Culture et Foi > Textes libérateurs  > L'AETC et le Synode sur l'Évêque de 2001

Contribution de l’Association européenne de théologiens catholiques (A.E.T.C.)
à la consultation en vue du Synode sur l’Évêque de 2001


Au début de cette année, la Conférence épiscopale a invité l’AETC à formuler ses réflexions et suggestions en vue du prochain Synode consacré à l’épiscopat, synode qui se déroulera à Rome en 2001. Le Conseil a décidé d’associer les membres qui le souhaitaient à ce travail. Deux rencontres ont eu lieu, l’une fin juin et l’autre fin septembre, rassemblant une vingtaine de membres. Cette contribution de l’AETC a été envoyée au Secrétariat de la Conférence épiscopale .

Les enjeux du Synode de 2001 nous paraissent importants. Tant les exigences de la fidélité évangélique que les mutations du monde imposent, en effet, de repenser en profondeur et à frais nouveaux la mission de l’évêque. Telle qu’elle s’exerce aujourd’hui, celle-ci reste souvent plus adaptée aux sociétés traditionnelles – très hiérarchisées et idéologiquement assez homogènes – qu’au monde d’aujourd’hui, marqué par la pluralité des convictions et des prati­ques et par l’aspiration démocratique. Notre monde et notre Église sont aujourd’hui confron­tés à de nouveaux défis : fracture grandissante entre pays du Nord et du Sud, dualisation et sécularisation de nos sociétés occidentales, nouvelles questions éthiques, etc. Tout cela requiert de nouvelles manières de penser et de vivre l’Église. Il faut aussi se demander si les évolutions historiques n’ont pas insensiblement, en théorie et en pratique, éloigné l’épiscopat de ce qui fut le jaillissement initial du christianisme. L’AETC (B.fr.) espère que les réflexions proposées ci-dessous pourront contribuer utilement au débat.

1. Une juste vision de l’Église

Pour penser l’épiscopat et la mission de l’évêque, il importe que la réflexion du Synode parte d’une ecclésiologie équilibrée, de manière à éviter une survalorisation dommageable de la figure de l’évêque au détriment de la communauté chrétienne et de son service du monde.

La théologie de l’épiscopat doit partir d’une ecclésiologie enracinée dans le projet de Jésus, tel qu’il ressort du témoignage du Nouveau Testament et, en particulier, des évan­giles. Jésus a confié au groupe de ses disciples, germe de ce qui sera un jour l’Église, une mission au service de la société : annoncer le Royaume de Dieu et poser des actes d’exor­cisme ou de guérison, qui sont les signes tangibles de ce Royaume (cf. Mc 3,13-15). Telle est, précisément, la pratique de Jésus lui-même. Comme son Seigneur et prolongeant sa mission, l’Église est sacrement du Royaume pour le monde. Elle n’existe pas pour elle-même, mais pour l’espérance de l’humanité. L’évêque est chargé d’un ministère au sein de l’Église, afin qu’elle puisse accomplir cette mission.

La «succession apostolique» fait de l’évêque le garant de la fidélité des communautés chrétiennes de son diocèse au projet initial de Jésus et de ses apôtres. On sait pourtant que le titre traditionnel de «successeur des apôtres» est ambigu : ces derniers ont eu une tâche de fondation pour laquelle ils n’ont pas de successeurs. Les évêques se voient confier une part de ce qui fut la responsabilité des apôtres, mais une part seulement. Malgré Lumen Gentium n° 23, cité dans les Lineamenta, on ne peut donc guère affirmer que l’évêque serait «principe et fondement de l’unité de son Église», comme si c’était par son seul canal que l’Église recevait son unité. Le principe de l’unité est l’Esprit, qui fait la cohésion du Corps du Christ ; l’évêque peut être défini comme symbolisant par sa fonction cette unité qu’il s’efforce de servir et de promouvoir.

2. L’évêque, l’Église locale et la co-responsabilité des baptisés

L’actuelle centralisation des pouvoirs et la hiérarchisation des rôles, héritage de l’histoire, n’a rien de normatif. Etant donné sa mission, l'Église ne peut être une monarchie, ni sur le plan universel, ni sur celui de l’Église locale.

Jésus n’a pas fondé une Église conçue comme un organisme avec son pouvoir central et ses dépendances locales. Pour les associer à sa mission, il a rassemblé un groupe d’hom­mes et de femmes, appelés à vivre des relations humaines vraies, en insistant sur l’égale dignité de tous : «Vous êtes tous frères. N’appelez personne sur la terre votre ‘père’, car vous n’en avez qu’un seul, le Père céleste» (Mt 23,8-9 ; voir aussi Ga 3,28). Mue par l’Esprit, cette communauté initiale a essaimé, et bientôt une multitude de communautés sœurs ont vu le jour, unies entre elles par des liens de communion. C’est pourquoi le Concile Vatican II a remis en lumière le fait que chaque communauté est pleinement «l’Église du Christ» en tel lieu.

La notion de «communion» dit un idéal de fraternité, fondé aussi bien sur la foi et l’espérance communes que sur les liens de solidarité. Par lui-même, ce concept n’exclut en aucune manière l’organisation de cette communion selon des procédures qui s’apparentent à celles de la démocratie. Dans la pratique de ces dernières années, cependant, l’utilisation massive du concept de «communion» dans le discours sur l’Église sert trop souvent à refouler des notions plus orientées vers la participation consciente et active des baptisés à la vie ecclésiale. C’est ainsi qu’il a pratiquement éliminé le thème de «Peuple de Dieu», si présent à Vatican II. Le Synode devrait éviter une théologie de l’épiscopat fondée sur cet emploi équivoque de la notion de «communion ecclésiale».

Il fut un temps où chaque communauté chrétienne rassemblée dans une ville avait son évêque ; le lien entre l’évêque et la communauté était essentiel. Les seules évocations un peu développées de l’épiscope ou évêque dans le Nouveau Testament se trouvent dans les lettres pastorales (1 Tm 3,1-7 et Tt 1,5-9 ; voir aussi Ac 20,28 ; Phm 1,1 ; 1 Pi 2,25), écrites une bonne cinquantaine d’années après la mort de Jésus. Or le modèle proposé est celui du père de famille : «mari d’une seule femme», il doit «bien gouverner sa propre maison et tenir ses enfants dans la soumission» ; «quelqu’un, en effet, qui ne saurait gouverner sa propre maison, comment prendrait-il soin d’une Église de Dieu ?» (1 Tm 3,2.4-5). Dès ce moment, on peut parler d’une conception monarchique de l’épis­copat, conception qui sera encore développée dans les lettres d’Ignace d’Antioche, au début du IIe siècle. On mesure cependant la distance de ces textes avec la pensée de Paul lui-même et avec celle de Jésus, telle qu’elle est exprimée en Mt 23. Ecrites dans un contexte de grand danger de persécution et de schisme, les lettres pastorales développent une conception de l’Église adaptée à des circonstances particulières.

Après l’édit de Constantin, l’exercice de l’épiscopat a connu un changement important : chaque village et chaque quartier urbain devint peu à peu une communauté chrétienne, si bien que l’évêque n’était plus à la tête d’une communauté particulière, mais plutôt d’une «Église locale» ou fédération de communautés. Le mouvement s’est poursuivi au fil des siècles, avec une centralisation progressive des pouvoirs et une hiérarchisation des rôles sur le modèle de la féodalité.

Cette évolution, qui va de l’égalité entre chrétiens dotés de différents charismes pour le service de la communauté à la répartition pyramidale des pouvoirs, s’explique par des nécessités d’organisation, par l’influence de modèles politiques et par l’appétit de puis­sance de certains. En tout cas, elle n’annule pas l’idéal égalitaire et fraternel proposé par Paul et par Jésus lui-même.

La diffusion du sens démocratique peut, à bon droit, être reconnue comme un «signe des temps», au sens théologique le plus strict. La culture démocratique contemporaine offre une chance d’inculturation du christianisme. Sans doute l’Église ne doit-elle pas calquer ses procédures sur celles de la société civile. Mais l’Esprit Saint a été donné à tous les baptisés, et tous sont appelés à construire l’Église ; cela implique le principe de syno­da­lité, à tous les niveaux. On ne voit donc pas pourquoi toutes les décisions importantes devraient être prises par voie hiérarchique. Or telle est la norme du droit actuel. Ainsi, le Droit canonique insiste sur le caractère consultatif des divers conseils (pastoral, presbyté­ral…). Il serait utile de souligner que cette règle n’interdit jamais à un évêque ou à un groupe d’évêques de faire fonctionner ces assemblées de façon plus délibérative, pour qu’elles soient vraiment «de nouvelles formes de participation responsable» à la vie de l’Église (cf. Lineamenta, n° 26). Sans doute serait-il ecclésiologiquement plus correct d’accorder en principe une autorité délibérative aux divers conseils, avec un droit de déci­sion et de veto en dernière instance de l’évêque dans les cas exceptionnels où la foi ou l’unité de l’Église seraient mises en danger, ce qui demanderait à être dûment motivé, et avec une procédure d’appel possible. L’institution des synodes diocésains va dans la bonne direction, à condition qu’on permette une expression réellement libre et que l’évê­que s’efforce réellement de tenir compte des options choisies par le synode pour la vie du diocèse.

3. L’épiscopat, ministère symbolique de communion de l’Église locale

Quoi qu’il en soit des nombreuses tâches qui lui sont dévolues, le rôle premier de l’évêque est d’ordre symbolique ou sacramentel (de l’ordre du signe). La chaîne des ordinations, censées remonter jusqu’aux apôtres, signifie qu’il n’est pas le simple délégué de l’Église locale, mais qu’il est aussi le témoin de l’«origine», et donc le garant de la fidélité des communautés à ce que Jésus a initié : les liens de fraternité (à l’intérieur de la communauté et avec les commu­nautés-sœurs), le témoignage et l’engagement effectif pour la cause du Royaume de Dieu, le service de la société humaine.

À la lumière de ce qui précède, l’évêque doit se comprendre comme le pasteur par excel­lence d’une Église locale, elle-même rassemblant un grand nombre de communautés chrétiennes. Son ministère vise la communion interne et externe de l’Église locale dont il est le pasteur, c’est-à-dire le témoin et le garant de l’unité dans la foi héritée des apôtres, mais aussi dans la diversité des théologies et des engagements. Ce ministère de commu­nion, l’évêque ne peut l’accomplir que par une écoute attentive et constante de son Église locale dans sa variété. En même temps, il est le témoin de la communion de son Église locale avec les autres Églises locales et l’Église universelle, à travers ses liens de collégia­lité avec les autres évêques et, singulièrement, celui de Rome. En d’autres termes, le ministère de l’évêque ne crée pas l’apostolicité de l’Église locale : il l’atteste et la réfère à la foi des origines et à l’apostolicité des autres Églises.

4. Les diocèses fictifs et le sens de l’épiscopat

Le lien de l’évêque avec l’Église locale dont il est le pasteur est primordial : il est ordonné au service d’un peuple particulier.

Cette conception traditionnelle de l’épiscopat est aujourd’hui voilée par l’ordination d’évêques assignés à un diocèse fictif (nonces, évêques auxiliaires, dignitaires de la Curie romaine…). Il faudrait renoncer à cette pratique, qui tend à faire de l’évêque un «haut gradé» dans la hiérarchie ecclésiastique, sans lien pastoral particulier avec un peuple particulier. De telles ordinations «absolues» ont d’ailleurs été interdites pendant de longs siècles. Il n’est pas sain de justifier ces pratiques au nom d’une participation sans plus à la sollicitude de toutes les Églises ou en vertu de la charge universelle du collège apostolique de porter la mission.

5. L’évêque, membre du collège épiscopal parce que pasteur de l’Église locale

Par l’ordination, l’évêque entre aussi dans un corps épiscopal, un collège d’évêques, auquel il revient d’attester l’apostolicité de l’Église dans son double versant local et universel. Mais sa mission de pasteur d’une Église locale reste première.

Dans la perspective de l’ecclésiologie brièvement évoquée ci-dessus, l’évêque ne peut être considéré comme pasteur d’une Église locale parce que membre du collège. Au contraire, c’est en tant que pasteur de l’Église rassemblée en un lieu précis que l’évêque appartient au collège. Cette perspective met en relief la valeur théologique des Églises locales et leur communion, au service de laquelle la collégialité des évêques exerce le ministère de l’apostolicité de la foi. Témoins de la grâce du Père auprès de leur Église, les évêques ne tiennent pas leur autorité du collège épiscopal ou du pape, mais du Christ et de son Esprit.

6. L’autorité des diverses assemblées d’évêques

La collégialité épiscopale s’exprime d’une manière majeure à travers l’institution du Concile universel, mais aussi par le biais des conférences épiscopales, des assemblées continentales et des «Synodes des évêques». Ces institutions devraient bénéficier d’une liberté et d’une auto­rité plus grandes.

Il est de notoriété publique que ces institutions sont de plus en plus contrôlées par les auto­rités romaines, qui s’efforcent d’en restreindre la liberté et qui, de fait, les dévalorisent théologiquement et canoniquement, et les discréditent comme instances ecclésiales. Dans sa pratique récente, la Curie romaine a de plus en plus tendance à se poser en organe supé­rieur à l’épiscopat.

Ainsi, les limites que Rome a imposées récemment au fonctionnement des conférences épiscopales et à leur autorité doctrinale (la règle de l’unanimité, par exemple) risquent de paralyser celles-ci.

Les grandes assemblées continentales, comme par exemple l’assemblée du CELAM à Saint-Domingue, subissent des pressions romaines considérables, comme si les évêques ne pouvaient pas exercer leur propre responsabilité d’évêques. Ces interventions expriment une ecclésiologie centralisatrice étrangère tant à l’esprit du Nouveau Testament qu’à celui de Vatican II.

Le fonctionnement des «Synodes des évêques» appelle, lui aussi, des réformes. Il fau­drait en particulier instaurer un rythme permettant de faire mûrir les questions, associer au travail des évêques des théologiens de diverses tendances et donner à l’assemblée un pou­voir délibératif ; le Code de droit canonique (c. 343) prévoit d’ailleurs cette possibilité. Le cas échéant, ces Synodes pourraient se tenir en des lieux divers.

7. La procédure de nomination des évêques

La procédure actuelle pour la nomination des évêques a montré dans plusieurs cas récents ses inconvénients, pour ne pas parler des blessures qu’elle a occasionnées en divers diocèses.

Elle mériterait d’être revue, et l’histoire fournit assez de modèles pour qu’on puisse en tirer des leçons. Il faudrait à tout le moins supprimer les limites mises à la consultation : pourquoi devrait-elle rester secrète, individuelle, laissée à la discrétion du nonce ?

8. La mission prophétique de l’évêque

Quelles que soient les réformes institutionnelles, si utiles soient-elles, l’essentiel est ailleurs. Ces réformes n’ont de sens et ne peuvent aboutir si elles ne vont de pair avec une certaine pratique de l’épiscopat. Ce qu’on demande avant tout à l’évêque, représentant symbolique de la communauté chrétienne, c’est qu’il soit un témoin de l’avenir de Dieu avec les hommes. Qu’il manifeste hautement et visiblement les ressources de l’Évangile. Qu’il soit présent dans la cité des humains, qu’il tienne des discours éclairants et argumentés, qu’il suscite l’espoir, qu’il parle des finalités de l’homme, qu’il parle de Dieu et de son Royaume.

Ce que les gens attendent de l’évêque (pas de lui seul, mais en tout cas de lui), c’est une parole forte, qui les ressaisisse, qui leur fasse apercevoir un sens, une nouveauté, qui leur parle de leur destinée selon Dieu. C’est qu’il rende publiquement visible et intelligible l’Évangile, le sens que peut revêtir l’être humain selon la parole du Christ. On demande des évêques une vision de l’homme qui le restitue à ce qui rejoint au plus profond sa gran­deur et son désir latent.

Quelles que soient les structures institutionnelles, l’évêque dans la cité est aussi celui qui parle à partir d’un autre lieu et d’autre chose que ce dont tous les autres parlent. Que l’évêque soit au carrefour des routes, sur les bords du chemin, dans les églises, partout, celui qui, comme François d’Assise, annonce Dieu et prophétise l’homme selon le sens que Dieu en a. Qu’il le fasse avec une profonde conviction évangélique, mais aussi avec toutes les ressources de l’intelligence et de la culture de notre temps.

Qu’il vienne à toutes les tables de la cité pour prendre part avec tous les autres aux discussions de société, qu’on l’y invite ou qu’il prie qu’on l’y invite. Et en prenant place ainsi comme ayant mot à dire à l’égal des autres et en argumentant, car c’est la seule manière d’avoir mot à dire. Mais qu’il s’attable aussi à sa propre table et y invite les autres, là où il sera le héraut d’une parole inédite, spécifique, qui donne souffle à l’homme, qui l’emporte au-delà de lui-même pour être lui-même.

S’il faut réformer les institutions – et il le faut ! –, c’est parce qu’il y a cette visée à poursuivre, et nulle autre.

 

( Traduction communiquée par Edith FEVRE-KUROPATVA, présidente du mouvement «Pour de nouveaux Visages de l’Église et de la Société» (P.A.V.E.S.), en Belgique)

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