C’est ce dernier événement
qui nous retiendra ici.
D’entrée de jeu, Victor Goldbloom rappelle que la
communauté juive a toujours attaché une grande
importance aux livres. C’est pourquoi, l’incendie
de bibliothèques qui a parsemé le cours de son
histoire a toujours constitué pour elle une perte
inestimable. Car les livres, et le Livre en
particulier, l’ont aidé à préserver son patrimoine
spirituel et intellectuel, à actualiser sa riche
tradition religieuse par le dialogue avec la
culture émergente et à établir les fondements de
sa propre évolution. Perçu comme un
enrichissement, l’échange interculturel fait
partie de la culture juive.
C’est dans cet
esprit que certains membres de la communauté
juive, au Canada et au Québec, ont voulu
participer depuis une quarantaine d’années au
dialogue interreligieux. Judéo-chrétien à
l’origine, il inclut désormais des représentants
du monde musulman. S’agit-il d’une révolution ?
Oui sans doute, si l’on considère l’absence de
contacts entre groupes religieux minoritaires et
majorité catholique, et les préjugés découlant de
semblables situations hier comme aujourd’hui; oui
surtout, si l’on considère le fait que des groupes
juifs et chrétiens d’ici ont tenu à souligner le
40e anniversaire de l’adoption du
document Nostra Aetate par le Concile Vatican II.
Jean Mouttapa préfère pour sa part souligner l’insuffisance de la pensée
chrétienne sur le dialogue interreligieux dans ce
même document. Une ambiguïté subsiste dans les
principes invoqués pour le justifier : s’agit-il
d’un dialogue exclusif du type Hors de
l’Église, point de salut (saint Cyprien, IIIe
siècle) dont le sens contextuel vise les
hérétiques des premiers siècles invités à
réintégrer l’Église? et qui, par la suite, devait
justifier la pratique des conversions forcées des
païens et des juifs, et orienter dans ce sens
l’activité missionnaire de l’Église catholique à
l’époque coloniale.
Ou bien d’un
dialogue inclusif comme dans la théologie
des pierres d’attente qui tend à montrer la
présence chez tout être humain des semences de
l’Esprit (logos spermaticos selon l’expression de
Clément d’Alexandrie) qui ne viennent à maturité
que dans la religion chrétienne. L’autre dans ce
contexte n’est pas autre, mais un même que soi.
Exclusif ou
inclusif, le dialogue interreligieux comporte
alors une visée missionnaire qui en sape les
fondements. Il est impossible dans ce contexte de
penser l’Islam autrement que comme une hérésie,
comme ce fut le cas dans les trois premiers
siècles de son existence. Pour le monde chrétien
d’alors, l’islam demeurait un scandale.
Abandonnant toute visée impérialiste, le
catholicisme doit dorénavant chercher à voir
l’autre tel qu’il est, dans sa richesse
spirituelle propre, et non à travers un filtre
idéologique ou dogmatique.
Touhami Rachid Raffa
salue chez les croyants de divers horizons
religieux la tendance à retourner au texte, à la
spiritualité qui en émane. Ainsi, on verra que
dans le Coran, juifs et chrétiens, loin d’être
qualifiés de mécréants, sont appelés au même titre
que les musulmans : les gens du livre. Car l’islam
n’est pas pour le Prophète une religion nouvelle,
mais l’héritière du judaïsme et du christianisme.
Pourquoi
dialoguer? Parce qu’à l’uniformité, Dieu a préféré
la diversité, et qu’à ses yeux, elle représente
une véritable bénédiction. Elle permet le
dialogue, comme Mohammed l’a fait en recevant
l’évêque chrétien, originaire d’Abyssinie, venu le
confronter. Le désir du prophète était de fonder
un dialogue. Cet espoir n’a pas été valorisé par
la tradition, mais perverti pour des motifs
politiques. L’interprétation fautive perdure chez
les groupes intégristes et guerriers peu portés au
dialogue, pourtant pratiqué par le sultan recevant
François d’Assise pour un échange de quelques
jours. L’écrivain Amin Malouf souligne bien la
raison d’un tel aveuglement, lorsqu’il écrit :
« Ce qui nous unit présentement est plus important
que ce qui nous unit à nos ancêtres. »
Lors de la période d’échange qui a suivi ces courts exposés,
deux points seront mis en valeur. Tout d’abord,
que le dialogue interreligieux, basé sur l’amitié,
doit éviter l’écueil de la conversion aussi bien
que celui du syncrétisme. Ensuite, qu’il faut
apprendre à dépasser l’histoire selon Victor
Goldbloom. Pour Touhami Rachid Raffa, il est
essentiel de la revisiter pour assainir son propre
patrimoine religieux, reconnaître ses torts, comme
l’Église catholique l’a fait à l’égard des juifs,
et aller de l’avant. À l’intégrisme musulman
succédera bien un jour un islam respectueux de la
laïcité.
À l’encontre des traditions vécues en vase clos, ce genre de
rencontre suscite un intérêt nouveau pour l’autre,
c'est-à-dire les croyants, Églises et communautés
longtemps ignorés, voire méprisés. Des horizons
nouveaux s’ouvrent pour tous les croyants. On ne
peut alors espérer qu’une chose : que des
initiatives aussi nécessaires se poursuivent. Car
le dialogue représente sans contredit l’avenir des
religions et de la pensée croyante. Cette table
ronde en a fait la démonstration.
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