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Taizé : Frère Roger se serait-il converti ?
Jérôme Anciberro

 

Les faits

Un article du Monde daté du 6 septembre évoquant la possible « conversion » au catholicisme de Roger Schütz, fondateur protestant de la communauté de Taizé, assassiné le 16 août 2005, a suscité une certaine émotion dans les milieux œcuméniques. La question, ancienne, de la véritable confession professée par frère Roger avait à nouveau été soulevée après que ce dernier eut reçu la communion des mains du cardinal Ratzinger lors des funérailles de Jean-Paul II le 8 avril 2005. Plusieurs interventions officielles, dont celles de Gérard Daucourt, évêque de Nanterre, et de la communauté de Taizé, sont venues depuis alimenter un débat dont l’enjeu demeure quelque peu obscur.

L’analyse

« J’ai trouvé ma propre identité de chrétien en réconciliant en moi-même la foi de mes origines avec le mystère de la foi catholique, sans rupture de communion avec quiconque. » Cette déclaration de frère Roger, faite en 1980 à Rome à l’occasion d’une rencontre européenne de jeunes, donne une indication de la manière dont le fondateur de Taizé pouvait vivre son engagement œcuménique. Dans un contexte religieux de plus en plus marqué par les revendications identitaires, il est finalement peu étonnant qu’une telle posture continue de poser question. « Ceux qui veulent à tout prix que les confessions chrétiennes trouvent chacune leur identité en s’opposant à l’autre ne peuvent bien sûr pas saisir le cheminement de frère Roger. Il était un homme de communion, et c’est peut-être cela qui pour certains est difficile à comprendre », peut-on lire dans un communiqué de la communauté de Taizé du 6 septembre. Pour Gérard Daucourt, évêque de Nanterre et membre du Conseil pontifical pour la promotion et l’unité des chrétiens, qui, lui aussi, insiste sur la singularité du cheminement spirituel de frère Roger, Le Monde serait allé un peu vite en besogne en parlant de « conversion », celle-ci impliquant un « document écrit et signé » qui, semble-t-il, n’existe pas pour le cas de frère Roger. L’évêque de Nanterre précise par ailleurs que « le droit de l’Église catholique confère à chaque évêque la responsabilité d’accueillir à l’Eucharistie, régulièrement ou exceptionnellement, un nouveau baptisé ou un baptisé venant d’une autre Église ». Dans un autre communiqué, le pasteur Gill Daudé, responsable du service des relations œcuméniques de la Fédération protestante de France, rappelle que frère Roger « était entré dans une démarche post-confessionnelle ou, pour le dire exactement, de dépassement (des) clivages confessionnels », clivages que les institutions religieuses ont naturellement tendance à maintenir.

Prophétique

Deux thèses s’affrontent donc. La première consiste à dire que frère Roger, sans renier la foi protestante, avait apparemment réussi à convaincre les autorités catholiques de l’importance de sa démarche jusqu’à pouvoir recevoir officiellement la communion de la main même des défenseurs a priori les plus rigoureux de la doctrine catholique, par exemple le cardinal Ratzinger, qui, d’ailleurs, pourrait parfaitement, s’il le souhaitait, lever aujourd’hui l’ambiguïté. Cette thèse serait finalement assez rassurante quant aux capacités de l’Église catholique à laisser une place aux initiatives « prophétiques ». La deuxième thèse, celle de la conversion cachée de frère Roger dans le souci de ne pas effaroucher le mouvement œcuménique, est peut-être plus satisfaisante pour les esprits attachés au formalisme des classifications confessionnelles. On peut ainsi noter que le fameux article du Monde ne fait que reprendre un « scoop » diffusé dans Aletheia, une petite lettre d’informations religieuses qui rapporte parfois des faits intéressants mais tient un positionnement traditionaliste pour le moins marqué. Son auteur, Yves Chiron, collaborateur du quotidien d’extrême droite Présent, est d’ailleurs plus connu pour ses livres sur Charles Maurras ou les apparitions de la Vierge que pour son expertise dans l’œcuménisme.

La démarche de frère Roger, en raison de son originalité et du rayonnement qu’elle a eu auprès des communautés chrétiennes, ne peut assurément laisser les croyants indifférents, quelles que soient leurs sensibilités. En aplatir le sens en n’en retenant que l’aspect d’un supposé cheminement vers la conversion, formelle ou pas, serait un choix lourd de conséquences pour les Églises chrétiennes.

 

Témoignage chrétien, no 3218, 14 septembre 2006

 

 

 

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