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Le 30 mai 2011
Cher Monseigneur,
Le Réseau Culture et Foi
tient à vous féliciter d’avoir pris la défense
de l’organisation catholique Développement et
Paix qui, au cours des dernières semaines, a
été bien malmenée par plusieurs évêques. Nous ne
voulons pas sous-estimer l’importance de votre
déclaration courageuse, mais une déclaration par
le président de la C.E.C.C., Mgr Pierre
Morissette, aurait eu plus d’impact. Nous avions
d’ailleurs adressé une lettre à celui-ci, mais
sa réponse nous a fort déçus. Il nous apprend
que Mgr Prendergast, de concert avec (?) le
directeur général de
Développement et Paix, M. Michael
Casey, a annulé les conférences du P. Arriaga
«pour éviter que la controverse ne détourne
l’attention du programme du Carême de partage».
Une telle raison ne s’invente pas. Au lieu de
contredire Mgr Prendergast ou de le blâmer pour
son geste irresponsable, Mgr Morissette nous
demande presque de le féliciter pour son geste
courageux qui a sauvé Développement et Paix
du désastre! Est-ce qu’on nous prend pour des
valises? A qui fera-t-on croire que l’archevêque
d’Ottawa a agi dans le meilleur intérêt de
Développement et Paix? C’est plutôt lui qui
a suscité la controverse en annulant les
conférences du P. Arriaga. Et, en droit, on ne
peut invoquer, pour sa défense, sa propre
turpitude.
A cette première surprise,
votre collègue, Mgr Martin Currie, archevêque de
Saint-Jean à Terre-Neuve, allait en ajouter une
autre. Cet homme a été, avec vous, membre du
Comité qui est allé au Mexique pour y vérifier
les allégations voulant que l’organisme
catholique canadien Développement et Paix
avait appuyé des groupes pro-avortement. Il
aurait donc dû être également l’auteur du
rapport que vous avez rédigé avec
Mgr Mario Paquette, à votre retour du
Mexique., mais il a n’a pu participer à sa
rédaction. Ce rapport lui a sans doute été
soumis pour qu’il l’approuve et le signe (ou le
fasse modifier s’il n’était pas d’accord avec
les deux personnes qui l’ont rédigé). A notre
grand étonnement, il a plutôt déclaré que le
rapport avait été écrit par des membres du
personnel de Développement et Paix. Un
tel geste n’est pas de nature à accroître la
crédibilité des évêques dans cette affaire. Les
pauvres laïcs que nous sommes ont bien du mal à
s’y retrouver dans toutes les explications et
contradictions qui nous sont offertes. On est
ici dans le royaume des entourloupettes.
Néanmoins, selon ce que nos membres ont compris,
votre rapport exonérait Développement et Paix
tout en reconnaissant que certains partenaires
de l’organisme avaient pu commettre des
«imprudences».
Dans toute cette affaire,
nous déplorons qu’on accorde autant d’importance
à l’avortement, comme si l’opposition à
l’avortement était devenue la valeur centrale de
notre foi. Comprenez-nous bien, nous sommes
opposés à l’avortement, mais si tous les
engagements et les réalisations d’un organisme
comme Développement et Paix doivent être
jugés et évalués selon le degré d’opposition à
l’avortement jugé acceptable par nos évêques,
aussi bien fermer Développement et Paix
tout de suite «pour éviter que la controverse ne
détourne l’attention du programme du Carême de
partage».
Il nous semble pratiquement
impossible que Développement et Paix ait
pu appuyer des groupes pro-avortement. Est-ce
ignorance ou naïveté de notre part, mais nous ne
connaissons aucune personne ni aucune
organisation qui fait la promotion de
l’avortement. Ce que nous savons, c’est que des
personnes et de nombreux organismes militent en
faveur du droit à l’avortement pour les femmes.
Affirmer le droit à l’avortement pour les
femmes, ce n’est pas promouvoir l’avortement.
Quand une femme se fait avorter, nous sommes
certains qu’elle ne le fait pas avec joie. Elle
a plutôt le sentiment que les problèmes auxquels
elle fait face sont si importants qu’elle ne
voit pas d’autre solution que l’avortement. Pour
elle, c’est un échec qui la marquera pour toute
sa vie.
Ce qui nous étonne quand nous
rencontrons ou entendons des pourfendeurs de
l’avortement et des défenseurs du droit à la
vie, c’est que l’avortement est traité comme un
concept épouvantable et malfaisant situé loin de
personnes réelles et vivantes, et qu’on ne se
préoccupe guère des personnes humaines que sont
ces femmes dont les conditions de vie misérables
incluant parfois la violence les conduisent à
l’avortement comme seule solution possible. Nous
vous savons gré d’avoir dit que les femmes dont
on parle au Mexique vivent dans des conditions
inacceptables, et d’avoir ajouté que les
partenaires mexicains (de Développement et
Paix) rencontrés « avaient une grande
préoccupation pour prévenir l’avortement».
Si la Conférence des évêques
catholiques du Canada avait accordé un peu de
crédibilité au rapport de votre comité
d’enquête, Mgr Terrence Prendergast n’aurait pas
empêché le P. Luis Arriaga, s.j.,
de prononcer des conférences dans le
diocèse d’Ottawa. D’ailleurs, sur quoi Mgr
Prendergast a-t-il fondé sa décision?
Certainement pas sur les propos du P. Arriaga,
puisqu’il n’a donné aucune conférence dans le
diocèse d’Ottawa. Alors, sur une dénonciation
peut-être de quelqu’un qui a rapporté à son
évêque des propos qu’il avait entendus nous ne
savons où? On s’en est donc remis au témoignage
d’une personne qui avait vu quelqu’un qui avait
aperçu un ours. Est-ce une nouvelle forme de
gouvernance adoptée par les évêques canadiens?
Un prêtre jésuite qui dirige
un Centre mexicain
pour la défense des droits humains (PRODH)
est-il à ce point dangereux qu’il pourrait
corrompre un auditoire de catholiques adultes?
A-t-on vraiment craint qu’il fasse ici la
promotion de l’avortement? Votre Comité
n’est pas seul à le défendre. Les supérieurs
provinciaux des jésuites du Canada français, du
Canada anglais et du Mexique viennent de
déclarer conjointement qu’ils appuient
«l’intégrité du travail» réalisé par le Centre
Miguel Pro (Centre ProDH) et de son directeur,
le P. Luis Arriaga, jésuite. Pour eux, ce centre
mexicain est «porteur de l’enseignement social
de l’Église catholique». Nous espérons que nos
évêques prendront bonne note de ce message
d’appui.
Il ne suffit pas, pour
prévenir l’avortement, d’organiser des marches
ou des ralliements pro-vie et de planter partout
des bannières pro-vie. La promotion de la
dignité, de l’égalité et du respect des
personnes de même que l’engagement des chrétiens
pour la justice sociale font aussi partie
intégrante de l’enseignement de l’Église que le
respect de la vie humaine.
Jusqu’’à preuve du contraire, nous avons
l’impression que des évêques canadiens veulent
tuer Développement et Paix. C’est du
moins l’impression qu’ils donnent quand ils
multiplient les obstacles sur la voie de cet
organisme. Les mesures annoncées récemment en
sont une bonne illustration.
D’une part, on oblige l’organisme à rompre ses
liens avec le Centre mexicain pour la défense
des droits humains, malgré les éloges qu’en font
les supérieurs de trois provinces jésuites. Ce
Centre est-il à ce point impur et indigne que
Développement et Paix ne peut plus en aucune
façon travailler avec lui? Est-ce pour faire
plaisir aux mouvements pro-vie qu’on a adopté
cette mesure? Avec toutes les conditions qu’on
impose à Développement et Paix pour que
l’organisme puisse poursuivre son travail,
celui-ci va bientôt manquer de partenaires.
Selon un beau mot de Péguy, «le plus infime des
pécheurs peut faire avorter une espérance de
Dieu».
D’autre part, les évêques canadiens exigent de
Développement et Paix qu’on demande aux
évêques locaux du Sud de conseiller
Développement et Paix sur ses projets dans
leur diocèse. C’est non seulement un droit pour
l’évêque du lieu d’être consulté, nous dit-on,
mais c’est aussi une question de courtoisie.
Pour nous, c’est non seulement un excès de
bureaucratie, mais un excès de cléricalisme.
Veut-on obliger Développement et Paix à
se limiter à des projets concernant la doctrine
de l’Église catholique? Dans les projets de
développement touchant le développement
d’infrastructures, de programmes d’agriculture,
d’alimentation ou de fourniture d’eau potable
pour des populations de pays en développement,
on se demande quel rôle les évêques peuvent
jouer là-dedans. Ce qui est plus important que
la courtoisie, c’est le souci de l’efficacité.
L’organisation Développement et
Paix devra-t-elle travailler seulement
avec des partenaires catholiques pour pouvoir
bénéficier de l’encadrement d’un évêque
catholique? Il est vrai que certains projets de
Développement et Paix ont été suscités
par l'Église catholique et jouissent de son
appui. Par ailleurs, il est évident pour nous
que d'autres ne pourraient naître ou survivre si
leur travail dépendait d'une décision de
l'évêque local. Enfin, les programmes d’entraide
de Développement et Paix ont-ils comme
objectif de servir et de promouvoir
l’enseignement de l’Église? Qui trop embrasse
mal étreint.
Nous déplorons vivement que, dans
l’ecclésiologie de nos évêques, on oublie le
peuple de Dieu et on mette tout en œuvre pour
que les évêques soient les seules personnes
autorisées à prendre des décisions, comme si nos
évêques étaient les seuls propriétaires de
l’Église. Nos évêques sont en train de nous
ramener à l’époque du premier concile du
Vatican. Il semble que les laïcs dans notre
Église doivent être mis en tutelle pour que
l’honneur de l’Église soit sauf. Les laïcs n’ont
pas seulement droit à la courtoisie de la part
de nos évêques, ils ont aussi des droits, ils
sont l’Église. Nous invitons nos évêques à
relire attentivement la constitution dogmatique
Lumen Gentium de Vatican II. Ils y
verront que l’Esprit n’habite pas et n’inspire
pas seulement les évêques, mais aussi les
pauvres fidèles que nous sommes. Le conseil
national est la plus haute instance
décisionnelle de Développement et Paix;
il est composé de membres bénévoles provenant de
chacune des provinces canadiennes, et de deux
représentants de la Conférence des évêques
catholiques du Canada , mais il semble avoir
bien peu d’autorité, car il est totalement
absent de tous les débats entourant l’organisme.
Le pouvoir semble exclusivement aux mains de la
Conférence des évêques catholiques du Canada et
du Comité permanent de quatre évêques qu’elle
nomme.
Nous nous demandons pourquoi,
dans le Comité permanent de Développement et
Paix, il n’y a que des évêques (au nombre de
quatre). Il doit sûrement exister des laïcs
compétents qui pourraient aider les évêques et
leur apporter un éclairage différent, en tout
cas moins ecclésiastique, qui leur serait fort
utile. Ce serait, à notre avis, bénéfique pour
un organisme confessionnel de solidarité
internationale qui compte quelque 12 000 membres
au Canada et reçoit l’appui de dizaines de
milliers de donateurs qui lui permettent de
soutenir quelque 200 groupes partenaires dans
une trentaine de pays. Certains de ces projets
ont été suscités par l'Église catholique et
jouissent de son appui. Mais d'autres ne
pourraient naître ou survivre si leur travail
dépendait d'une décision de l'évêque local.
En conclusion, les évêques
d’aujourd’hui ne doivent pas oublier que leurs
prédécesseurs, lorsqu’ils ont créé
Développement et Paix
en 1967, dans la foulée
du concile Vatican II, l’ont fait pour lutter
contre la pauvreté et les injustices sociales en
partenariat avec des organisations populaires
reconnues des pays du sud, et que son objectif a
toujours été de s’attaquer aux causes
structurelles de l’appauvrissement plutôt que
d’éponger indéfiniment les conséquences
désastreuses des exclusions économiques et
sociales.
Nous nous
sentons personnellement attaqués et méprisés,
comme laïcs, lorsque nos évêques s’en prennent à
un organisme qu’ils ont eux-mêmes créé et confié
à un groupe de laïcs, et qu’ils demandent aux
catholiques canadiens de soutenir de leurs
deniers.
Notre
franchise vous déplaira peut-être, mais nous
tenions à vous dire que nous vous encourageons à
tout faire pour sauver de la mort
Développement et Paix, et nous vous assurons
de notre appui le plus complet.
Veuillez
agréer, cher Monseigneur Lapierre, l’expression
de nos sentiments distingués.
Réjean Plamondon
pour le Réseau Culture et Foi
C.C. :
Mgr Pierre
Morissette, évêque de Saint-Jérôme, président de
la C.E.C.C. ;
Mgr Terrence
Prendergast, archevêque d’Ottawa ;
Mgr Martin W. Currie,
archevêque de St. John’s ;
Mgr Claude
Champagne, représentant de la C.E.C.C. au
Conseil national de Développement et Paix ;
Mgr Richard
Grecco, représentant de la CECC au Conseil
national de Développement et Paix ;
M. Michaël
Casey, directeur général de Développement et
Paix.
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