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Les gays peuvent-ils devenir prêtres?
Timothy Radcliffe


 

Le document longuement attendu sur le sacerdoce et l’homosexualité n’a été publié par le Vatican que le 29 novembre 2005. Mais auparavant des fuites l’avaient fait connaître. Le 27 novembre, l’ancien Maître des Dominicains présentait dans The Tablet le contenu de ce texte sur les hommes gais et leur aptitude pour les saints ordres.

 

Il y a deux semaines, je me trouvais en Nouvelle-Écosse, pour y prêcher une retraite aux évêques et aux prêtres de l’Est du Canada.  Un prêtre est alors venu à moi et m’a remis un bout de papier sur lequel il avait écrit une question qu’il était trop gêné de poser publiquement : « Avec ce document sur l’admissibilité des gais à la prêtrise, est-ce que je ne suis plus le bienvenu?  Les personnes comme moi devraient-elles se sentir comme des prêtres de deuxième classe? »  Cette question, je me la suis fait poser, sous diverses formes, par des prêtres de partout au monde.  Le document du Vatican sur l’homosexualité et le sacerdoce crée beaucoup d’angoisse.  Voilà pourquoi nous devons nous efforcer de comprendre exactement ce qu’il contient.

Dès l’abord, il y a deux principes que nous devons retenir.  Premièrement, il nous faut donner au document une interprétation aussi positive que possible.  Il ne s’agit pas de lui prêter, de force,  une tournure positive, mais d’essayer de discerner les véritables intentions des auteurs.  Nos médias multiplient les accusations et ce document sera dénoncé comme une autre attaque envers les personnes gaies.  La même dénonciation se fait aussi sentir au sein de  l’Église.  La Congrégation de la Doctrine de la foi a souvent donné des interprétations fallacieuses à des écrits de théologiens.  À leur tour, certains  théologiens publient des interprétations hautement négatives des documents du Vatican.  Rien de bon ne peut venir de Rome!  En tant qu’Église, nous devons trouver d’autres moyens de nous écouter les uns les autres et de prêter vraiment attention à ce qui est dit.  C’est une question de justice et de bonne foi.

Deuxièmement, la vocation sacerdotale est un appel de Dieu.  Il est vrai que cet appel, comme l’affirme le document, « est reçu par l’Église, dans l’Église et pour le service de l’Église », mais c’est Dieu qui appelle.  Ayant travaillé avec des évêques et des prêtres diocésains et religieux de par le monde, je n’ai aucun doute que Dieu appelle des homosexuels au sacrement de l’Ordre;  et il s’en trouve que je range parmi les prêtres les plus engagés et les plus impressionnants que j’aie connus.  Ainsi, aucun prêtre convaincu de sa vocation ne devrait considérer que ce document le classifie comme anormal.    Et nous pouvons présumer que Dieu continuera d’appeler des homosexuels aussi bien que des hétérosexuels à la prêtrise parce que l’Église a besoin des qualités des deux.

L’Église a le droit et le devoir de faire sérieusement preuve de discernement dans l’admission au séminaire. Lorsque le document rappelle que cela est devenu « plus urgent dans la situation actuelle », il faut sans doute présumer qu’il s’agit de la crise d’abus sexuels qui a secoué l’Église en Occident.  Il y a donc deux questions : ce document offre-t-il de bons critères pour discerner qui a la vocation; et contribuera-t-il à régler la crise d’abus sexuels?

Le document insiste sur le fait que le candidat à la prêtrise doit avoir atteint une maturité affective qui « le rendra capable d’avoir des relations justes avec les hommes et les femmes, en développant en lui un véritable sens de la paternité spirituelle vis-à-vis de la communauté ecclésiale qui lui sera confiée ».  Laissons de côté pour le moment la question de la « paternité spirituelle » et arrêtons-nous à celle de la maturité affective.  Qu’entend-on par cette expression?

Le document établit que l’Église « ne peut admettre au Séminaire et aux ordres sacrés ceux qui pratiquent l’homosexualité, présentent des tendances homosexuelles profondément enracinées ou soutiennent ce qu’on appelle la culture gay ».  Le premier critère est clair et net.  Mais la même exigence pourrait tout autant s’appliquer à ceux qui sont activement hétérosexuels. Le deuxième critère doit également être clarifié.

Que signifie-t-on par une « tendance homosexuelle profondément enracinée »? Le contre-exemple donné par le document est celui de la personne qui passe par une phase temporaire d’attirance homosexuelle; il est déclaré qu’en ce cas, le séminariste devra l’avoir surmontée au moins trois ans avant le diaconat. Cela ne couvre pas tous les cas de séminaristes qui réfléchissent sur leur vocation à la lumière de ce document.

On peut aussi penser qu’il s’agit d’une orientation homosexuelle permanente.  Mais là n’est pas la question puisque, comme je l’ai dit, il existe un grand nombre d’excellents prêtres qui sont gais et qui ont manifestement reçu un appel de Dieu. Peut-être qu’il faut plutôt comprendre que le critère s’appliquerait à quelqu’un dont l’orientation sexuelle est à ce point centrale à la perception qu’il a de lui-même qu’elle prend un caractère obsessif et qu’elle domine son imagination. On pourrait alors se demander si un tel homme serait capable de vivre heureux comme prêtre célibataire. Mais n’est-il pas vrai que tout hétérosexuel qui serait fortement centré sur sa sexualité aurait aussi des problèmes. Ce qui compte donc, c’est la maturité sexuelle plutôt que l’orientation sexuelle.

Ensuite, il y a la question du soutien à la « culture gay ».  Il est vrai que les prêtres ou les séminaristes ne doivent pas fréquenter les bars gais, et que les séminaires ne doivent pas développer une sous-culture gay. Ce serait reconnaître comme central dans leur vie ce qui n’est aucunement fondamental. Les séminaristes doivent apprendre à accepter pleinement leur orientation sexuelle et à être satisfaits du cœur que Dieu leur a donné; mais toute sous-culture sexuelle, qu’elle soit gay ou hétéro, serait subversive par rapport au célibat. Une sous-culture macho remplie de sous-entendus hétérosexuels serait tout autant inappropriée.

Mais soutenir une « culture gay » ne signifie-t-il que cela?  Comme l’affirme le document, l’Église doit s’opposer à toute « discrimination injuste » contre les homosexuels, tout autant qu’à la discrimination raciale.  Ainsi, tous les prêtres doivent se placer aux côtés des gais, et être vus à leurs côtés, dans les cas d’oppression à leur endroit. Cela soulève, évidemment, des problèmes complexes.  S’opposer au mariage gai sera considéré par certains comme de la discrimination, alors que l’enseignement catholique officiel ne l’entend pas ainsi.  Quiconque s’élève contre une forme ou l’autre de discrimination suscitera une certaine incompréhension.  C’est là un risque qu’il convient de prendre en certaines circonstances.

Enfin, il y la question de la « paternité spirituelle ».  Voilà un concept avec lequel je ne suis pas bien familier.  Est-ce que seuls les hétérosexuels peuvent offrir cette paternité?  Pourtant, telle est bien l’opinion de l’Évêque des Forces armées américaines qui déclarait récemment : « Nous ne voulons pas que les gens pensent, comme l’entend notre  culture actuelle, qu’il n’y a pas de véritable différence entre être ‘gay ou straight’, i.e. homosexuel ou hétérosexuel.  Nous croyons qu’en ce qui concerne notre vocation, il y a une différence, et nos gens s’attendent à avoir des prêtres qui forment un solide modèle de masculinité ».  Je ne peux pas croire que tel soit l’intention de ce document. Il existe bien peu de signes de christianisme musculaire au Vatican. Si le rôle du prêtre était d’être un modèle de masculinité, il ne pourrait répondre qu’à la moitié de la communauté chrétienne, et on pourrait dès lors faire valoir que les femmes devraient aussi être ordonnées afin d’assurer le rôle de modèles de féminité. Je présume que la « paternité spirituelle » s’exerce avant tout par le dévouement pour les autres et la prédication d’une parole féconde, mais ni l’un ni l’autre n’a rapport à l’orientation sexuelle.

Il est extrêmement urgent que nous formions des prêtres qui ont atteint la « maturité affective » et qui sont capables d’avoir des relations justes avec les hommes et avec les femmes.  Ce document tente de préciser des critères qui aideront à discerner cette maturité et met l’accent sur des points qui sont indéniablement importants.  Mais ces critères doivent être appliqués à tous les candidats, quelle que soit leur orientation sexuelle.

Notre société donne souvent l’impression que les hétérosexuels et les homosexuels représentent deux espèces d’êtres humains.  Mais le cœur humain est complexe et les genres de désirs se déplacent et évoluent.  J’ai connu des prêtres qui, à l’âge de trente ans, ont pensé qu’ils étaient gais et qui ont ensuite découvert qu’ils ne l’étaient pas, et vice versa. Si nous devons former des prêtres qui vivront leur célibat de façon féconde, il faudra qu’ils se sentent bien dans leur peau, avec toute la complexité de leur vie émotive, sans être entraînés à penser que tel est le cœur de leur identité. C’est plutôt le Christ. « …Ce que nous serons n’a pas encore été manifesté.  Nous savons que, lorsqu’il paraîtra, nous Lui serons semblables, parce que nous Le verrons tel qu’Il est » (I Jean, 3,2).

Notre société est obsédée par le sexe et l’Église devrait servir de modèle d’acceptation saine et non compulsive de la sexualité. Le Catéchisme du Concile de Trente enseigne que les prêtres devraient parler du sexe « modérément plutôt qu’abondamment ». Nous devrions nous montrer plus soucieux de ceux que nos séminaristes pourraient être enclins à détester plutôt que de ceux qu’ils aiment. Le racisme, la misogynie et l’homophobie sont autant de signes qu’une personne pourrait ne pas être un bon modèle du Christ.

Le document conclut en demandant aux séminaristes d’user de franchise avec leurs directeurs spirituels. Mentir ne correspondrait pas « à l’esprit de vérité, de loyauté et de disponibilité qui doit caractériser la personnalité de celui qui estime être appelé à servir le Christ et son Église dans le ministère sacerdotal ». Cela est d’une importance capitale. Mais si les critères de ce document sont interprétés dans leur sens étroit, de sorte qu’aucun homme gai ne puisse être ordonné, certains séminaristes se retrouveront dans une situation intenable. S’ils parlent ouvertement, ils pourront ne pas être acceptés. Mais s’ils ne parlent pas, ils feront preuve d’un manque de transparence. Il y a ainsi danger que les plus honnêtes quittent et que les moins francs restent, de sorte que nous formerions des prêtres immatures, mal dans leur peau et plus enclins à perpétuer les situations d’abus. Il est donc très important que ces critères ne soient pas interprétés de manière à pousser les gens à dissimuler, car cela nuirait à la formation de prêtres jouissant de maturité affective.

 

Timothy Radcliffe, o.p., ancien Maître des Dominicains, vit actuellement à Blackfriars, Oxford.  Son dernier ouvrage What is the Point of Being Christian?  vient d’être publié par Continuum et, en traduction française, par les Éditions du Cerf : Pourquoi donc être chrétien ?

 

(Traduction : Louis Chabot)
Merci à The Tablet pour leur permission de traduire…

 

 

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