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Les
sept dernières années, le Jésuite Thomas J.
Reese a été le rédacteur en chef d’America,
un périodique de grande qualité du monde
catholique. Il vient de démissionner de son
poste à la demande de sa congrégation et à la
suite de fortes pressions de destitution venant de
la Congrégation pour la doctrine
de la foi (CDF).
La
démission du Père Reese est la conséquence de cinq
années d’échanges serrés,
pleines de tensions
entre la CDF alors dirigée par le cardinal
Ratzinger, maintenant Pape Benoît XVI, les
Jésuites et le Père Reese, selon des sources
proches de la revue America qui ont exigé
l’anonymat.
Le
6 mai dernier, la revue a publié un communiqué
indiquant que le Père Drew Christiansen en était
le nouveau rédacteur, sans mentionner le limogeage
du Père Reese.
C’est à son retour de Rome, après la tenue du
Conclave, que le Père Reese fut informé par sa
congrégation que son débat menait à une impasse.
La
démission du Père Reese a suscité un éventail de
réactions : le mouvement conservateur a appuyé la
décision du Vatican alors que la tendance modérée
et libérale a exprimé sa déception. La revue
Commonweal, dans son édition du 10 mai a
critiqué vertement la décision du Vatican.
Voici ce qu’écrit cette revue dédiée aux affaires
publiques, à la religion, à la littérature et aux
arts : « Il y a déjà 40 ans se tenait le Concile
Vatican II qui a créé un vent de libération chez
les laïques et d’engagement envers les très
grandes ressources intellectuelles de l’Église;
c’est donc inexcusable que la CDF impose le
baillon à une revue qui a toujours démontré du
respect envers la tradition catholique. Alors que
nos élites dans l’Église sont déjà tellement
polarisées, le congédiement de Reese va non
seulement encourager les personnes anxieuses
d’éliminer les réformateurs mais aussi faire en
sorte que ces derniers ne puissent plus faire
entendre leur voix, leur critiques constructives,
auprès de ceux qui ont le plus besoin de
l’entendre. »
Commonweal
poursuit : « Ceux qui exigent que des règles
strictes soient imposées à ceux qui expriment
leurs idées sur l’Église pensent que les
interrogations au sujet de la doctrine de l’Église
font scandale, créent de la confusion et mêlent
les <simples
croyants>. Ce qui
scandalise les croyants c’est davantage l’exercice
arbitraire et centralisateur de l’autorité
ecclésiale. Le vrai scandale c’est bien ce que la
CDF a fait à Reese et à la revue America. Y
aura-t-il un seul évêque pour s’opposer
publiquement à ce congédiement? Cela aussi est
scandaleux. »
Un
fonctionnaire du Vatican contacté pour obtenir des
informations générales sur cette décision de la
CDF a refusé de discuter de cette affaire.
Durant les cinq années qu’a duré l’échange
d’information entre les Jésuites et la CDF, le
Vatican s’est objecté à plusieurs choix
d’éditoriaux de Reese, en voici quelques-uns :
-
une revue des arguments de la morale catholique
sur l’usage de condoms dans le contexte du VIH/SIDA
-
plusieurs analyses critiques du document de la
CDF, Dominus Jesus, sur le pluralisme religieux
-
une critique du manque d’équité et de justice
dans la façon d’enquêter sur les théologiens
-
une réflexion sur l’homosexualité chez les
prêtres
-
un article sollicité par la revue et écrit par
le Sénateur David Obey de Wisconsin critiquant
la position de certains évêques américains de
refuser la communion aux politiciens catholiques
qui adoptent des positions contraires à ce
qu’ils proposent eux-mêmes.
Mais, à chaque fois, les objections ne portaient
que sur une portion de la réflexion totale de la
revue America qui s’est toujours fait un
point d’honneur de publier aussi le point de vue
opposé.
Selon plusieurs sources aux États-Unis et à Rome,
les discussions à propos de Reese se sont
déroulées entre la CDF et le supérieur général des
Jésuites, le Hollandais Peter-Hans Kolvenbach. Le
résultat de ces discussions fut transmis par la
suite aux supérieurs de Reese aux États-Unis.
Certaines personnes, tant aux États-Unis qu’à
Rome, ont accusé Reese d’être anti-hiérarchie
alors que ses supporteurs ont affirmé que durant
les 7 années à la tête d’America, Reese a
couramment publié des articles de fond de membres
proéminents de la hiérarchie, entre autres du
cardinal Ratzinger lui-même.
La
CDF, en 2002, a proposé la mise sur pied d’une
commission de trois personnes pour censurer la
revue mais cette commission n’a jamais vu le jour.
Des sources ont affirmé que la CDF a fait cette
proposition à la demande d’évêques américains.
Selon ces même sources, non seulement aucun évêque
ne fut identifié mais Reese n’a jamais été
contacté. Un collaborateur de la revue a dit que
certains évêques ont informé les supérieurs
jésuites que Reese se prononçait sur des dossiers
dans des médias de consommation générale alors que
ces choses étaient du ressort des évêques.
Reese s’est souvent mis à la disposition des
médias lors de réunions d’évêques ou autres
activités d’église pour expliquer certains aspects
de la vie de l’Église et les dédales de la
Conférence des évêques catholiques des États-Unis.
Reese est l’auteur de 3 documents importants sur
la hiérarchie : Archevêque : une vue intérieure
de la structure du pouvoir de l’Église catholique
américaine; Un troupeau de pasteurs : La
conférence nationale des évêques catholiques,
et Le Vatican vu de l’intérieur :
l’organisation et les enjeux politiques de
l’Église catholique.
Toute cette affaire fut gérée dans un engrenage de
décisions et les Jésuites ont pu repousser la
décision finale pendant cinq ans mais à la fin ils
se sont rendus à l’évidence que c’était peine
perdue. Selon les mêmes sources, Reese devait
partir ou bien le Vatican aurait imposé une
commission de censeurs.
La
revue America a bien sûr publié des
éditoriaux plutôt progressistes mais elle était
généralement considérée comme une publication
modérée qui exposait un large éventail d’idées et
d’opinions. On trouvait parmi ses collaborateurs
d’éminents théologiens, un bon nombre d’évêques et
Ratzinger lui-même dans un dialogue
avec le cardinal Kasper.
Au cours des années, la revue a aussi publié des
douzaines d’articles du cardinal Avery Dulles, un
jésuite de tendance conservatrice.
Bien que ce soit la CDF qui ait fait pression pour
limoger Reese, on ne connaît pas vraiment le rôle
que Ratzinger a joué dans cette affaire.
Il
y eut un moment de
confusion, à savoir si
Reese avait été limogé ou s’il avait démissionné
de lui-même. C’est le jésuite Jose M. de Vera,
porte-parole de l’Ordre
à Rome qui a semé ce doute dans un article paru
dans la publication Catholic News Service
qui disait que Reese avait décidé de démissionner
après discussion avec ses supérieurs et suite à
l’élection du cardinal Ratzinger à la papauté.
Des
jésuites
proches de la situation
affirment que Reese, conscient
des discussions entre les Jésuites et la CDF,
décida de soumettre sa
démission lorsque le cardinal Ratzinger fut élu
pape. On rapporte que Reese informa
Kolvenbach et ses supérieurs aux États-Unis de son
intention. Toutefois, lorsqu’il communiqua
la nouvelle au personnel de la revue America,
les autres rédacteurs, selon une source, se sont
opposés fortement et unanimement à cette
démission. Ils demandèrent
à Reese de revoir sa décision ou encore de prendre
quelques mois de repos et de voir comment se
comporterait le nouveau pape.
Repensant à cette
suggestion, Reese aurait contacté le Père Brad
Schaeffer, président de la Conférence des Jésuites
qui lui rendit visite le
lendemain. Et, selon une source sûre au courant de
la conversation, Schaeffer aurait informé Reese
que Kolvenbach avait reçu une lettre de la CDF à
la mi-mars demandant sa résignation. Kolvenbach
aurait décidé qu’il était inutile de continuer la
lutte. NCR n’a pu ni obtenir copie de la lettre ni
en connaître le contenu exact.
Peu
importe la chronologie, il est évident que Reese a
dû démissionner à cause de la pression exercée par
le Vatican.
Dans un communiqué du 6 mai, Reese a dit : « Je
suis heureux du travail accompli par mes collègues
et moi-même à la revue America et j’ai une
grande reconnaissance envers ces collègues, les
lecteurs et les bienfaiteurs de la revue pour le
support qu’ils m’ont toujours accordé. J’envisage
avec joie une année sabbatique au cours de
laquelle mon supérieur provincial et moi-même
discuterons de ma nouvelle obédience. »
Christiansen, un éducateur accompli, un auteur et
un éditeur avait ceci à dire dans un communiqué du
6 mai à propos de la démission de Reese : « Je
suis convaincu que je parle au nom de tous les
éditeurs quand je dis que nous sommes peinés de
voir Tom partir. Le Père Reese a contribué
largement à améliorer la revue, en ajoutant de
nouvelles couvertures de nouvelles, de la couleur
et une édition électronique… Sous la direction du
Père Reese qui a toujours sollicité des articles
abordant différents aspects des questions
litigieuses la revue America est devenue un
forum pour une discussion intelligente des
questions actuelles posées à l’Église et au
pays. »
Christiansen a déjà été « senior fellow » au
Woodstock Theological Center à l’Université
Georgetown ainsi que directeur de l’Office pour la
paix et la justice internationales pour la
Conférence des évêques des États-Unis, de 1991 à
1998. Il a aussi servi en tant que conseiller aux
affaires internationales pour les évêques jusqu’en
2004.
(Tom Roberts est éditeur du
National Catholic Reporter et John L. Allen Jr
en est le correspondant à Rome. L’article original
est paru dans le National Catholic Reporter
du 20 mai 2005)
Traduction et publication autorisées par NCR.
Voir :
www.NCRonline.org
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